CHAPITRE IV SITUATION D'ENSEMBLE
Un regard jeté maintenant sur l'état de l'Église, en Angleterre et en Italie mais surtout en France, ne montre-t-il pasque l'atmosphère intellectuelle continuait à être singulièrement agitée? Jamais le mot de crise, qui se prononçait périodiquement depuis les dernières années du siècle^ ne fut plus près d'être exact.
Maints indices forcent à reconnaître la réalité du malaise- S'il doit se défendre contre cette sorte d'alarmisme rétrospectif qui est le propre des observateurs superficiels et des polémistes tendancieux, l'historien a le devoir de ne pas se dérober à la leçon objective des faits.
Au dedans de l'Église, cet ensenable de doctrines hasardées ou franchement suspectes, et d'impulsions tumultueuses qui se produisaient en même temps, donne le ton d'une époque. Philosophie et psychologie religieuses, exégèse, histoire des dogmes : sur tous ces domaines la pensée catholique semblait avoir perdu son antique assiette sans parvenir à en trouver une nouvelle. Et ce qui nous paraît aujourd'hui le plus inquiétant, c'est moins peut-être la hardiesse consciente des chefs qui conduisaient le mouvement novateur, que la complaisance indéfinie des disciples ou l'aveuglement obstiné de ceux qui auraient pu et dû jouer le rôle d'arbitres.
Ce n'est pas que les avertissements aient manqué; mais Cassandre n'eut jamais bonne presse. Sans parler des publicistes passionnés qui gâtèrent leur cause par les intolérables
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excès de polémiques où l'on sentait trop Yignoratio elenchi, «eux- d'entre les philosophes, historiens et théologiens qualifiés qui dénonçaient le danger de certaines écoles ou méthodes, passaient pour obéir à des mobiles inférieurs et les prétextes ne manquaient pas pour ne pas les prendre en suffisante considération. Auprès du moyen public, assez éclairé pour avoir le sens des problèmes, mais pas assez pour en traiter avec compétence, il suffisait d'en appeler aux grands mots de science et de progrès, pour que les idées les plus aventureuses eussent chance d'être aussitôt accueillies. Quelques personnalités surtout, que leur valeur ou leur entregent contribuaient à mettre en évidence, exerçaient une sorte de fascination, qui semblait interdire la critique et paralyser le pliis élémentaire discernement. Une presse intéressée ou hypnotisée encensait leurs œuvres, palliait leurs plus criants défauts, atténuait leurs premiers mécomptes, garantissait leurs intentions. Et l'on ne voulait ou ne savait apercevoir que, sous l'effort conjugué de la critique biblique et philosophique telle que la représentaient les Tyrrell et les Loisy, ce sont les fondements les plus essentiels de la foi qui étaient mis en question ^.
A ces indices internes, si frappants après coup, s'en ajoutaient d'extérieurs à peine moins perçus à l'époque, mais dont le parallélisme vient confirmer la signification des précédents. Il suffit de certaines végétations malsaines pour trahir l'état du sol, et de quelques éruptions superficielles pour dénoncer tout à la fois et aggraver l'intoxication d'unorganisme. Or c'est exactement au cours de cette période que l'on vit se produire les premiers spécimens de cette littér rature pseudonyme, à fins antichrétiennes, qui allait devenir chez nous un genre si fécond.
Quelques-uns de ces écrits affectaient une forme scientifique et s'inscrivaient en bonne place dans les milieux les plus
1. Voir le tableau rétrospectif tracé par E. Portalié, dans Études, 5 août 1907, t. cxii, p. 394-398, oîi seule là situation de l'Allemagne semble vue trop en noir. Le même auteur a vivement décrit plus tard {ibid., 1908, t. cxvi.p. 345-352) la carence de la critique catholique à cette époque, en regard du «puissant syndicat qui distribuait à son gré éloges et mépris. » De ces fortes pages la distance ne fait que mieux ressortir le bien-îondé.
cotés. C'est à ce moment-là que parurent, dans une revue qui comptait encore comme catholique, les études d' « Antoine Dupin» sur l'histoire du dogme trinitaire^, puis de « Guillaume Herzog », sur la conception virginale du Christ, et le développement de la mariolpgie dans l'Église^. Or ces deuxtravaux représentaient un formidable coup de sape contre le rempart de la tradition catholique. D'autant qu'ils s'offraient avec tous les dehors d'une érudition impressionnante, dominée par ces vues générales et servie par cette causticité de forme qui sont la marque du génie français. Ce n'étaient donc plus seulement les pédants de la lointaine Allemagne aux lourdes synthèses peu lisibles et peu lues, c'étaient des écrivains de chez nous, avec toutes les qualités et les défauts de la race, qui faisaient de l'histoire des dogmes une machine de guerre contre la foi de l'Église. D'un fait aussi considérable, soit- à l'époque soit depuis, peut-être ne s'est-on j as suffisamment ému.
La plupart des autres se bornaient à une tâche de modeste vulgarisation, ce qui leur permettait d'atteindre par làmême un plus large public. Qu'il suffise de citer ici : Jean Vrai, Éphémérides de la papauté (1904); P. Saintj'ves, La réforme intellectuelle du clergé (1904), puis Le discernement du miracle (1906), Le miracle et la critique historique (1907), Les saints successeurs des dieux (1907) ; Henri Loriaux, L'autorité des Evangiles (1907).
De ces divers ouvrages la provenance ne pouvait être douteuse. Tout le monde savait dès lors que « P. Saintyves » cachait un ancien séminariste d'Autun. Au témoignage d'A. Houtin ^, « H. Loriaux » aurait été « un prêtre dans le ministère ». Sous le nom de « Jean Vrai » s'abritait un aumônier du collège Rollin, A. de Meissas (1837-1906), qui s'est depuis reconnu par testament * l'auteur du libelle et se proposait, en attendant, d'éclairer ses confrères sur les impostures qui présidèrent aux origines de la papauté".
1. Revue d'hist. et de liii. rel, 1906, t. xi, p. 219-231, 353-362, 515-532.