CHAPITRE PREMIER
Devant la résistance du modernisme, qui pouvait, en tout cas, faire illusion et, par là-même, devenir un danger, l'Église se devait à son tour de réagir. Sur le terrain fixé par le magistère, l'autorité hiérarchique et les théologiens s'y appliquèrent de leur mieux.
C'est aux pasteurs qu'en pareille matière appartenait évidemment le premier rôle. Pour solennels qu'ils fussent, les actes de Pie X n'étaient et tfe voulaient être qu'un commencement. Une fois, en effet, les principes posés par le Saint-Siège, il inconibait aux autorités locales d'en faire l'application. La gravité des instructions données et la discipline hiérarchique ne laissaient pas douter que les ordres supérieurs ne fussent fidèlement suivis.
Juges de la foi et docteurs de leurs peuples respectifs, on aurait pu concevoir que les évêques missent en pratique, à ce propos, leur droit d'enseigner; en général, ils le réduisirent au miniraum. Chargés de communiquer à leurs ouailles le décret du Saint-Office et l'encycHque pontificale, la plupart s'en tinrent là. Quelques-uns seulement, y joignirent leurs propres commentaires, ou crurent, devoir mettre le modernisme au programme des conférences ecclésiastiques de leurs diocèses. D'autres consacrèrent à la question des lettres spéciales, mais qui ne faisaient que reprendre les enseignements de Pie X. Aussi n'en trouverait-on guère qui aient survécu à l'actuahté.
Il faut faire une exception pour le cardinal Mercier, qui,
après avoir précisé ^( la position, du modernisme vis-à-vis de la science », dans un discours prononcé à l'université de Louvain le 8 décembre 1907, justifia, dans son mandement de carême pour l'année 1908, «la condamnation du modernisme » par une étude synthétique de ses origines et de ses principes constitutifs. Le prestige de leur auteur valut à ces pages un grand et légitime succès ^. .»
Aucun document épiscopal n'eut, en France, le même relief. On remarqua cependant la lettre écrite à ce sujet par Mgr Sagot du Vauroux, évêque d'Agen, «aux supérieurs et directeurs de son grand: séminaire », ainsi que le discours frdnoncé par Mgr Dadolle, évêque de Dijon, à la rentrée des Facultés catholiques de Lyon, sur l'encyclique Pascendi ^. Pour prévenir de fâcheuses réper-cussions, Mgr Douais, évêque de Beauvais, s'expliqua, sous forme de lettre publique à un député, sur les points iqui risquaient le plus d'alarmer l'opinion profane ^. ,
En Allemagne, à son habitude, l'épiscopat procédait in solidum. Les évêques de Prusse exprimèrent leur adhésion à l'encyclique, après une réunion tenue a Cologne, par une lettre -collective datée du 10 décembre 1907, mais publiée seulement vers la fin de janvier 1908*. Ceux de Bavière, qui n'assistaient pas à cette assemblée, écrivirent à ce sujet une autre pastorale, en date du 6 janvier 1908. Les uns et les autres prenaient soin de montrer que la condamnation du modernisme n'atteignait aucunement la science ni lesraéthodes scientifiques. Ceux d'Italie n'eurent pas une autre attitude, mais durent insister davantage^ à cause de l'opposition moderniste qui sévissait dans leurs milieux ^.
1. Elles furent réunies en brochure, dans la collection Science et Foi, sous ce titre : Le modernisme, Bruxelles, 1908. C'est contre ce mandement du primat de Malines que G. Tyrrell devait écrire son Medieevalism.
2. Il fut reproduit dans Revue du clergé fr., 1908, t. lui, p." 220-231.
3. La liberté intellectuelle après l'encyclique Pascendi (Paris, 1908), puis La critique historique- et . l'encyclique Pascendi ■ (Paris, 1908).
4.- Analyse dans Chronik der chrisilichen Welt, t. xviii, 1908, p. 281- 285. ' ■ ^ ■ - : '
5. Encore en-1909, l'épiscopat des provinces- dèVerceil et dé Turin adressait au clergé de ces diocèses une circulaire sur la question. Voir Çiviltà cattolica, 1909, t. in, p. 208-212. '
Suivant les ordres formels du pape, les évêques se mirent en mesure d'établir des conseils de vigilance. Chez nous, la chose ne souffrit pas la moindre difficulté. Mais il paraît que l'épiscopat d'outre-Rhin se montra plus ombrageux, et l'on a parlé d'une lettre où le cardinal Kopp aurait exposé au Saint-Siège « l'impossibilité d'appliquer en Allemagne le dispositif élaboré ^ Rome sans exposer la foi catholique, sa vitalité et ses progrès, aux plus redoutables périls ^. » Dans les premiers mois de 1908, les organes catholiques notaient avec satisfaction que l'opinion moyenne se montrait moins chatouilleuse à ce sujet ^. Néanmoins, il ne semble pas que les évêques allemands aient déployé beaucoup de zèle pour cette création, et l'on a pu dire que les prescriptions de l'encyclique à ce sujet restèrent à peu près lettre morte dans la plupart des diocèses ^.
Ce que firent les conseils de vigilance ainsi créés n'appartient pas à l'histoire, puisque leur activité devait demeurer secrète. On a parlé d'exécutions en masse dans le clergé. Pie X aurait donné l'exemple, en épurant, de sa propre autorité, le séminaire de Pérouse, dont le supérieur, le prélat U. Fracassini, collaborateur des Studi, avait été l'un des initiateurs de la critique biblique en Italie*. « Il n'y a guère de diocèse, assure A. Houtin, si pauvre ait-il été de vie intellectuelle, qui n'ait vu se produire des « cas » odieux ou ridicules. En écrire l'histoire serait compiler la chronique de tous les diocèses de la cathoUcité à cette époque ^. » Fût-elle exacte et impartiale, ce qui est souvent douteux, cette sorte de chronique locale ne saurait avoir, de toute évidence-, qu'un médiocre intérêt pour l'histoire générale de la question.
Quand ils se trouvaient en présence de rébellions persistantes, quelques évêques durent recourir à des sanctions.
1. M. Pernot, op. cit., p. 84, repris dans A. Houtin, p. 216.