‹ Le modernisme dans l'Eglise [microform]Chapitre 162 sur 451 · Lettre à Fr. von Hûgel, 10 février 1907, p · texte numérisé non relu

Lettre à Fr. von Hûgel, 10 février 1907, p

l'Église ancienne. L'Eglise existante' était comme son point de départ et l'objet de son action ; il ne tendait pas à lui faire accepter un symbole nouveau ou répudier son organisation séculaire ; mais il voulait l'induire à se relâcher de son attitude intransigeante, à laisser discuter les problèmes qui actuellement se posent, à en chercher de bonne foi la solution avec le concours des intelligences et des volontés qui étaient à son service,. Envisagé de ce point de vue, qui est celui de la réalité, le modernisme n'était pas tout à fait une utopie, et ce n'était pas du tout un complot ^. ■ f

Pour ne pas dépasser la portée minima de cette déposition, et sans prétendre juger les intentions de ses auteurs, contentons-nous de retenir que le « modernisme » fut certainement un fait.

Qu'entre ses principaux représentants un regard exercé pût déjà discerner des nuances, qu'il y eût, par exemple, de G. Tyrrell à M. Loisy, comme celui-ci devait le noter 2, « la distance qui séijare un mysticisme ' très ardent du simple examen d'une croyance, d'une institution, d'une situation données, » la chose n'est aujourd'hui pas douteuse. « De UÊi'angile et l'Eglise, poursuit l'auteur, on a pu dire que c'était un livre assez catholique, mais peu chrétien, au sens protestant du mot. » Ceux du jésuite anglais pouvaient dès lors donner l'impression d'un penseur « très chrétien, mais, en vérité,... peu catholique. » Minimes divergences, qui tenaient au tempérament personnel et sans nul doute aussi à la première éducation religieuse de chacun, mais qui

1. Choses passées, p. 354-355. La reconnaissance de cette « réalité » est sans doute suffisante pour réduire à sa juste valeur l'assertion hautaine que le même M. Loisy croyait pouvoir émettre peu auparavant : (t J'ai ignoré ce qu'était le modernisme catholique jusqu'à ce que le pape Pie X eût pris la peine de me l'apprendre en même temps qu'à tout l'univers. » Correspondance de l'union pour la vérité, juin 1910, p. 390, reproduit dans A propos de l'histoire des religions, p. "146.

On voit donc mal en vertu de quel dédoublement de la personnalité l'auteur prétendait, naguère encore, maintenir sa fiction d'innocence : « Dès 1902, sans m'en douter le moins du monde, j'étais devenu hérésiarqiie en déclenchant la crise moderniste par la publication du petit volume intitulé L' Évangile et l'Église. » Congrès d'hist. du christianisme, t. m, p. 242.

2. Rente critique, 15 juillet 1911, nouv. sér., t. Lxxn, p. 19.

étaient peu de cliose par "rapport à l'identité foncière de leur esprit et de leur action^.

Dès cette phase toute primitive de son existence, le modernisme présentait les caractères individuants qui lui resteront. -

C'était d'abord et avant tout un mouvement intellectuel, dans ce double sens qu'il devait à des savants son origine et qu'il portait sur des problèmes éminemment spéculatifs. Les méthodes tumultueuses de ses adversaires, non moins que le « battage « superficiel de quelques-uns de ses parti? sans, pourront peut-être donner plus tard une impression différente : au moment de ses origines, aucun de ces éléments troubles n'altérait encore sa pureté.

Qu'il s'agisse de méditatifs solitaires coœ.me Fr. von Hûgel, d'exégètes professionnels comme M. Loisy, ou même de directeurs d'âmes devenus écrivains par besoin d'apostolat comme M. Hébert et G. Tyrrell, les initiateurs du modernisme ont tous en commun d'appartenir, quoi qu'il en puisse être de leur valeur respective, à l'élite des intelligences cultivées. Et il ne s'ensuit pas seulement que leurs vues novatrices ne sortaient pas de revues spécialisées ou de livres qui restaient, même quand ils ont connu le succès, peu familiers au moyen public, mais que leurs préoccupations elles-mêmes étaient d'ordre scientifique, c'est-à-dire confinées par leur nature dans un milieu des plus restreints. Quand donc il leur arrivait d'imputer à la conscience moderne, soit les problèmes auxquels ils s'étaient personnellement heurtés, soit les solutions qu'ils estimaient tout à la fois obligatoires

1. « De deux côtés, dans la philosophie et dans les sciences bibliques un mouvement était né qui conduisait nécessairement à la destruction du christianisme. Pourtant philosophes agnosticistes et exégètes radicaux, soit qu'il y ait eu accord, soit plutôt qu'ils aient obéi au même instinct,... désireux, comme je crois, de ne pas sortir de l'Eglise, entretenaient l'espoir chimérique de l'entraîner hors de ses voies dans leurs sentiers. Ils estimaient servir les vrais intérêts de l'humanité en évitant un divorce, mais à condition de transformer le christianisme à la mesure de leurs propres conceptions. » M.-J. Lagrange, dans La Vie intellectuelle, 1929, t. II, p. 414-415.

et libératrices, on ne se pressera pas, sous peine de fausser toute perspective, de croire à un phénomène général. Et ceci ne veut pas dire que le mal fût négligeable, puisque ce sont, en définitive, les idées qui mènent le monde, mais qu'il ne faut pas en exagérer la profondeur ni l'extension.

Ce qui aggravait le cas, c'est que les questions posées touchaient aux fondements les plus essentiels du christianisme. 11 s'agissait ni plus ni moins de savoir ce que signifie le concept traditionnel de révélation et ce que fut, en particulier, l'Évangile de Jésus, ce qu'est maintenant l'autorité de l'Église-^ et ce que valent les dogmes qu'elle impose à ses fidèles comme la âuprême vérité. Tandis que les anciennes hérésies n'intéressaient que certains points de la foi, celle-ci mettait en cause l'édifice catholique tout entier.

Sans renier ce caractère aristocratique, où il aurait plutôt vu une marque de supériorité, il est curieux que le principal auteur du mouvement ait éprouvé danç la suite le besoin de lui attribuer une portée plus large. « Tout le modernisme, a écrit M. Loisy, n'était pas dans la critique biblique et dans la philosophie du dogme ^. »

Il y faudrait d'abord ajouter « l'élément mystique... très puissamment représenté par Tyrrell, » c'est-à-dire sans doute la tendance à réorganiser la vie intérieure du croyant en fonction des nouveaux concepts, censés modernes, sur l'action immanente de Dieu et le rôle représentatif de l'Église ^. Et ceci fut, à n'en pas douter, par suite soit de la tournure de son âme profondément religieuse soit de son ministère comme directeur de conscience, une des plus constantes pensées de G. Tyrrell*. Mais, outre que ce mysti-

1. Ce serait là, d'après Miss Petre (Modernism, p. 153), le point central.

2. Revue d'hist. et de litt. rel., 1921, nouv. sér., t. vn, p. 570.

3. De même Miss Petre (op-, cit., p. 10-15) se plaît à y montrer un modernisme à l'usage des simples.

4. Il est même remarquable que, tout en se déclarant « mentalement cœur et âme » avec M.. Loisy et son école (lettre du 24 juin 1903, G. Tyrrell' s letters, p. 99), il se reconnaît (lettre du 8 avril 1906, ibid. p. 101) a far deeper fraternity and sympathy with any religious Nonconformist. Allusion évidente à la sécheresse purement critique, à l'inspiration toute rationnelle, et cérébrale dont témoignait dès ce moment l'œuvre de l'exégète français.

cisme est peut-être resté propre à G. Tyrrell, il tenait de trop près à ses conceptions doctrinales pour qu'on puisse le compter comme un facteur indépendant. Encore moins peut-on accorder à Miss Petre que des préoccupations aussi spéciales aient rien de populaire, soit dans leur origine, soit dans leur rayonnement.

Un autre phénomène d'étendue beaucoup plus vaste et, par là-même, de signification plus générale s'est produit à cette époque dans l'Églisç, savoir l'élan démocratique et social. Comme son développement a coïncidé avec celui de la crise moderniste et qu'il comportait par lui-même, pour ne rien dire de certains a à-côtés », un renouvellement de l'apostolat catholique en vue de l'adapter aux préoccupations de la société moderne, ses adversaires n'ont pas manqué d'y voir une forme du « modernisme » et de l'englober dans la réprobation de celui-ci. Par un procédé tout analogue, mais -au service de la thèse inverse, certains « modernistes » n'ont pas résisté à la tentation de capter ce courant à leur profit •'■. -

Sur ce point, la pensée de M. Loisy est marquée par une frappante progression. En 1912, il ne s'agissait encore que de revendiquer, entre les démocrates chrétiens et les auteurs du modernisme doctrinal, une a affinité lointaine » ^. L'année suivante, cette a affinité » se développe en parallélisme. « Modernistes sociaux » et « modernistes intellectuels » sont mis sur le même plan.

Tous pensaient que l'Église a une fonction sociale qui n'est pas celle de la science; ce que les modernistes intellectuels Itd demandaient, c'était de ne pas faire obstacle au mouvement scientifique, tout comme les démocrates lui demandaient de ne pas. faire obstacle au mouvement social, et cela dans l'intérêt de l'ÉgHse elle-même.

Rien d'étonnant. à ce qu'ils aient eu le même destin, savoir de faire éclater « l'absolutisme pontifical». A l' encontre de ceux-là, « l'enseignement ecclésiastique » s'est « immobilisé dans la tradition du Moyen Age. » De même, « au

1. Voir M.-D. Petre, Modernism, p. 64-72. Cf. Congrès d'hisL du ^:hristianisme, t. m, p. 231-232.

2. Reçue d'hist. et de litL rél., 1912, nouv. sér., t. m, p. 589.

point de vue social », Pie X aurait « fait un dogme de l'inégalité des conditions » et réprouvé « toute amélioration, du sort des humbles par principe de justice » ■^.

Bien que symétriques dans leur point de départ et leur point d'arrivée, les deux mouvements restaient encore distincts. Cette dualité finit, bientôt après, par se fondre dans l'unité d'une synthèse supérieure.

En France, nous avions l'idée d'un renouveau complet du catholicisme et non seulement de la science rehgieusé. Bien que l'œuvre de la démocratie chrétienne se fît en dehors de nous, nous ne la regardions pas comme étrangère à notre programme^.

Rien ne serait messéant comme de contester une conviction subjective. Tout ce que l'on peut dire au nom de l'histoire documentaire, c'est, en dépit des réminiscences de l'auteur, que cette extension de son « programme » à 1' « œuvre de la démocratie chrétienne » ne-semble pas avoir laissé de trace dans ses écrits. N'a-t-il pas plutôt affirmé^ que « la pensée d'un état social régulièrement constitué selon les principes évangéliques n'existe pas en dehors de la perspective du prochain royaume des cieux ?» Ce qui était évidemment une allusion à la démocratie chrétienne, mais pouvait difficilement passer pour une recommandation.

Quoi qu'il en soit de ce détail, les faits ne permettent pas d'atténuer de ce chef ce caractère principalement intellectuel et scientifique qui fit tout d'abord la force, et peutêtre aussi la faiblesse, du modernisme naissant.

A cette cause spéciale une méthode .d'action était dès lors appropriée. Elle consistait à éviter les oppositions brutales et les affirmations catégoriques pour procéder par lentes infiltrations.

Tous nos auteurs étaient d'accord, non seulement pour garder extérieurement leur situation ecclésiastique, mais

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