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« A-t-on le droit, en pareille matière de procéder par insinuations? M. Loisy tiendra sans doute à rassurer l'opinion catholique qu'il a véritablement émue. De bonne foi, son livre n'est pas un ouvrage de pure polémique négative; l'auteur a profité de l'occasion pour esquisser ses propres vues. En pareil cas, des équivoques peuvent se produire; pourquoi ne pas les dissiper? » A cet appel et à celui de ses amis les plus fidèles, M. Loisy, l'âme ulcérée,' préparait, en effet, sa réponse. Elle parut sous la forme d'un mince volume de xxxvi-291 pages : Autour d'un petit livre, qui vit le jour en octobre 1903, dans la même robe rouge que le précédent, et qui allait imprimer à la controverse une nouvelle impulsion.
Tout en prétendant n'avoir pas « besoin de se justifier » et se refusant à la moindre rétractation, l'auteur reconnaissait que son 'livre « peut être complété sur certains points qu'on y a seulement effleurés (p. v-vn). » Et c'est à quoi maintenant il s'attacherait.
Le premier de ces compléments était pour revendiquer la liberté de sa plume contre les exigences de l'Imprimatur; car il avouait « ne posséder point, dans le chétif répertoire de ses connaissances, l'idée de la science approuvée par les supérieurs (p. x), » Voulant « pourvoir au besoin des intelligences » que préoccupent les résultats dé la critique (p. xxixxn) et remédier à la carence de l'autorité (p. xix), « convaincu, à tort ou à raison, qu'il y a, dans le catholicisme français, trop de personnes, et depuis trop longtemps, qui n'ont pas assez peur de scandaliser les savants (p. xxxn), » il avait voulu tenter son effort apologétique, «afin d'expliquer cominent lé principe catholique, en vertu de son inépuisable fécondité, peut s'adapter à .toutes Ips formes du progrès humain (p. xxxvi). » Ses déconvenues antérieures et celles des autres « travailleurs désintéressés » (p. xix) n'avaient pu le décourager de cette tentative, qui lui paraissait un devoir et dont l'exemple des précédantes lui laissait augurer qu'elle ne serait pas sans résultat.
A son sens, le grand problème du jour était posé par « la résurrection... des origines chrétiennes (p. xvi), » due à l'exégèse protestante et rationaliste. C'est pourquoi il avait voulu se placer exclusivement « au point de vue de l'histoire »
(p . xxv) et protestait contre « tous les contresens que l'on commettait sur son texte, en prenant pour un système de doctrine théologique ce qui était un modeste essai de construction historique » (p. vii-vm). A l'adresse du « lecteur de bonne foi» il allait essayer encore de dissiper les malentendus.
Ses explications n'auraient d'ailleurs rien d'agressif. « Des attaques dirigées contre. son livre, dans plusieurs journaux et revues catholiques de notre pays, l'auteur n'a rien à dire, si ce n'est qu'il n'y répondra pas. « Mais le désintéressement de cette attitude n'était, en réalité, que dédain. « Autant qu'il est en lui. il ne veut aVoir part, ni aux sentiments ni à l'esprit qui caractérisent les principaux documents de cette polémique. » (P. xxx-xxxi.) De telle sorte que, bien loin de prendre en considération les objections faites ou les questions posées à l'auteur sur son propre terrain, ce plaidoyer pro domo, où il était tant parlé de critique, délaissant les nécessités vulgaires de la discussion, affectait de se réduire aux affirmations impérieuses d'un monologue explicatif.
Pour varier le rythme de ce soliloque et en augmenter l'agrément, M. Loisy en distribuait les parties sous forme de lettres, dont les destinataires, &âns être nommés, étaient pour la plupart aisément reconnaissables et dont les autres ont été révélés depuis. Dans la première, il s'adressait à l'un de ses anciens directeurs de séminaire, alors curé-doyen au diocèse de Châlons, M. Ludot, .qui avait encouragé ses débuts, pour s'expliquer sur « l'origine et l'objet du petit livre. » La deuxième faisait la leçon au cardinal Perraud « sur la question biblique; » la troisième à Mgr Le Camus « sur la critique des Évangiles et spécialement sur l'Évangile de saint Jean. » Après cette réplique à deux de ses censeurs, M. Loisy prenait pour correspondants quatre de ses amis : Mgr Mignot. archevêque d'Albi, « sur la divinité de Jésus- Christ ; » son ancien confrère de l' Institut catholique, M. Klein, « sur la fondation et l'autorité de l'Église; » un jeune assyriologue de ses élèves, M. Fr. Thureau-Dangin, « sur l'origine et l'autorité des dogmes; » le supérieur du séminaire des Carmes, Fr. Monier, « sur l'institution des sacrements. »
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Tout le programme du « petit livre » était ainsi passé en revue, voire même élargi, pour bénéficier de nouveaux éclaircissements.
Au cours de ces pages, M. Loisy revenait à maintes reprises sur les principes dé sa méthode. Elle consistait à s'en tenir aux faits que la critique peut établir et, par conséquent, à une « description phénoménale » (p. 115) des origines chrétiennes. La « tradition dogmatique » n'était pas seulement écartée par nécessité de tactique pour répondre aux historiens protestants, mais encore comme n'étant « point recevable dans l'ordre de l'investigation historique. » (P. 14.) En effet, le concile de Trente — et la lùême règle vaut évidemment pour tous — « ne définit pas l'histoire, mais la façon dont il convient que la foi l'interprète. » (P. 223.) C'est pourquoi « la. science historique des faits religieux et leur appréciation religieuse sont choses tout à fait distinctes. » (P. 215.) Sans prétendre nuire à celle-ci, c'est à celle-là que l'auteur faisait profession de se rattacher.
Or, à ses yeux, le fait essentiel et, pour ainsi dire, générateur restait toujours le caractère eschatologique de l'Évangile (p. 69, 113, 131) et, par conséquent, de la conscience messianique de Jésus. Pour appuyer ce postulat, l'auteur se plaisait à montrer, en quelques traits incisifs, l'inconsistance de la tradition synoptique, où il reconnaissait» un travail d'idéalisation progressive, d'interprétation symbolique etdogmatique, » (p. 83) tandis que le quatrième Évangile n'était plus qu'un poème mystique sans rapport avec l'histoire.
Dans l'Évangile ainsi conçu, l'auteur croyait néanmoins pouvoir dire que l'Église était contenue en germe (p. 159), comme dans ce messianisme étroit la divinité même de Jésus (p. 117), et que le catholicisme en était sorti « par l'intensité même d'une puissance vitale, d'un dynamisme qui a trouvé dans les rencontres de l'histoire les occasions, les excitants, les adjuvants, la matière de son propre développement.» (P. 47.) Il semble cependant, que, pour répondre aux inquiétudes
de ses amis, l'auteur ait voulu faire un effort en vue de raccorder à ses humbles origines ce développement des institutions et des doctrines chrétiennes. Le principe en était emprunté à uiie distinction importante, qui était sans doute l'apport le plus nouveau du second « petit livre » et le pénètre tout entier sans être proprement expliquée nulle part : la distinction de l'histoire et de la foi, celle-là s'arrêtant aux phénomènes vérifîables, derrière lesquels celle-ci croit pouvoir atteindre des réalités. Principe commode qui libère le critique dans l'étude des textes et des faits, tandis qu'il semble donner tous apaisements aux âmes désireuses et capables d'affirmations fermes sur les mystères divins.
C'est ainsi que, « au point de vue de la foi »-, la perspective messianique dans laquelle sont conçus nos Évangiles « montre l'œuvre de Jésus dans un jour plus vrai que celui de la réalité. » (P. 84.) Avec « l'oeuvre de Jésus », la foi transfigure également sa personne : c'est- le « Christ de la foi » que saint Jean (p. 93) et saint Paul (p. 111) ont contemplé; « le Christ est Dieu pour la foi » (p. 155). De même, « l'institution divine de l'Église est un objet de foi » (p. 161, 168- 169) ; ce qui dispense d'y voir « un fait tangible pour l'historien » (p. 171). Mais qui veut la fin veut les moyens. « Pour la foi, le Christ immortel, qui veut l'Église, veut tout ce qui sert à la conservation de l'Église ^ .» (P. 174.)
Rattaché au Christ par ce lien purement mystique, le christianisme évolue librement au- cours de l'histoire. « La doctrine catholique est l'expression intellectuelle d'un développement vivant » (p. 65) et c'est pourquoi son passé la XQontre « dans un flux perpétuel» (p. 189). Telle est aussi la loi de son avenir. « Le travail de la pensée chrétienne sur la nature et l'objet de ses dogmes n'est pas fini : en un sens, il ne fait que Commencer. » (P. 182.) Car « tout est mouvement dans une religion vivante. » (P. 47.)
A cette « relativité historique » aujourd'hui plus que jamais sensible s'ajoute la « relativité métaphysique » de toujours (p. 204). Toutes nos catégories religieuses, à com-
1. Ce principe s'applique à la primauté pontificale (p. 176), mais surtout aux sacrements (p. 224, 227, 233, 286-237, 240-241, 249). a Tout cela est œuvre de l'Esprit dans l'Église, institution du Christ pour qui croit au Christ. » (P. 253.)
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mencer par le royaume de TÉvangile (p. 68-69), ne sont et ne peuvent être que des symboles ^.
Les conditions de la connaissance religieuse, même dans l'ordre de la révélation,..» ne permettent pas que la représentation des vérités les plus essentielles soit autre chose que relative et imparfaite, enfermée qu'elle est dans des symboles qui ne figurent ces vérités que par analogie sans les exprimer adéquatement (p. 143).
De ces principes l'auteur tirait lui-même un critère pour l'appréciation de son œuvre.
Si l'on suppose que la vérité, en tant qu'accessible à l'intelligence humaine, est quelque chose d'absolu, que la révélation a eu ce' caractère et que le dogme y participe; que ce n'est pas seulement l'objet de la connaissance qui est éternel et immuable en soi, mais la forme que cette connaissance a prise dans l'histoire humaine, les assertions du petit livre sont plus que téméraires, elles sont absurdes et impies. Inutile de vous dire qu'elles sont en rapport avec une autre idée de la vérité, de la révélation, de l'immutabilité, de l'autorité (p. 190).
Et l'auteur d'esquisser, à l'appui de son dilemme, une théorie philosophique de la connaissance, où « la vérité est en nous quelque chose de nécessairement conditionné, relatif, toujours perfectible. » Par voie de conséquence, elle « n'est pas plus immuable que l'homme lui-même » : tout au plus y a-t-il « des directions permanentes, et qu'on peut dire invariables, de l'esprit humain, aussi vraies que notre nature est réelle. » (P. 191-192.) Ainsi en est-il de la révélation, qui « n'a pu être autre chose que la conscience acquise par l'homme de son rapport avec Dieu. » (P. 195.) Cette «conscience » a ceci de particulier qu'elle est «un travail de l'intelligence exécuté, pour ainsi dire, sous la pression du cœur, du sentiment religieux et moral, de la volonté réelle du bien ». Mais elle ne saurait aboutir, bien entendu, qu'à « des symboles imparfaits », à travers lesquels on saisit néanmoins^ des « directions permanentes dont la vérité n'est pas moins incontestable que leur efficacité morale, et dont la forme n'est pas plus immuable que la condition de l'humanité. » Encore
1. L'expression revient dans la suite à satiété, c gr., p. 132, 133, 151- Î52, 160, 198, 206.
est-il que la « vérité » de ces « directions permanentes » doit être cliercliée ailleurs que dans l'ordre intellectuel. « La révélation a pour objet propre et direct les vérités simples contenues dans les assertions de la foi, non la doctrine et le dogme comme tels. » (P. 197-200.)
Cette théorie de la connaissance religieuse n'était d'ailleurs qu'un spécimen des remaniements que l'auteur estimait nécessaires sur d'autres points non .moins vitaux de la dogr matique traditionnelle, et qu'il se contentait de marquer sous forme de questions.
Le progrès de la science pose en des termes nouveaux le problème de Dieu. Le progrès de l'histoire pose en des termes nouveaux le problème du Christ et le problème de l'Eglise (p. xxiv-xxv).
Et ces données nouvelles imposaient, bien entendu, de nouvelles réponses (p. 154).
La connaissance actuelle de l'univers ne suggère-l-elle pas une critique de l'idée de création? La connaissance de l'histoire ne suggère-t-elle pas une critique de l'idée de révélation? La connaissance de l'homme moral ne suggère-t-elle pas une critique de l'idée de rédemption ?
Ses' vues sur « l'idée de révélation » laissaient assez voir dans quel sens M. Loisy concevait l'adaptation des autres aux résultats de la critique, afin de substituer à « la religion des temps passés » celle que le monde moderne appelait de ses vœux et qui serait « la religion de l'avenir ».
A cette œuvre chacun devait collaborer, mais ceux-là surtout que leurs travaux avaient mis au courant des nécessités de la pensée contemporaine. Sous toutes ces pages, on sentait courir une revendication de liberté pour a ceux qui, voués à l'étude scientifique de la religion et soucieux de l'avenir du catholicisme en France, tiennent à rester des savants sincères et de loyaux serviteurs de l'Église.» (P. XXIX.) Dans l'économie du christianisme, beaucoup plus encore que dans celle des États, le pouvoir ne doit-il pas être au service de la collectivité, au lieu de prétendre dominer sur elle? C'est pourquoi tous les problèmes spéculatifs déjà posés se compliquaient d'un problème pratique, savoir « la conciliation "des droits de l'individu avec ceux de l'autorité
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servante », et la seule solution en était, pour la hiérarchie, d' « atténuer les formes quasi- despotiques dont son gouvernement s'est entouré, à l'instar des gouvernements humains qui maintenant sont contraints de les abandonner peu à peu. » (P. 181).
Toutes ces suggestions et protestations devaient d'ailleurs s'entendre sous le bénéfice de la .« bonne foi » (p. xxxi), voire même d'une intention d'apostolat. Il s'agissait seulement de remédier à la « crise de la foi », d'« arrêter le scandale des intelligences » (p. 216-218), de combler « l'abîme qui se creuse entre la vérité de l'histoire, chaque jour mieux connue, et la donnée théologique matériellement comprise. » (P. 258.) En affirmant le loyalisme catholique de « Firmin », c'est évidemment le sien propre que l'auteur entendait par làmême garantir.
Or, pour lui emprunter sa propre définition, « le catholicisme... consiste à recevoir, comme émanant d'une autorité divinement établie, l'interprétation que l'Église donne actuellement de l'Évangile. » (P. 205-206.) En conséquence, (c la vraie règle de foi..., c'est la révélation chrétienne actuelment interprétée par l'Église catholique et reçue dans la conscience de ses enfants » (p. 208). A supposer que l'auteur du « petit livre » et de son apologie pût encore se faire quelque illusion sur la qualité de son catholicisme, il avait lui-même indiqué la pierre de touche qui devait servir à l'éprouver.
Venant après l'éclat du premier « livre rouge », le second fut aussitôt dévoré. Non seulement, en effet, le monde ecclésiastique et religieux se passionnait pour y chercher des lumières sur les positions exactes de l'auteur déjà si vivement discutées, mais la forme littéraire de l'ouvrage, son ton de froide ironie et de haute impertinence à l'endroit des plus vénérables autorités ecclésiastiques en faisaient une de ces publications à scandale qui ne manquent jamais de réussir et, par une répercussion toute naturelle, le précédent « petit livre » y gagnait une célébrité. «Désormais, pendant six mois, la presse française s'occupa des thèses de V Évangile et
l'Église, comme elle s'était occupée autrefois de la Vie de Jésus par Renan ^. »
Il y eut encore quelques optimistes, chez les laïques surtout. Un des plus déterminés fut sans doute G. Fonsegrive ^j qui, après quelques réserves sur son incompétence et quelques vagues préoccupations sur le scandale des faibles, préférait penser aux besoins des forts. « Il se peut aussi, concluait-il, que ces livres libèrent d'autres âmes et leur découvrent des horizons de vitalité catholique qu'elles ne soupçonnaient pas. »
Des jugements favorables vinrent aussi des milieux ecclésiastiques. La Revue du clergé français, qui avait publié dès le premier jour^ quelques pages fort judicieuses de M. Dubois sur « la relativité des formules dogmatiques », où était discrètement relevé l'évolutionnisme agnostique des petits livres, s'attachait, dans le même numéro et dans le suivant*, à défendre M. Loisy contre ses premiers contradicteurs, et P. Despreux y garantissait expressément « la sincérité de sa foi » ^. Plus résolument, dans la « tribune libre » ouverte par lesAnnales de philosophie chrétienne^, on saluait en M. Loisy, « un défenseur de la foi » et les numéros suivants publiaient une série de prétendues « Lettres romaines » signées des insignifiantes initiales N. Y. ou N. C, qui reprenaient avec une évidente faveur, en essayant de les accommoder aux exigences du dogme, les plus hardies de ses thèses critiques ^.
1. A. Houtin, La question biblique au XX^ siècle, p. 103. Comme en témoigne M. Loisy, avec un sens très avisé de la nuance, a le siècle, pour quelques jours, trouvEiit amusant le duel d'un abbé avec la hiérarchie catholiqpie. » Choses passées, p. 290.
2. A propos d'exégèse, dans Quinzaine, 16 décembre 1903, p. 441-453.