Ihid., novembre 1903, p
époque pour être signalé et flétri sous" un nom spécial : le « modernisme » est pour eux l'antithèse du passé traditionnel.
Il était naturel que, dans cette voie, le premier pas fût fait par un écrivain de langue anglaise. Étant un nom commun déjà usuel, « modernisirie » était tout prêt à se transformer en un nom propre pour traduire cette forme si importante et si funeste de « modernité ».
Dans ce sens, dès 1853,. John Ruskin distinguait trois périodes dans l'histoire du monde : le « cla'ssicalisme », marqué par le règne de là civilisation païenne; le « médiévalisme », où la loi chrétienne régnait sur les individus et les sociétés; le « modernisme » enfin, que l'auteur, faiit commencer au xv^ siècle et qui est, au contraire, caractérisé par la négation du Christ ■'^. Ici « modernisme »" prend manifestement le sens de déviation et d'erreur sous prétexté de nouveauté. Et si l'auteur en restreint l'application à l'ordre politique et social, d'autres retendraient aisément à la philosophie qui en est le principe.
Cette nuance péjorative ne pouvait que s'acce,ntuer à mesure que s'accusaient davantage, à l'encontre de l'antique foi, ce que M. Séailles s'est plu h dénommer, avec quelque emphase, « les affirmations de la conscience moderne ». Aussi le « modernisme » est-il devenu, chez beaucoup, une sorte d'étiquette globale pour désigner la somme des doctrines antichrétiennes du temps présent.
On le trouve abondamment dans cette acception — parfois d'ailleurs sur le même rang que le « naturalisme » et le « sécularisme », le « concessionnisme » et le « minimisme » — chez un polémiste de langue allemande dont l'ouvrage tumultueux fit quelque bruit au début du siècle : le dominicain A.-M. Weiss ^.
1. J. Ruskin, Conférence sur le Préraphaélisme, 18 novembre 1853, ainsi analysée dans A. Houtin, p. 82-83.
2. A. -M. Weiss, Die religiose Gefahr (1904), p. 93, 372, 419, 513-514. Voir la traduction française par L. Collin, Le péril religieux^ [\'èQ&), p. 86, 323, 356-360..
Comme synonyme l'auteur admet [ibid., p. 93) un autre substantif, que le traducteur n'a pas su faire passer en français : -Die Moderne, c'est-à-dire littéralement «la moderne » et qui équivaut sans doute à « modernité ». D'après un article écrit en 1904 et donné par le. P. Weiss à la Theol.-prakt. Quartalschrift de Linz, 1905, t. lviii, p. 266-274, ce terme aurait été courant, à l'époque, dans le monde de- l'art et' de .la
I,E TEKME n MODERNISME » 19"
Au sein de l'Église, l'auteur connaît aussi «. un christialïisme modernisé » -"^ ; mais, d'ordinaire, il lui conserve encore sa désignation, traditionnelle en Allemagne, de Reformkatholizismus ^.
Sous la plume du P. ,de la Barre, qui publiait, un an auparavant, un petit article intitulé : « Orthodoxie et modernisme »^j le sens de ce terme n'est pas autrement déterminé. Outre qu'il n'y est question que de littérature, le titre, que rien dans la suite ne vient expliquer, a plutôt l'air de viser les erreurs modernes que le libéralisme imprudent de ceux qui, chez nous, seraient enclins à leur accorder trop de sympathie. ' Quand des chrétiens ont paru suspects de compromission avec ces tendances, il était obvie de leur infliger la même épithèté (qu'aux adversaires du dehors. C'est la Hollande, suivant la réminiscence du D"^ Briggs, qui semble avoir ici frayé la voie. Il y a plus de trois quarts de siècle que, pour caractériser et dénoncer les hardiesses déjà flagrantes du protestantisme néerlandais, un théologien de l'école conser-
littérature. Mais il; était' déjà démodé, aumoment où l'auteur reprenait ces pages dans son volume : Lebens- und Gewissensjragen, Fribourg-en-Br., 1911, t. i, p. 566-581.
11 faut d'ailleurs noter que « modernisme » n'est quelquefois, chez lui, qu'un simple nom commun, quand, par exem.ple, il définit le libéralisme comme « un amalgame de modernisme et de tradition », (p. 301; cf. trad. fr., p. 268). Quand il prend spécialement soin d'en préciser la signification, il le solidarise avec l'cc autonomie » chère à la philosopTiie moderne, c'est-à-dire « l'individualisme, principe du libre examen et du libre choix en tout ce qui concerne la foi, la religion et la morale » (p. 166; trad. fr., p. 148)-. C'est pourquoi Kant est, pour lui, le « philosophe du modernisme » (p. 511. Cf. p. 426; trad. fr., p. 360-362). ^1. Ihid., p. 307; trad. fr., p. 272. Cf. p. 358; trad. fr., p. 312-313.
2. Vcir p. 246 et 296. Le traducteur français force la note et-fausse le sens, quand il rend ce terme, désignation spécifique d'une situation spéciale à l'Allemagne, par «néo-catholicisme » (p. 219 et 263).
Une seule fois le « rnbdernisme » apparaît ici comme un mouvement intra-chrétien, et sous une forme tellement confuse qu'il est difficile de s en faire une idée. « Les •efforts du modernisme pour ramener le catholicisme et le protestantisme au christianisme du Christ, pour ensuite faire de ce pur christianisme, en le réconciliant avec la façon moderne d'envisager le monde, la <c religion en soi » ne suffisent pas a la libre-pensée » (p. 95; trad. fr., p. 88). On peut néanmoins retenir cette formule comme une anticipation analogue à celle que nous signalerons plus bas (p. 28). .