Annales, juillet 1901, t. xuv, p
5. Études sur les Évangiles, Paris, 1902. L'auteur y réunissait une sctic d'articles sur la question évangélique antérieurement partis pour '•> plupart dans la Revue biblique.
156 EXPLOSION DE LA tBISE
augurer sans peine que M. Loisy apporterait dans la solution de ces problèmes non naoins d'information et plus de hardiesse. Tout cela contribuait à mettre la question biblique à l'ordre du jour.
Juste à ce moment, une publication imprévue vint activer le mouvement qui portait les esprits cultivés à une faveur croissante envers les écoles critiques.
Prêtre du diocèse d'Angers, après avoir été un instant novice à Solesmes, Albert Houtin (1867-1926) s'était d'abord appliqué à des travaux d'histoire locale \ L'étude de la légende de saint René le conduisit par concomitance à celle des discussions qui s'étaient produites sur l'origine du christianisme eïi Gaule. Un petit volume en sortit ^, où l'auteur narrait les avatars de l'école conservatrice et faisait ressortir la pauvreté de ses méthodes. Le sujet était intéressant et enlevé avec un réel brio. Aussi l'opuscule eut-il du succès ^ et le nom de l'auteur acquit dès lors, sinon la gloire, 3u moins une certaine notoriété dans le monde savant.
Encouragé par cette première tentative, A. Houtin voulut entreprendre le même travail pour les études d'Écriture sainte. Le résultat fut un fort volume in-8°, intitulé ' : La question biblique chez les catholiques de France ^. Chroniqueur très inform.é, l'auteur avait dépouillé une immerise littérature, recueilli force petits papiers sur les hommes et les livres, voire même, pour la période récente, quelques savoureux racontars ecclésiastiques. Il y gardait cette plume alerte, cette manière incisive, cette. indéjjendance de jugement qui caractérisent la presse des boulevards. Son ouvrage se présentait ainsi comme l'histoire à la fois érudite et amusante des efforts dépensés par les catholiques sur le terrain scripturaire.
Ce bilan n'avait rien de glorieux. L'auteur relevait impitoyablement l'absence ou la faiblesse des réponses opposées à la Vie de Jésus de Strauss (1838), à propos de laquelle
1. Voir son autobiographie : Une i>ie de prêtre. Mon expérience, Paris, 1926; traduction anglaise, Londres 192.7.
2. La controverse de V aposiolicité des Églises de France au XIX'' siècle, Laval, 1900.
3. Il eut une seconde édition en 1901, une troisième en 1903.
4. Publié à Paris le 17 mars 1902. Une vie de prêtre, p. 239.
« l'évatmgile et l'église » 157
Quinet pouvait déjà dénoncer avec surprise « la politique du silence » suivie par Ife clergé français (p. 37; cf. p. 42). Or le phénomène s'était reproduit à peu de chose près en regard de l'oeuvre destructive ]^oursuivie par Renan. Pendant que la critique incroyante s'attaquait pour les sajier aux fondements mêmes de la foi, il était quelque peu attristant de voir les catholiques s'épuiser en vaines querelles ou s'attarder sur des positions vieillies à propos des jours-périodes, de la chronologie biblique, du déluge plus ou moins universel. Et quand, vers la fin du siècle, sous l'impulsion de Duchesne et de Loisy, commençait à surgir une école critique, A. Houtin la montrait enbutte aux suspicions des théologiens ou aux entraves de l'autorité. La conclusion se plaisait à étaler « le conflit entre l'enseignement scientifique et l'enseignement ecclésiastique (p. 266), » avec la claire intention d'opposer la caducité de celui-ci à l'inébranlable solidité de celui-là.
Par ses qualités comme par ses défauts, l'ouvrage retint tout.de suite l'attention. Naturellement, P. Sabatier s'empressa de courir vers la nouvelle étoile qui surgissait au ciel de l'Église \ La presse ecclésiastique y prit non moins d'intérêt ^. Tout eu signalant le mauvais esprit de l'ouvrage, les divers recenseurs ne manquaient pas de faire ressortir qu'il contenait d'utiles leçons, et que ce tableau douloureux de leurs trop réelles insuffisances dans le passé devait inciter les défenseurs de l'Église à un renouvellement scientifique de leur arsenal ^.
Aussi le volume fut-il vite et beaucoup lu. Dès le premier jour, un prêtre américain se proposait pour en donner une
1. <t Vous êtes, lui écrivait-il dès le 17' août, destiné à avoir une grande action en France », et, pour avoir le plaisir.de faire la connaissance personnelle de l'auteur, il lui offrait, avec son hospitalité, le~ classique a billet d'aller et-retour ». Une ne de prêtre, p. 287-296.
2. Voir J. Brucker, dans Études, 1902, t. xcn, p. 398-404; L. Venard, à^ris Revue du clergé français, 1902, t. xxxu, p. 500-505; A. Boudinhon, dans Le canoniste contemporain, reproduit dans Revue biblique, 1902, t. XI, p. 626-627.
3. C'est plus tard seulement que M. Loisy dit son mot sur « ce livre honnête et "courageux ».qui d'ailleurs avait pourjui le tort de ne pas mettre assez en évidence les problèmes de fond. Revue d'hist. et de lin. rel, 1903, t. vm, p. 191-196.
traduction anglaise, qui n'eut, du reste, pas lieu ■*•, et l'année ne se terminait pas qu'une seconde édition en était devenue nécessaire. Par sa manière de déblayer le terrain, par le discrédit qu'il jetait sur l'exégèse conservatrice et l'auréole dont il entourait ses adversaires, tout en restant lui-même parfaitement étranger et peut-être indifférent à la science biblique, A. Houtin a certainement fait plus que personne pour frayer les voies à ses plus hardis représentants.
Tel étant le milieu, dont l'histoire, à un quart de siècle de distance, peut suffisamment reconstituer la physionomie, il est pourtant difficile à ceux qui n'en furent pas les contemporains de réaliser l'espèce de commotion électrique produite sur les intelligences par un petit in-16 de xxxiv-235 p., couleur rouge vif, modestement intitulé : U Évangile et l'Église, qui vit le jour, au début de novembre 1902, sous la signature de M. Alfred Loisy. La gravité du sujet, jointe au nom de l'auteur et aux préoccupations générales de l'heure, allait donner à cette publication les proportions d'un événement.
En apparence, l'ouvrage se donnait, comme une réponse catholique à l'historien allemand Ad. Harnack. Deux ans auparavant, celui-ci avait prononcé, à l'université de Berlin, des conférences retentissantes sur «l'essence du christianisme» qui constituaient un vrai manifeste du protestantisme libéral le plus catégorique et le plus agressif. Le renom scientifique et l'éloquence vigoureuse de l'auteur lui valurent un véritable succès, dont bénéficia le volume où elles furent tout aussitôt réunies ^.
Croyant retrouver dans la foi au Dieu Père le message essentiel de Jésus, l'auteur expurgeait, à ce titre, l'Évangile de tout élément dogmatique, hiérarchique et cultuel. Puis, appréciant au nom de ce critère les formes historiques du christianisme, il écartait dédaigneusement l'Église comme