Quinzaine, 1^ janvier 1906, p
Il était cependant difficile de se faire illusion- sur l'égale :gr*avité du problème qu'elles soulevaient, et de la solution qu'elles tendaient à suggérer. Leur premier résultat n'était •d'ailleurs pas fait pour diminuer cette impression.
Puisqu'il était entendu que l'auteur se contentait de poser des questions, il fallait s'attendre à des réponses. Elles vinrent tout d'abord du public auquel il s'était immédiatement adressé, celui de la Quinzaine, qui ouvrit à ce sujet, au cours des mois suivants, une tribune libre pour recueillir Jes dépositions de ses lecteurs ^. La plupart restèrent anonymes ou, à deux exceptions près, signées de noms obscurs. C'est dire que l'enquête avait surtout l'importance d'une manifestation collective. De ces correspondants bénévoles, qui se recrutaient sans nul doute parmi les amis de la naaison, presque tous applaudirent au « courageux » article et abondèrent, avec d'insignifiantes réserves, dans le sens de ses conclusions. A peine y eut-il quelques vagues signataires l)Our évoquer les principes de l'Église. Seul le P. Allô aborda sérieusement pour la combattre la thèse de fond et la direction voulut lui laisser le dernier mot. Il n'en est pas moins vrai que, dans l'ensemble, M. Le Roy sortait en quelque sorte plébiscité de cette singulière consultation.
Mais les théologiens, auxquels il en avait appelé, ne se dérobèrent pas au rendez-vous. Peut-être même y mirent-ils plus d'empressement que l'auteur ne l'eût souhaité.
Le fait le plus saillant de l'enquête ouverte par la Quinzaine avait été, l'adhésion « aussi grave qu'inattendue^ » du P. Sertillanges à la double partie, critique et reconstructive, de l'article en question. Cette démarche d'un théologien justement réputé pour ses convictions thomistes fut relevée par E. Franon^. Des explications complémentaires s'ensuivirent, où l'auteur atténuait ses premiers dires sans y
1. Il n'y en eut pas moins d'une douzaine, échelonnées du 16 mai au 1er août 1905, t. lxiv, p.-241-260, 412-419, 546-557; t. lxv, p. 125- 132, 247-259, 403-424.
2. Expression de M. Dubois (Ret>ue du clergé fr., 1905, t. xl.iv, p. 49), que s'approprie sans référence M. R. Goût, L'affaire Tyrrell, p. 99.
3. Un scolastique anti-intellectualiste, dans Bulletin de liit. eccl., juin 1905, p. 165-173.
renoncer ^ et qui fournirent au théologien de Toulouser l'occasion d'insister (p. 256) sur le d-anger de l'agnosticisme comme sur « la grande tentation pliilosophique de notre: temps ^. » En même temps, le P. Sertillanges s'appliquait à se défendre contre les critiques similaires de M. Dubois ^. Cette phase de la controverse fut close par une lettre adressée au cardinal Richard (24 novembre 1905), où le distingué dominicain déclarait se retirer de la discussion, « en désavouant sans restriction aucune ce qui, dans les écrits en cause, a pu paraître inexact ou imprudent *. »
Sur le fond même de la question, il ne pouvait pas y avoir ]a moindre perplexité. Les objections reprises à son compte par M. Le Roy n'avaient rien d'inédit, étant celles du vieux rationalisme de tous les siècles, tandis que la solution qu'il proposait pour y échapper n'était qu'une adaptation du pragmatisme, c'est-à-dire équivalemment l'abandon de la vérité objective des dogmes. C'est pourquoi, sans parler des polémistes de journal, les théologiens, que l'auteur avait provoqués, se montrèrent unanimement sévères^.
Quatre réponses, qui parurent à peu près simultanément dans les organes les plus considérables de la science théologique, furent particulièrement remarquées, savoir celles de MM. Wehrlé ® et Dubois '', des jésuites L. de Grandmaison ^ et E. Portalié ^. Seul de tous les évêques, Mgr Turinaz
1. Bulletin de liit. eccl., juillet-octobre 1905, p. 248-258.
2. Tout ce dossier fut reproduit sans commentaires dans Reflue du clergé fr., 1" août et 1" septembre 1905, t. xuii, p. 536-550, et t. xi.iv, p. 92-104.
3. Voir Revue du clergé fr., !«' octobre et l^'' novembre 1905, t. xliv, p. 310-322, 537-545.
4. Bulletin, de litt. eccl., décem.bre 1905, p. 338. Texte' complet dans J. Fontaine, La théologie du Nouveau Testament et l'évolution des dogmes, p. 507. ' -
5. Bibliographie détaillée dans Ed. -Le Roy, Dogme et critique, p. 359-363.
6. De la nature du dogme, dans Revue biblique, juillet 1905,'p. 323-349.
7. Autour du dogme, dans Revue du clergé fr., i^" septembre 1905, t. xLiv, p. 47-59.
8. Qu'est-ce qu'un dogme? dans Bulletin de litt. eccl., juillet-octobic 1905, p. 187-221.
9. L'explication morale des dogmes, dans Études, 20 juijiet et 5 aoûî 1905, t. civ, p. 145-173, 318-342.
entra dans la mêlée par deux brochures de circonstance/^ Le résultat scientifique ne fut pas moindre. Non contents de discuter la conception pragmatiste du dogme, ces divers théologiens, qui avaient l'avantage d'être du métier, profitèrent de l'occasion pour exposBr, expliquer et justifier la doctrine catholique en cette importante matière. Ces études occasionnelles n'appartiennent pas seulement à l'histoire de la controverse : elles ont enrichi d'apports durables la littérature de la, question.
Si l'auteur de Qu est-ce qu^un dogme? na.-va.ix xovlu. que solliciter des éclaircissements, il semble qu'il dut être satisfait. En réalité, sa question était une thèse et M. Le Roy y tenait à tel point, qu'il se mit aussitôt à déployer la plus oTande activité polémique pour la défendre. Ses principaux contradicteurs se' virent imposer de longues explications, qui ne faisaient guère qu'affirmer à nouveau son système ^. Réunis à l'article initial, ces mémoires successifs formèrent, l'année suivante, un voluine ^, dont la publication eut le don de réveiller momentanément la controverse assoupie*.
1. Une très grave question doctrinale. Réponse- à M. Edouard Le Roy, puis Réponse à M. l'abbé Sertillanges, Paris et Nancy, 1905. La première mettait en cause, psir surcroît, M. Laberthoimière et la méthode d'immanence, - dont le P. Nouvelle, alors supérieur général de l'Oratoire, prit publiquement la défense (Annales dephil. chr., décembre 1905,. IV^ sér., 1. 1, p. 271-277). Une réplique de l'évêque de Nancy en fut la conséquence, que suivit un long plaidoyer pro domo de M. Laberthonnière [ibid., janvier 1906, p. 386-417),
2. Voir Bulletin de litt. eccL, janvier 1906, p. 3-27; Reçue biblique,. janvier 1906r p. 7-38. La a réponse à M. Portalié, à Mgr Turinaz et à quelques autres critiques » attendit plus longtemps; mais ce fut pourprendre des proportions monumentales. Elle forme le plus gros bloc- (p. 106-345) du volume ci-dessous.
3 Dogme et critique,- Paris, 1907.
4. M. Dubois ayant renouvelé ses critiques {Rewue du clergé fr.,. 15 août 1907, t. n, p. 375-383), l'auteur en profitait pour reprendre sous une nouvelle forme son ancien plaidoyer. En revanche, il ne répondit pas à l'article publié par M. Lebreton dans la Revue pratique d'apologétique (15 mai 1907, t. iv, p. 193-221). M. Laberthonnière prit sa place, au cours d'une vaste dissertation : Dogme et théologie, qui, commencéedans les Annales de philosophie chrétienne en 1907, durait encore en. 1910 — elle ne fut d'ailleurs jamais achevée — et provoqua, che— ïnin faisant (ibid., t. v, p. 619-633), un échange de polémiques avec. M. Lebreton.
Tandis que se poursuivaient au dehors ces diverses polémiques, un autre jugement parvenait à l'auteur, dont le public ne devait avoir connaissance qu'un an plus tard. « La partie critique de votre ouvrage, lui écrivait à ce propos M. Loisy ^, me satisfait beaucoup plus que la partie positive... Défions-nous de reconstituer, en la baptisant philosophie de l'action, une métaphysique moins logiquement déduite et jilus obscure que l'ancienne. » Cette appréciation du critique hétérodoxe s'ajoutait à celle des théologiens, pour montrer au mathématicien philosophe que son pragmatisme dogmatique était mort-né.
Malgré de louables intentions, l'improvisation théologique de M. Le Roy révélait trop d'incompétence et avait soulevé trop de légitimes inquiétudes pour aboutir à autre chose qu'à d'amers déboires.
Elle fut d'abord fatale au premier de ses patrons. Au seuil de l'année 1906 ^ le directeur de la. Quinzaine avait beau s'applaudir de son initiative et, tout en dégageant sa propre responsabilité, lancîer quelques flèches aux théologiens qui n'avaient pas compris le sens de la question posée^. Sous ces explications apologétiques- et ces prophéties agressives, on sentait percer l'aveu d'un certain embarras. « Nous avons, jusqu'à présent, cru devoir tenir nos lecteurs au courant de ce qui se passe, de ce qui se dit hors des milieux catholiques... Nous avons voulu renseigner l'autorité doctrinale, reiiseigner les théologiens sur un certain nombre de faits actuels qui paraissent mettre en péril tout l'enseignement dogmaticjoie (p. 29). » Rôle évidemment périlleux. Aussi bien cette enquête sensationnelle fut-elle le début d'une crise dont la Quinzaine ne devait pas se relever : elle cessa de paraître le, 16 mars 1907.
Chez les protestants, il était normal que le pragmatisme de M. Le Roy fût reçu avec quelque sympathie. Voir H. Bois, Une conception jnoderniste du dogme, dans Revue de théologie et des questions religieuses, 1907, t. y.vi, p. 497-554; 1908, t. xvn, p. 1-56, 119-170, 193-245.
i. Quelques lettres, p. 74-76.