Hist. du modernisme cath., p
2. On la trouve éditée en latin seulement, avec indication dps variantes présentées par les diverses traductions officielles, dans A. Veermeerseh, p. 1-38. La version française fut publiée en brochurf, en regard, du texte original, par la maison de la Bonne Presse; la partie doctrinale est à peu près complètement reproduite dans DenzingerrBannwart, n. 2071-2109.
ralRiiement d'habileté qu'ils abusent facilement les esprits mal avertis » et les recommandent d'ordinaire par la gravité de leurs mœurs ^.
Pour démasquer le jeu de ces « modernistes », le pape se propose « de présenter sous une seule vue » ces doctrines qu'ils affectent d'éparpiller sans jamais en laisser apercevoir les lignes d'ensemble « et de montrer le lien logique qui les unit entre elles ; » c'est dire que'l'encyclique se donne avant tout pour une œuvre d'exposition et de schématisation. Comme « chacun des modernistes assemble et mélange pour ainsi dire en lui-même plusieurs personnages: c'est à savoir le philosophe, le croyant, le théologien, l'historien, le critique, l'apologiste, le réformateur, » l'exposé^ du modernisme est réparti en autant de tableaux. Mais, à travers ces analyses, il est facile d'apercevoir quelques principes fondamentaux dont tout le reste n'est que l'application.
A la base de leur philosophie religieuse, « les modernistes posent... la doctrine appelée communément agnosticisme)) ^, au nom de laquelle il est interdit à la raison de franchir le cercle des phénomènes. Voilà pourquoi Dieu ne saurait être « objet de science ». Dès lors, la théologie naturelle, les motifs de crédibilité, la récélation extérieure appartiennent au système périmé de l'intellectualisme.
Cependant « l'agnosticisme n'est que le côté négatif dans la doctrine des modernistes : le côté positif est constitué par ce qu'on appelle l'immanence vitale. » En effet, la religion s'explique tout entière par la nature de l'homme, elle est « une forme de vie ». Un « besoin du divin » existe au fond de notre subconscience, qui se manifeste de temps à autre sous la- forme d'un sentiment particulier, dont le propre est d'envelopper Dieu « et comme objet et comme cause intime. » Telle est l'origine de la foi religieuse, dont la révélation n'est qu'un autre nom. Ce sentiment rejaillit, d'ailleurs, sur le phénomène qui lui sert d'amorce pour lui faire
1. Ce pour quoi « le Souverain Pontife leur ménage, d'une main parcimonieuse, les témoignages de son estime provisoire ». M. de la Taille, dans Éludes, 1907, t. cxm, p. 666.
2. Ce terme et les termes similaires sont soulignés dans les éditions ofïicielles du texte pontifical.
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subir « une espèce de transfiguration », puis.de défiguration : double loi qui inspire la critique des modernistes ^.
Si la foi religieuse naît en dehors de l'intelligence, celle-ci ne peut pas cependant ne pas s'y appliquer après coup; car « l'homme doit penser sa foi. » « L'intelligence survient donc au sentiment et, se penchant en quelque sorte sur lui, y opère à la façon d'un peintre qui, sur une toile vieUlie, retrouverait et ferait reparaître les lignes effacées du dessin. » Elle aboutit d'abord à des formules simples et vulgaires : puis, la réflexion aidant, « elle interprète la formule primitive au moyen de formules dérivées, plus approfondies et plus distinctes. » Celles-ci donnent naissance au dogme, qui « fournit au croyant le nioyen de se rendre compte de sa foi. » Parce qu'elles sont un produit secondaire de l'intelligence, les formules dogmatiques n'oijt, par rapport à leur objet, que la valeur de symboles et, par rapport au croyant lui-même, que le Toi&àHnstruments. Double caractère qui exige qu'elles soient en perpétuelle évolution pour ^correspondre aux besoins du cœur, dont elles ont pour but d'exprimer et d'alimenter la vie.
Ce Dieu, que le philosophe étudie comme pur concept psychologique, le croyant le tient pour une souveraine réalité. « Pour le croyant. Dieu existe en soi, indépendamment de lui, croyant; il en a la certitude et c'est par là qu'il se distingue du philosophe. » Cette certitude s'appuie sur « une certaine intuition du coetir, grâce à laquelle... l'homme atteint la réalité même de Dieu... Et cela est une véritable expérience, supérieure à toutes les expériences rationnelles ^. » La tradition, à son tour, n'est que l'expérience amassée par les générations successives et c'est la vie qui en juge la valeur. Par là s'expliquent aussi les rapports entre la science et la foi.-En principe, elles sont étrangères l'une à l'autre, puisque « la science .est toute aux phénomènes » et « la foi toute
1. A ces efflorescences plus ou moins parfaites de la conscience humaine sont. dues les diverses religions, y compris la religion chrétienne : « çon berceau fut la conscience de Jésus-Christ; elle est née là, non d'un autre principe que de l'immanence vitale, b
2. Il 's'ensuit que toutes les religions sont vraies, parce que génératrices de telles expériences. Tout au plus dira-t-on de la religion cathoUqu'e « qu'elle est plus vraie, parce qu'elle est plus vivante. »
au divin. » Mais, en réalité, la foi est subordonnée à la science, de qui relèvent et les formules où elle s'exprime et l'idée de Dieu qui en est l'objet. « Ainsi donc, vis-à-vis de la foi, liberté totale de la science; au contraire,... à la science asservissement de la foi. » L'attitude pratique des modernistes, leur exégèse et leur histoire sont tout entières dominées par ce postulat.
De ces prémisses philosophiques une théologie spéciale est d'abord la conséquence, qui interprète en fonction de ce système tous les concepts traditionnels. Elle est donc tout entière à base d'immanence et de symbolisme : [rour le théologien moderniste, « Dieu est immanent dans l'homme..., les représentations de la réalité divine sont purement symboliques. » On en conclura que le vrai croyant n'adhère pas aux formules, mais à la vérité absolue qu'elles traduisent imparfaitement. Cette vérité absolue, c'est Dieu présent au plus intime de l'homme en vertu de la loi d'immanence. Il faut d'ailleurs la compléter par l'idée de permanence divine. qui permet de trouver Dieu dans l'expérience transmise par la tradition aussi bien que dans l'expérience individuelle.
« Or, dans le système des modernistes, la foi a plusieurs rejetons. » Le premier est le dogme, qui naît du travail de l'intelligence sur la foi par voie de développement vital ^. Dans l'ordre pratique, la foi engendré le culte, et en particulier les sacrements, sous l'effort d'un double besoin : celui de « donner à la religion un corps sensible >> et celui de la propager. Les Livres saints ne sont que « le recueil des expériences faites dans une religion donnée, non point expériences à la portée de tous et vulgaires, mais extra^ordinaires et insignes. » Si donc les Livres saints du christianisme sont pour le croyant la parole de Dieu, c'est « par voie d'immanence et de permanence vitale. »
Née sous l'action des mêmes besoins, l'Église n'est, elle aussi, que « le fruit de la conscience collective. » En conséquence, qu'il s'agisse de pouvoir disciplinaire ou doctrinal, l'autorité n'a pas d'autre rôle que d'exprimer les sentiments
1. On en distinguera les pures spéculations théologiques, "dont le rôle est de « concilier la religion avec la science.» et de « constituer une matière ~en préparation pour un dogme futur. » •
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des consciences individuelles, qui en sont tout à la fois la source et la règle. Il s'ensuit également que l'Eglise n'a rien à voir dans les choses de l'État, pas plus que la foi dans celles dfe la science, et doit, au contraire, lui être assujettie ^.
Quand les modernistes se livrent aux études historiques, leur critique est « pure œuvré de philosophe. » En effet, au nom de V agnosticisme, ils écartent tout surnaturel de l'histoire. De l'élément humain qu'ils retiennent ils suppriment, en vertu de la loi de transfiguration, « toutes les adjonctions que la foi y a faites. » Enfin, la loi de déformation leur permet d'éliminer « tout ce qui... n'est pas dans la logique des faits ». Puis le critique- vient accommoder les documents à cette conception :. il en renvoie jme partie à l'histoire de la foi et, quant à ceux qu'il conserve à l'histoire réelle, il les classe suivant les besoins dont ils procèdent par immanence vitale. D'après cette méthode, « il y a à reconnaître dans les Livres sacrés une évolution vitale, parallèle et même conséquente à l'évolution de la foi. »
Cette même philosophie gouverne encore l'apologétique moderniste. Il s'agit ici « d'amener le non-croyant à faire l'expérience de la religion catholique, expérience qui est... le seul vrai fondement de la foi. » On utilise pour cela, d'une part, l'histoire de l'Eglise, où l'on montre le développement du royaume prêché par le Christ. Tel est, en effet, le germe qui est « touj ours -immaneni et permanent » dans son sein, après avoir emprunté aux divers milieux par lui traversés, « par assimilation vitale, toutes les fornies dogmatiques^ cultuelles, ecclésiastiques qui pouvaient lui convenir. « D'où se dégage « une inconnue... qui se dresse devant l'esprit » et invite à entrer dans l'Église qui présente une telle vitalité ^.
En même temps, on a xecours à des arguments subjectifs.
1. Dans son sein, la foi se développe sous l'action des besoins. L'autorité y représente « la force conservatrice »; les individus, « la force progressive »; C'est pourquoi les modernistes entendent « rester au sein de l'Eglise pour y travailler et y modifier peu à peu la conscience commune. 1)
2. Les erreurs ou contradictions qu'on relève dans ses Livres saints et dans ses dogmes sont le produit légitimé de la vie, et s'expliquent comme des adaptations momentanées.
Là doctrine de l'immanence permet de persuader à l'homme « que, en lui, dans les profondeurs mêmes de sa nature et de sa vie, se cachent l'exigence et le désir d'une religion, non point d'une religion quelconque, mais de cette religi'on spé- '. cifique qu'est le catholicisme, absolument. /JosiuZeie, disent-ils,, par le plein épanouissement de la" vie. »
Quelques lignes seulement sont ensuite consacrées au moderniste réformateur. L'encyclique le. montre réclamant la réforme de la philosophie, de la théologie et de l'histoire dans les séminaires, -en vue dé les rendre plus modernes;, celle du catéchisme, où ne devront plus être admis que des dogmes dûment épurés; celle du- culte, pour y diminuer le nombre des dévotions extérieures; celle surtout du gouvernement ecclésiastique, pour le mettre « en harmonie avec la conscience qui tourne à la démocratie ^. » « En morale, ils font leur le principe des américanistes » sur la supériorité des vertus actives. « Au clergé ils demandent de revenir à l'humilité et à la pauvreté antiques. » « Faisant écho à leurs maîtres protestants; » quelques-uns « désirent la suppression du célibat ecclésiastique. » *
Tel est, dans ses traits essentiels, le « modernisme » décrit par l'encyclique. Le pape justifie cette longue exposition par le besoin de montrer aux modernistes que l'Église n'ignore pas« leurs vraies idées » et aussi que leur système constitue « un corps parfaitement organisé, dont les parties sont si bien solidaires entre elles qu'on n'en peut admettre une sans les admettre toutes. » C'est aussi pourquoi il a dû prendre « un ton quelque peu didactique, sans avoir peur de certains vocables barbares en usage chez eux. »
Du modernisme ainsi présenté le reste de l'encyclique est la condamnation.
Çà et là pette description est coupée de notes ou remarques doctrinales', qui en dénoncent, au passage, l'opposition avec la pensée de l'Église et laissent entendre qu'il n'est
1, Revendication spécialement appliquée aux deux Congrégations du Saint-Office et de l'Index.
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qu'un, renouvellement de très vieilles erreurs^. Ainsi, à rencontre de l'agnosticisme qui en forme la base, sont rappelées les définitions du concile du Vatican sur la connaissance de Dieu, la possibilité de Ja révélation, les motifs rationnels de crédibilité (p. 8). Un peu plus loin (p. 10), est prononcé le nom de fidéisme. De même, à l'immanentishie est opposé le dogme du surnaturel (p. 14); au rationalisme, les enseignements de Pie IX et de Grégoire. IX sur la subordination de la philosophie (p. 24); au relativisme, le blâme infligé par Grégoire XVI à ceux qui perdent de vue la notion de vérité (p. 18) ; à la démocratie ecclésiastique, les anciennes condanmations portées par Pie VI contre les jansénistes de Pistoie (p-. 36); à l'évolutionnisme religieuxj l'immutabiUté de la révélation .et des dogmes revendiquée par Pie IX, puis par le concile du Vatican (p. 42-44) ; à la prétention de reconnaître des erreurs dans là Bible, le dogme catholique de l'inspiration (p.. 56). Chemin faisant, l'attitude des modernistes à l'égard de l'autorité ecclésiastique est comparée à celle de Luther (p. 26) et leur théorie des sacrements aux erreurs du protestantisme frappées au- concile de Trente (p. 30).
Il n'est pas rare aussi qu'à l'exposé du système se mêlent, quelques formules plus brèves de réprobation. C'est ainsi que la philosophie moderniste est qualifiée de « délire )>• (p. 10) et d' « insanité » (p. 18); que l'immanence vitale^ appliquée aux origines du christianisme relève d'une « audace^ sacrilège » (p. 12); que l'appel à l'expérience religieuse assimile ses auteurs aux protestants et aux pseudo-mystiques- (p. 18) et que le fait d'accorder une égale valeur aux diversesformes du sentiment religieux est une véritable « monstruosité, a (P. 21). Le principe de la permanence divine apparaît . au pape comme un « mince bagage » pour justifier les dogmeschrétiens (p. 29) et l'explication psychologique de l'Éghse une œuvre de haute fantaisie (p. 32). Quant à l'apologétique: immanéntiste, elle est faite « non pour édifier niais, pour détruire, non pour susciter des catholiques mais pour précipiter les catholiques à l'hérésie. » (P. 59.)
1. Les références qui suivent renvoient à l'édition de la Bonne Presse.
D'autres fois, les duretés de. l'encyclique s'étendent du système à la conduite de ses fauteurs : savoir au dualisme de leur attitude, selon qu'ils parlent le langage de la science ou celui de la foi (p. 25-27); à l'hypocfisie de leurs apparentes soumissions, qui consistent à courber la tête sous les censures tout en gardant leurs idées et leurs plans d'action /(p. 43); à leurs accointances \avec les rationalistes et à l'étalage qu'ils font des louanges venues de ce bord (p. 53).
A l'occasion, le pape adresse même de sévères remontrances aux auteurs catholiques qui, sans professer le modernisme, se laissent trop aisément contaminer par^son esprit. C'est ainsi qu'il se montre « étrangement surpris » (p. 53) de la valeur parfois attribuée dans nos rangs à la critique des modernistes. En traitant d'apologétique, il ne peut s' « empêcher de déplorer une fois encore, et très vivement, qu'il se rencontre des catholiques qui, répudiant l'immanence comme doctrine, l'emploient néanmoins comme méthode... avec si peu de retenue qu'ils paraissent admettre dans la nature humaine, au regard de l'ordre surnaturel, non pas seulement une capacité et une convenance..., mais une vraie et rigoureuse exigence. » (P. 57-59.)
Parvenu au terme de son exposition. Pie X concentre son jugement en définissant le modernisme comme « le rendezvous de toutes les hérésies. » Mieux encore, les modernistes « ne ruinent pas seulement la religion catholique, mais... toute religion. » Et c'est pourquoi «les rationalistes les applaudissent... : les plus sincères, les plus francs saluent en eux leurs plus puissants auxiliaires. » (P. 61.)
Ce verdict est appuyé sur une brève discussion. L'agnosticisme est, en effet, nécessairement la ruine de toute vérité. Vainement la veut-on établir sur les bases du sentiment et d.e l'expérience : il n'en peut résulter qu'une persuasion toute subjective et sans contrôle. Le symbolisme doit logiquement atteindre la personnalité divine, et l'immanentisme conduit à ne plus concevoir Dieu comme distinct de l'homme : ainsi le panthéisme est au bout de ces deux doctrines. De même, la distinction moderniste de la science •et de la foi, en affectant celle-ci au domaine de l'inconnaisrsable, la laisse sans fondement réel. Par où « le modernisme ■conduit à l'anéantissement de toute religion. » II. n'est
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qu'une halte précaire entre le protestantisme d'hier et l'athéisme de demain.
Après cette présentation critique du modernisme, qui en forme de beaucoup le bloc principal, une deuxième et très courte partie de l'encyclique est consacrée à l'analyse des causes qui l'ont produit. Elles sont de telle nature qu'elles achèvent de le discréditer.
« La cause prochaine et immédiate » du modernisme « réside dans une perversion de l'esprit. » Son action est favorisée par des causes éloignées d'ordre naoral et intellectuel- Les premières sont ramenées à deux : la curiosité et l'orgueil. Celui-ci se manifeste dans cette suffisance en vertu de laquelle les modernistes, se considèrent « comme les seuls détenteurs de la sagesse» et dans l'esprit d'insoumission à l'égard de l'autorité qui en esl; la conséquence. Parmi les causes intellectuelles, la principale est l'ignorance de la • saine pjiilosophie. Sur quoi le pape de montrer les modernistes s' acharnant, en vertu de ces dispositions intérieures,, contre les obstacles qui leur barrent la route : savoir la philosophie scolastique, la tradition des Pères, les. droits de la hiérarchie.
Au service de leurs doctrines les modernistes déploient une tactique insidieuse que le pape s'attarde à décrire (p. 69- 71) en traits saisis pour la plupart sur le vif. Leur premier effort est de disqualifier les défenseurs de l'Église.
« Il n'est sorte d'injures qu'ils ne vomissent contre eux. Celle d'ignorance et d'entêtement est la préférée. S'agit-il d'un adversaire que son érudition et sa vigueur d'esprit rendent redoutable : ils cherchent à le réduire à l'impuissance en organisant autour delui la conspiration du silence. » Inversement, « sans fin ni mesure,, ils accablent d'éloges qui se met de leur bord. Un ouvrage paraît,', respirant la nouveauté par tous les pores; ils l'accueillent avec des applaudissements et des cris d'admiration. Plus un auteur' aura apporté d'audace à battre en brèche l'antiquité, à saper la tradition et le magistère ecclésiastique, et plus il serai' savant. » ' -
Eux-mêmes recourent à tous les moyens de propagande : ils s'insinuent dans les chaires des séminaires et universités ; ils portent leurs doctrines dans les congrès et les œuvres sociales; ils prodiguent les écrits et « le même multipliera ses pseu-.
donymes, pour mieux tromper, par la multitude simulée des auteurs, le lecteur imprudent. »
S'il arrive que l'un d'entre eux soit frappé des condamnations de l'Eglise, les autres aussitôt de se presser autour de lui, de le combler d'éloges publics, de le vénérer presque comme un martyr de la vérité.
Le résultat est fatal, chez les jeunes surtout, qui, « étourdis et troublés de tout ce fracas "de louanges et d'injures, finissent, par peur du qualificatif d'ignorants et par ambition ■du titre de savants, en même temps que sous l'aiguillon intérieur de la curiosité et de l'orgueil, par céder au courant et -se jeter dans le modernisme. » Mais un semblable entraîne- :ment se produit parfois chez les hommes mûrs. Devant •K l'alliance étroite qu'ont faite entre eux les historiens et les •critiques de cette école, au-dessus de toutes les diversités de nationalité et . de religion, » devant les éloges qu'ils se décernent et les traits dont ils accablent leurs adversaires, beaucoup se laissent iriipressionner. « A la faveur de l'audace et de la prépotence des uns, de la légèreté et de l'imprudence des autres, il s'est formé cornme une atmosphère pestilentielle qui gagne tout, pénètre tout et propage la contagion. » (P. 53.)
C'est pourquoi Pie X de revenir (p. 75) sur les fâcheuses infiltrations de ces tendances chez un certain nombre de cathohques qui semblent avoir « respiré un air contaminé ». Dans l'histoire de l'Église, ils se plaisent à faire ressortir les taches; ils raillent les traditions populaires et les reliques : « ils sont enfin possédés du vain désir de faire parler d'eux. » « Peut-être en sont-ils venus à se persuader qu'en cela ils rservent Dieu et l'Église : en réalité, ils les offensent, moins peut-être par leurs œuvres mêmes que par l'esprit qui les anime et par le concours qu'ils prêtent aux audaces des anodernistes. » De ces causes réunies est né le fléau qu'il s'agit maintenant de conjurer.
A ce mal Léon XIII avait déjà tenté de porter remède, a surtout en matière biblique. » Ses mesures s' étant montrées impuissantes, il est temps d'en prendre « de plus efficaces ».
- ENCYCLIQXJE « PASCENDI » 361
Ces nouvelles dispositions sont groupées en sept articles qu'il suffit ici de résumer.
« En ce qui concerne les études,"» le pape ordonne « que la philosopHie scolastique soit mise à la base des sciences sacrées, » précisant qu'il faut entendre « surtout par là —
ceci- est capital -la philosophie que nous a léguée le
Dojcteur angélique. » La théologie sera solide, et le pape reconnaît qu' « il faut donner plus d'importance que par le passé à la théologie positive, mais sans le 'moindre détriment pour ' la théologie scolastique. » Quant aux études profanes-, on prendra garde, qu'elles n'empiètent pas sur les études sacrées (art. i).
Les évêques veilleront, en conséquence, au choix des professeurs ou directeurs pour les séminaires et les. universités. « Qui... se montre imbu de modernisme sera exclu » et, s'il est déjà en fonctions, retiré. De même en sera-t-il pour «qui favorise le modernisme. » Les candidats aux saints Ordres seront sévèrement choisis. On ne laissera pas les clercs inscrits dans les universités catholiques suivre les cours^ des universités civiles. Le doctorat en théologie et en droit canonique ne sera plus conféré « à quiconque n'aura pas suivi le cours régulier de philosophie scolastique. » (Art. n).
Après les études, les écrits. « Il est du devoir des évêques, en ce qui concerne les écrits entachés de modernisme et propagateurs de modernisme, d'en empêcher la publication^ et, publiés, d'en entraver la lecture. » Le Saint-Siège en a déjà condamné plusieurs; mais ils sont si nombreux « que les censurer tous est au-dessus de ses forces. » C'est do'nc aux évêques de prendre « leur part de responsabilité, » en interdisant ces ouvrages aux élèves de leurs séminaires et, au besoin, en les frappant d'interdiction publique, sans égard à Y Imprimatur qu'ils ont pu recevoir ailleurs (art. m) ^.
Plus encore, on s'efforcera d'en prévenir la naissance. A
cette fin seront constitués dans les diocèses « des censeurs
d'office », qui examineront les ouvrages à pubher. Ils seront
pris parmi les prêtres « recommandables par leur âge, leur
1. « Et que nul, ajoute le pape, ne pense aVoir satisfait aux- obligations de sa charge, s'il nous a déféré un ou deux ouvrages et laissé les autres, en grand nombre, se répandre et circuler. »
science, leur prudence et qui, en matière de doctrine..., se tiennent' dans le- juste milieu. » h' Imprimatur épiscopal ne sera délivré que sur le vu du Nihil.obstat accordé par le censeur choisi et signé de son nom. On ne laissera pas les prêtres prendre la direction de journaux ou de revues, sans la permission des Ordinaires et les articles de leurs collaborateurs seront étroitement surveillés. « Qu'à chaque journal être vue, autant que faire se pourra, un censeur soit .assigné ^. » (Art. iv.)
« Mais que servirait-il, continue le pape, que nous intimions des ordres, si on ne devait pas les observer ponctuellement et fidèlement? » Pour en assurer l'application, il décrète que soit institué dans chaque diocèse un Conseil de vigilance, qui seréunira tous les deux mois et dont les délibérations seront secrètes. Son rôle sera de recueillir « très attentivement et de très près les indices, toutes les traces, de modernisme dans les publications aussi bien que dans l'enseignement. » L'attention de ses membres « se fixera très particulièrement sur la nouveauté des mots ; » « ils surveilleront pareillement les ouvrages où l'on traite de pieuses traditions locales et de reliques, » pour éviter que ces sortes de questions soient jetées dans le public, traitées avec persiflage ou contrairement aux règles de l'Église, qui sont rappelées à cette occasion. De même ils auront « l'œil assidûment et diligemment ouvert sur les institutions sociales et sur tous les écrits qui traitent de questions sociales, pour voir s'il ne s'y glisse point du modernisme. » (Art. vi.)
« Et de peur que ces prescriptions ne viennent à tomber dans l'oubli, » tous les évêques et supérieurs d'ordres reli' gieux enverront au Saint-Siège « une relation fidèle et corroborée par le serment » au sujet de leur exécution. Ce rapport devra être fait pour la première fois « un an après la publication des présentes et ensuite tous les trois ans. » Il y sera, bien entendu, insisté spécialement « sur les doctrines qui ont cours dans le clergé. » (Art. vu.)
1. Un article spécial est consacré aux congrès sacerdotaux. Les évêques ne les permettront plus « (jue très rarement » et en contrôleront le programme. Aucun prêtre étranger au diocèse n'y pourra prendre part « sans une permission écrite de son Ordinaire. » (Art. v.}
ENCYCLIQUE « PASCENDI » 363
Cependant, pour que ces mesures n'aient pas l'air d'accréditer « la vieille calomnie qui représente l'Église comme l'ennemie de la science et du progrès, » Pie X annonce solennellement « la fondation d'une Institution particulière qui groupera les plus illustres représentants de la science parmi les catholiques et qui aura pour but de favoriser, avec la- vérité catholique pour lumière et pour guide, le progrès de tout ce que l'on peut désigner sous le nom de science et d'érudition. »
On n'a jamais su en quoi eût exactement consisté cette « institution ». Mais il faut sans nul doute mettre ces paroles du pape en corrélation avec le projet, qui était alors agité dans les hautes sphères de la hiérarchie, d'une Association internationale des savants^ catholiques, superposée à des groupes nationaux qui auraient chacun leur comité, et délégueraient un ou plusieurs membres au bureau central. Un appel fut adressé dans ce sens à diverses personnalités catholiques, dès le 30 août, par le cardinal Rampolla, de concert avec les cardinaux Maffi et Mercier. En novembre, une réunion préparatoire avait lieu à Ronne pour les catholiques italiens ^. La direction suprême aurait été confiée au cardinal Rampolla et, le 14 décembre, une lettre du -cardinal Merry del Val appelait l'historien L. Pastor au poste de secrétaire général^. Il résulte d'une lettre inédite adressée par Rampolla au cardinal Amette, en daté du 19 décembre 1907, qu'on pensait dès lors à organiser la France et qu'on avait jeté les yeux comme président national sur Albert de Lapparent.
C'est évidemment dans cet ordre d'idées qu'il faut chercher le sens du peculiare Institutum annoncé par l'encyclique. Bien que des causes inconnues aient empêché la réalisation d'un dessein qui pouvait sembler absolument ferme, on doit savoir gré de ses intentions au pontife qui l'avait approuvé, sinon conçu.
Entre ces diverses parties du document pontifical, on a
1. Voir Chronik der christlichen Welt, 21 novembre 1907, t. xvn, p. 571-572. .. • . .
2. Ibid., 6 août 1908, t. xvni, p. 379. De là ces renseignements sont passés dans Fr.-M. Schiele, Die Religion in Geschichte und Gegenwart, art. Akademiei t. i, 1908, col. 310. . . .-
voulu établir des différences d'origine. « Pour qui connaît le pape, croyait pouvoir écrire P. Sabatier,.il est bien évident qu'il n'est pas l'auteur de l'exposition du modernisme qui forme les deux tiers de l'encyclique ^. » Voici, en revanche, où il faudrait reconnaître sa main. « Des feuilles catholiques très autorisées, très conservatrices, très antimodernistes, ont eu la bonté de faire une observation que j'avais faite à part moi... Elles ont vu que' la troisième et dernière partie, celle qui traite des voies et moyens pour enrayer le modernisme, et enfin des châtiments à infliger aux coupables, était celle qui, de toute évidence, provient lé plus immédiatement de Pie X ^. » P. Sabatier sait même où se trouve « la première partie rédigée par le pape : » c'est la lettre Pieni Vanimo: « Mettez-la, dit-il, en, tête de la troisième partie de la bulle Pascendi et vous verrez l'unité d'inspiration et aussi de colère ^. »
Sans égard à ces dissociations gratuites, l'histoire doit retenir que l'encyclique Pascendi complète son exposé théorique du modernisme, par un plan de campagne pratique destiné à en combattre ou prévenir les ravages, et que l'un comme l'autre ont été revêtus par Pie X dé sa suprême autorité. ' -
Dès le premier jour, l'importance même du ' document pontifical a posé devant les esprits la question de sa valeur. Et, comme on peut s'y attendre, les jugements se divisèrent à son endroit.
n appartenait tout d'abord aux théologiens de lui marquer sa place dans la série nombreuse et variée des actes par où s'exprime le magistère ecclésiastique *. En pré-