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Études évangéliques, Paris, 1902, p. xin

« l'évangile et l'église » 165

A ce critère de l'empirisme historique s'ajoute celui du symbolisme doctrinal, qui permet de saisir l'identité d'esprit sous la contingence des signes.

La vie est lin mouvement et un effort continuel d'adaptation à des conditions perpétuellement variables et nouvelles. Le christianisme n'a pas échappé à cette loi... L'histoire montre l'évolution des éléments qui le constituaient... Mais ils sont toujoiu's reconnaissables, et il est aisé de voir ce qui représente maintenant, dans l'Éghse cathohque, l'idée du royaume céleste, l'idée du Messie agent du royaume, l'idée de' l'apostolat ou de la prédication du royaume, c'est-à-dire les trois éléments essentiels de l'Évangile vivant, devenus ce qu'ils ont eu besoin d'être pour subsister (p. 112). Que l'eschatologie évangéhqùe ait été, au fond, le symbole expressif de réalités complexes et indescriptibles ; que l'eschatologie ecclésiastique soit aussi un symbole, toujours perfectible, des mêmes biens espérés, le théologien traditionnel peut le soutenir et continuer ainsi à placer l'essence de l'Évangile là où Jésus a votdu la mettre. Toujours est-il que Jésus et l'Église ont les yeux levés dans la même direction, vers . le même symbole d'espérance, et que l'Église observe, vis-à-vis du rovaume céleste, la même attitude que Jésus (p. 114),

Et c'est ainsi qu'à la critique historique M. Loisy unissait toujours une certaine philosophie religieuse, l'une et l'autre collaborant pour rendre à l'Évangile et à l'Église leurs titres sur le terrain du relatif après avoir ruiné leurs prétentions à représenter l'absolu. Il n'y aurait sans doute pas eu d'apologétique plus efficace du christianisme, s'il était vrai que Dieu fût absolument inconnaissable, et que le message du Christ ne représentât qu'une illusion apocalyptique, dont le génie moral et religieux de l'Église aurait ensuite tiré le meilleur parti.

Comme il fallait s'y attendre, UÉvangile et l'Église fut dès le premier jour un signe de contradiction. « Petit livre bizarre et original, négateur et croyant, ainsi que l'a écrit un chroniqueur contemporain, que rien n'appelait, qui ne ressemblait à rien et qui eut, sans d'ailleurs arriver au grand

public , qui n'y pouvait rien comprendre, un double succès foudroyant de scandale et d'admiration ^. »

L'évolution postérieure de l'auteur vers le rationalisme rend peut-être difficile aujourd'hui de compre-ndre qu'il ait pu avoir de nombreux et fidèles partisans. Rien pourtant ne s'explique mieux. Il faut tout d'abord se rappeler que M. Loisy avait alors, dans le monde ecclésiastique, une situation, non seulement régulière, mais honorable, que rien n'avait encore sérieusement entamée. Il n'était pas besoin de savoir qu'à ce moment-là même il briguait, par l'entremise du cardinal Mathieu, l'évêché de Monaco, à défaut d'un siège français ^, pour ne pas mettre en doute son loyalisme à l'égard de l'Église. Comment, dès lors, le public sans méfiance n'aurait-il pas été bien disposé envers un ouvrage où la vigoureuse sobriété de la forme s'alliait à la solidité du fond, le tout mis au service d'une, apologétique d'où le catholicisme intégral sortait historiquement justifié, contre les prétentions agressives et les mesquines reconstitutions du protestantisme libéral?

Quant aux déclarations évolutionnistes et symbolistes qui sautent maintenant aux yeux du lecteur, elles pouvaient aisément disparaître dans la trame d'une exposition subtile où l'auteur « nuançait jusqu'à l'équivoque et balançait jusqu'à l'ambiguïté ses affirmations religieuses ^. » Nulle part on n'y rencontrait de propositions nettes : toutes les formules de réserve que la langue française peut offrir à une, plume exercée s'y trouvaient, au contraire, largement mises à contribution. La marche était sinueuse et donnait l'impression d'une pensée qui se cherche à force de- répétitions et de retouches. Ses expressions les plus caractérisées s'accompagnaient encore de correctifs, qui permettaient, à la rigueur, de les interpréter en bonne part. Livre étrange et déconcertant, qui avait l'art d'insinuer partout ses conclu-

1. P. de Quirielle, dans Journal des Débats, mars 1908, rapporté par Th. Delmont, p. 352.

2. Choses passées, p. 233-241. Cf. Edm. Renard, Le cardinal Mathieu, p. 301-302. Sur son attitude dans l'intimité, voir Houtin, Ma vie laïque, p. 155-161;

3. L. de Grandmaison, dans Recherches de science religieuse, 1919, t. X, p. 405.

sions sans jamais les énoncer ex professa. Tout le destinait à faire des dupes, et les dupes, au début, ne se comptèrent pas.

Ceux dont l'esprit, parce que plus éclairé, risquait de s'ouvrir à quelques scrupules, trouvaient aussi maintes raisons générales de' se rassurer. La méthode n'était-elle pas légitime, nécessaire même en .notre âge critique, de chercher à saisir les dogmes chrétiens et la révélation de Jésus dans les ' formes contingentes de leur manifestation historique? Et le principe catholique du développement n'était-il pas assez ample pour couvrir les positions les plus hardies de l'auteur? On ajoutait, au besoin, que des juges autorisés, parmi lesquels on. comniiençait à chuchoter le nom de l'archevêque d'Albi, avaient approuvé l'ouvrage ^. « Mgr Mignot et moi, a écrit plus tard Fr. von Hûgel, évoquant le souvenir de ces heures critiques où se discutait l'œuvre de M. Loisy, nous nous réjouissions profondément de son caractère catholique ^, » jusqu'à ne pas voir, ajoutet-il, que ce catholicisme manquait de toute base positive.

Sous l'influence de ces diverses causes, L'Évangile et V Église reçut tout d'abord un accueil favorable dans la presse religieuse qui se piquait de vues larges ^. En France, G. Fonsegrivci dans la Quinzaine du 1^ décembre 1902, et M. Naudet, dans la Justice sociale du 10 janvier 1903; en Angleterre, le P. Herbert Lucas, dans le Month de décembre 1902, lui témoignèrent une sympathie à peu près sans restriction, tandis que Fr. von Hugel s'appliquait à lui ouvrir les portes de'l'anglicanisme libéral en y intéressant le professeur Percy Gardner*.

Avec ces soutiens occasionnels, M. Lbisy eut ses défenseurs

1. Depuis {Revue d'hist. et de liit. rel., 1922, nouv. sér., p. 555, reproduit dans Le Père Hyacinthe prêtre solitaire, p. 282-283), A. Houtin a formellement certifié que le « bon archevêque aurait vu en manuscrit L' Évangile et l'Église avant la publication b et lui aurait a donné une approbation sans réserves ».

Ce point est confirmé par M. Loisy, dans Congrès d'hist. du christianisme, t. m, p, 243. L'archevêque lui aurait écrit, le 17 septembre 1902 : « Cette publication vous placera au premier rang des critiques chrétiens. »

2. Contemporary review, 1918, t. cxra, p. 524, et Revue du clergé français, 1918, t. cxiv, p. 355. Cf. Selected leiters, p. 112, 115.

3. Indication des principaux documents dans A. Houtin, La question biblique au XX^ siècle, p. 79-90.

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