A L'ETRANGER
Ce qui est vrai de la France ne l'était pas moins, dans une mesure variable, des autres nations chrétiennes. Indépendamment des influences venues de chez nous, qu'elles ne pouvaient é\'iter, des ferments locaux venaient en redoubler l'action. '
Grâce au profond secret qui enveloppait encore ses publications pseudonymes et à la savante complexité qui donnait le change sur la portée de ses œuvres publiques, la position de G. Tyrrell dans la Compagnie de Jésus et dans l'Eglise put longtemps sembler intacte et jusqu'à un certain point le rester ^. Mais cette apparence d'équilibre était trop factice pour n'être pas précaire. En effet, derrière cette façade qui en imposait encore au monde mal renseigné, entre G. Tyrrell et ses supérieurs religieux, un draniè se jouait déjà, écho atténué d'un, autre plus intime qui allait bientôt éclater en scandale public.
Depuis ce que ses panégyristes appellent volontiers, non sans quelque emphase, «l'exil. de Richràond »^ G. Tyrrell souffrait dans les cadres de la Compagnie^. C'est pourquoi,
1. Si le Month lui fut fermé à partir de 1905, d'autres revues catholiques lui restaient ouvertes. C'est aiasi qu'il publiait dans la Quarierly Review d'octobre 1905 un article, anonyme suivant la règle de la maison, sur « les droits et les limites de la théologie, » puis, dans le Cathoîic World d'août 1905, un semblable travail sur «les limites de la théorie du développement, » où il critiquait comme trop intellectualiste et désormais insuffisante la doctrine classique de Newman.
2. R. Goût, p. 69. L'auteur reconnaît qne ce fut, en réalité, un « exil volontaire » [ibid., p. 321).
3. AiUobiography and life, t. n, p. 137-145, 225-228. Cf. Letlers, p. 68, 77-78, 109.
malgré l'approbation qu'il avait reçue pour Lex orandi l'idée s'imposait de plus en plus à lui d'en sortir.
" A la date du 8 février 1904, il écrivit à son général, le P. H. Martin, pour lui faire part de son état d'âme. Il reçut de lui une lettre bienveillante (15-17 février), qui concluait à l'insuffisance de ses griefs. G. Tyrrell en profita pour rédiger un long mémoire (11-26 juin), qui était un procès en règle du «jésuitisme», et opposait les méthodes de compression actuellement en vigueur dans la Compagnie avec ce qui lui paraissait être l'esprit de son fondateur •*•. Les négociations reprirent l'année suivante, quand G. Tyrrell formula une demande expresse de sécularisation (6 août 1905). Mais il y avait à cette solution des difficultés canoniques, puisqu'il devait tout d'abord se pourvoir d'un receptor ou episcopus benevolus qui acceptât de l'incorporer à son diocèse. Plusieurs évêques pressentis se dérobèrent et G. Tyrrell préféra ne pas insister.
Un événement imprévu vint précipiter le dénouement. Le jour même où G. TyrreU écrivait sa dernière protestation à son général (31 décembre 1905), le correspondant romain du Carrière délia sera mettait la main sur un opuscule anonyme, intitulé : Lettre confidentielle à un ami professeur d'anthropologie, dont il rédigeait aussitôt un savoureux résumé qui parut à Milan dans le journal du lendemain (1^ janvier 1906). De ce document, que le journaliste mettait au compte d' « un jésuite anglais », il résultait que le catholicisme officiel est caduc, mais qu'il n'y a pourtant pas lieu de le quitter. Car il renferme encore des trésors de vie spirituelle, à condition de distinguer entre la foi vivante et la théologie morte, entre l'Église réelle et l'autorité qui la gouverne. Le dogme doit être pris comme un symbole; la hiérarchie, comme tout gouvernement, n'a qu'à refléter les sentiments du peuple chrétien. Quant aux théologiens • qui s'immobilisent dans un autoritarisme désuet, ils rappellent ces rabbi qui condamnèrent le Christ et ne seront
1. Cette lettre ne fut, d'ailleurs, envoyée à son destinataire que l'année suivante; mais elle montre à quel degré d'exaspération individualiste son auteur était dès ce moment parvenu. Extraits dans R. Goût, p. 119-124; traduction complète en appendice, ibid., p. 269- 321 ; texte original dans Autobiography and life, t. n, p. 458-499.
pas moins impuissants. L'informateur du Carrière n'avait pas tort de voir là « une page des plus curieuses du mouvement réformiste dans le catholicisme ». ^
En réalité, le document ainsi découvert avait déjà deux années d'existence. G. Tyrrell l'avait écrit vers la fin de 1903 et mis en circulation confidentielle, comme auparavant pour les brochures signées « Ernest Engels » et « Hilaire Bourdon », dès le commencement de 1904 ^. Le « professeur d'anthropologie » auquel s'adressait la lettre était d'ailleurs un personnage imaginaire, choisi, peut-être par réminiscence du naturaliste Stephen George Mivart célèbre dans le paonde anglais, comme représentant des difficultés qu'éprouvent aujourd'hui les classes instruites à l'égard du dogme catholique ^. En réponse aux objections et angoisses de ce savant tenté dans sa foi, G. Tyrrell exposait son apologétique familière. Cette « lettre » avait passé de mains en mains lorsque le reportage du Carrière vint en révéler subitement l'existence et le contenu.
A vrai dire, cette indiscrétion n'était pas la première. Dès le 16 décembre 1905, « le plus grand journal catholique des États-Unis, The New York freeman's journal, avait...' dénoncé la Lettre confidentielle à ses lecteurs, sous ce titre significatif et sensationnel : « La grande apostasie d'aujourd'hui » et en associant naturellement le nom du jésuite à celui de l'abbé Loisy *. » Mais l'article de la feuille américaine était passé inaperçu, tandis que celui du journal milanais ne pouvait pas ne pas être remarqué. Quant à l'identité du « jésuite anglais » qui en était censé l'auteur, elle ne pouvait pas être difficile à établir. Aussi l'affaire n'allait-elle pas traîner longtemps.
Sur la sommation de son général (7 janvier 1906), G. Tjrr-
1. Texte en français dans R. Goût, p. 135-137;. repris en anglais par G. Tyrrell, A much abused leiier, p. 2-6; trad. fr., p. 5-8.
D'après A. Houtin, Ma vie laïque, p. 258, c'est P. Sabatier qui .aurait documenté le journaliste milanais.
2. Personne n'avait mieux aidé à le répandre que Fr. von Hiigel. Voir Selecied letiers, introd., p. 23. Le 30 juin 1904 [ibid., p. 128), 11 s'offrait à en placer encore une douzaine.