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CHAPITRE V

Il faut cependant réunir par la pensée, pour en dégager le caractère, les phénomènes épars dont l'analyse nous a permis de relever les manifestations successives dans le temps. A travers leur apparente diversité, comment n'en pas apercevoir l'unité de convergence et de signification? On put se faire illusion à l'époque : après un quart de siècle, il est impossible de ne pas reconnaître que ce qu'on appellera bientôt le modernisme était né..

Ce fut toujours pour l'Église une condition de vie que de s'adapter au temps et au milieu sur lesquels elle devait agir. Dans ce seiis, elle fut toujours moderne et sa valeur éclate précisément dans le fait qu'elle s'est, en toutes circonstances, montrée capable de l'être effectivement. Mais il est des moments où ce besoin semble davantage se faire sentir : le début du siècle fut, à n'en pas douter, de ceux-là.

On a beaucoup parlé, des tournants de l'histoire : à tort ou à raison, beaucoup de croyants se persuadèrent alors qu'ils en vivaient un. Notre époque leur paraissait avoir introduit, dans tous les ordres de la pensée et de l'action, des modifications suffisamment importantes pour que l'Église dût en tenir compte. Ce qui comportait pour elle la nécessité de certains abandons et la franche acceptation de certaines nouveautés, sous peine de compromettre l'efficacité de son apostolat spirituel auprès de nos contemporains. Aussi n'était-il question, un peu partout, que d'aller au-devant des aspirations modernes et des inoyens à prendre pour cela.

Rarement sans doute il y eut un entraînement aussi général vers l'idée d'une adaptation du catholicisme au temps présent, et le petit air de révolution à l'égard des pratiques régnantes que prenait forcément ce programme n'était pas pour rebuter les jeunes de tous les âges.

Cette tendance, qu'on retrouve alors dans toute la catholicité, explique les initiatives qui surgissaient çà et là et les sympathies que leur témoignait volontiers le public. Mais les formes en étaient différentes avec les individus et les pays. Tandis qu'un vent de libéralisme anti-ultramontain ne cessait d'agiter une partie notable du haut personnel universitaire en Allemagne, et d'y faire éclore des projets superficiels de réformes dans l'éducation des clercs et les routines du gouvernement ecclésiastique, que les démocrates de partout s'éprenaient d'apostolat social, un mouvement plus profond était en train de se produire chez quelques représentants de l'élite laborieuse du clergé de France et d'Angleterre. C'est le fond même de la pensée chrétienne qu'il s'agissait ici de réformer.

Des prêtres que leurs talents ou leurs fonctions mettaient en évidence, que leurs travaux, à ne regarder que le dehors, permettaient de ranger parmi les plus loyaux serviteurs de l'Église et les meilleurs apologistes de sa foi, prenaient vivement à cœur la cause du progrès scientifique. Au nom de la philosophie, de l'exégèse, où ils étaient passés maîtres ou comptaient du moins comme d'honorables autorités, .ils proclamaient l'obligation d'ouvrir les cadres de la théologie traditionnelle aux acquisitions du savoir m.oderne. Cet appel ne pouvait qu'être entendu favorablement. Pour une Eglise qui a la charge d'une doctrine, la tâche la plus urgente n'est-elle pas de se maintenir au niveau du développement intellectuel?

Entre ces hommes, divers d'origine et d'éducation, des relations personnelles ou épistolaires très assidues établissent dès maintenant des liens étroits. A défaut d'une école, ils forment un groupe assez homogène, dont les membres se connaissent et savent, à l'occasion, se soutenir. Sans parler de M. Hébert, qui ne fut, en somme, qu'un isolé, M. Loisy était, dans la petite phalange, le cerveau qui pense, G. Tyrrell le cœur qui vibre et la main qui agit, tandis que

Fr. von Hiigel restait le secret animateur de l'un et de l'autre. Autour d'eux, une presse amie se révélait prête à les soutenir, l'Italie surtout leur préparait de bruyants adeptes et P. Sabatier inaugurait son rôle de- colporteur ad extra.

Il n'est pas douteux que tous les organes essentiels qui allaient grandir dans la suite ne fussent dès lors parfaitement constitués.

Derrière cette façade, qui pouvait passer pour brillante, s'abritaient des réalités qui l'étaient moins. Aux indices qu'on pouvait' apercevoir dès cette époque, les révélations postérieures ont ajouté des compléments d'information dont l'histoire doit recueillir ici le bénéfice rétrospectif. Qui eût alors voulu soupçonner que ces propagateurs des méthodes nouvelles en fussent les premières victimes? Telle était pourtant la vérité, qui se laissait déjà lire entre les lignes de leurs écrits publics, qui s'affichait plus nettement dans leurs œuvres clandestines, sur laquelle, en tout cas, eux et leurs amis ne nous ont pas ménagé depuis les éclaircissements.

Sous l'action de causes qui relèvent d'une psychologie spéciale à chaque cas individuel, mais qui trahissent, a\i fond, l'action combinée de la critique historique et philosophique, plusieurs de ces âmes s'étaient rapidement vidées de la croyance au surnaturel chrétien. Il leur apparaissait que le dogme catholique est décidément incompatible, dans sa formule reçue, avec les résultats les plus certains de la science contemporaine, et ne peut avoir de sens que comme expression symbolique de l'idéal spirituel poursuivi par l'humanité. Mais, si leur intelligence s'est détachée de la foi traditionnelle, leur cœur reste encore attaché à la \'ieille Église et c'est en vue de la servir, de faciliter son action sur le monde moderne, qu'ils la veulent peu à peu dégager des ornières où s'épuise jusqu'à. présent son effort. Au lieu donc de la quitter, ils travaillent, chacun suivant ses moyens, à la pousser dans le sens de l'évolution qu'ils ont eux-mêmes réalisée, sans la croire contraire à" son esprit essentiel sinon à la lettre de son enseignement, et qui leur

paraît le seul moyen de conserver au xx^ siècle naissant le bienfait séculaire de sa mission.

Cette subtile combinaison de conscience échappe d'ailleurs au public, qui ne voit en eux que les promoteurs de la salutaire rénovation dont tout le monde ressent alors un vague désir. Il n'en est pas moins vrai qu'un malentendu s'établissait de ce chef entre eux et la plupart de leurs disciples, qui tendait à faire de leur apostolat uri trompe-l'œil et peut-être un guet-apens. , .

Dans ces conditions, il est clair qu'on n'a plus le droit de s'arrêter à des déclarations de surface, destinées à donner le change ou à ménager les transitions nécessaires. Aux observateurs attentifs, certains signes montraient déjà que la qualité de leur- orthodoxie était au moins douteuse. Mais ce qu'il fallait alors deviner s'étale maintenant au grand jour. Il n'est besoin que de recueillir les textes où les intéressés ont pris soin de nous faire connaître ce que furent leurs plans. Libre à chacun de les apprécier — et il est inévitable que ce jugement diffère suivant les positions dogmatiques adoptées au préalable. Mais tout d'abord faut-il connaître les pièces du procès, et le critique le plus exigeant ne saurait ici contester la valeur de la source, qui est le propre témoignage qu'après le dénouement de l'affaire la partie en cause s'est à elle-même rendu.

Sans proprement avoir de système arrêté, ils poursuivent un même but, qui a été rétrospectivement défini " en ces termes par le plus autorisé d'entre eux :

Avertir l'Eglise enseignante qu'elle était en train de se compromettre à fond; que le catholicisme ne pouvait se maintenir qu'en se délivrant de l'autoritarisme qui stérilise la vie religieuse, de l'esprit de dogmatisme intransigeant.. ; que le salut pour l'institution catholique était dans le mouvement de la vie, dans la marche avec le siècle, non dans une lutte aveugle et désespérée contre la pensée et contre la société modernes.

Or de cette « marche avec le siècle » la condition minima était d' « éliminer la notion du dogme absolu et aussi la notion absolue de l'autorité, le despotisme de la formule et le despotisme du pape •'^. »

1. A. Loisy, dans Revue historique, juillet-août 1911,t. cvn, p.391-392, reproduit dans Reçue d'hist. et de litU-rel., 1911, nouv. sér., t. n, p. 601.

« Il ne paraît pas, continue M. Loisy, que ce programme fût tellement absurde, ni même impraticable. » En tout cas, sa parole nous garantit qu'il fut conçu. « Lire Tyrrell, précise-t-il, et, si l'on veut, V Évangile et V Église i. » Et il est bien évident qu'on ne saurait ici plaider l'inadvertance. « Les modernistes iritellectuels, assure le même témoin ^, étaient préoccupés d'une transformation doctrinale à laquelle ils travaillaient consciemment. »

>De ces modernistes conscients, le type le plus achevé fut certainement G. Tyrrell^. Au témoignage objectif de ses œuvres s'ajoute celui de sa correspondance intime aujourd'hui publiée. Ne, se mettait-il pas au nombre de ceux qui travaillent à introduire a saner and more fruitful sort of catholicism * ou à réclamer a hetter understanding of religions teaehing? Cette « meilleure intelligence » consistait d'abord à ne pas confondre « Catholicisme . et Vaticanisme »^. Elle exigeait ensuite de tourner en symboles les dogmes de l'Église : méthode « révolutionnaire «.assurément, convenaitil; mais « la question est de savoir si la critique ne nous force pas à critiquer notre notion du dogme et ne rend pas inévitable une paisible révolution ^. »

M. Loisy a pareillement tout fait pour prendre sa part de pleine responsabilité; On ne saurait guère refuser le caractère d'une confession personnelle à ces lignes postérieures, où, par opposition au « prétendu modernisme », l'auteur a pris soin d'esquisser les traits du véritable.

C'était un effort assez diffus, intense pourtant — beaucoup moins chimérique et aveugle qu'il ne peut sembler maintenant à des observateurs superficiels, parce qu'il a été vaincu — pour assouplir la rigueur de l'absolutisme romain et celle du dogmatisme théologique. Il n'avait pas plus besoin d'opposer une doctrine à une doctrine que de fonder une Eglise nouvelle en face de

1. Cf. Revue d'JiisL et de litt. rel., 1913, nouv. sér., t. iv, p. 573-: « Les' modernistes n'ont pas été si chimériques, ils ont été seulement honnêtes

■ en avertissant l'Église d'un danger, s

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