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CHAPITRE IV

Au milieu de ces luttes, qui pouvaient encore lui donner un semblant de" consistance, le modernisme n'en courait pas moins à sa fin, qu'un nouvel acte de l'autorité ecclésiastique ne tarderait pas, du reste, à -précipiter.

Si l'on n'en jugeait que par ses manifestations littéraires et par les prophéties de ses patrons, le modernisme n'aurait jamais été plus vivace qu'après les diverses mesures doctrinales et disciplinaires qui avaient pour but de l'extirper à fond. Mais ce n'étaient là que des tentatives artificielles, multipliées sans succès, et peut-être sans espoir, en vue de galvaniser du dehors un organisme déjà privé de vie. Un certain nombre d'indices extérieurs permettent aisément de se faire une conviction à cet égard.

Pour la fête du 29 juin 1908, Pie X se fit représenter" par le chevalier Blanchi, graveur des Palais apostoliques, terrassant l'hydre du modernisme en face du monde entier. Le pape, en mozette, sur la chaire de Pierre, tient en main un parchemin figurant l'encyclique Pascendi. Le geste de sa main indique la condamnation du monstre qui se tord à ses pieds, et cherche à déchirer le parchemin tout en piétinant sur trois livres portant les mots : Bihlia, Traditio, Scolastica. Les cinq figures allégoriques des cinq parties du monde entourent le pontife. L'Europe est à genoux, de même que l'Afrique; les trois autres sont debout. L'insctiption porte : Modernismi errore damnalo, avec la date VI id. sept. MCMVII, qui est celle de la pubfication de la mémorable encyclique. Quelques plaisanteries faciles- accueil-

lireht ce monument : mais on ne pouvait nier qu'il exprimât une réalité : le triomphe de la papauté aux yeux du monde entier ^.

Comment aurait-il pu en être difleremment? Il est concsA-able que des protestants s'y soient mépris, chez qui les longues débauches du libre examen ont aboli jusqu'au sens d'une tradition positive, et que toutes leurs pentes d'esprit portent à voir partout, parce qu'ils le désirent, le schisme imminent. Mais des catholiques ne pouvaient avoir a priori le moindre doute.

Pour qui sait d'expérience la valeur éprouvée de la discipline dans l'Eglise, une doctrine ou une tendance, dénoncée par son chef suprême comme contraire à la foi, devait perdre aussitôt la plupart de ses adhérents. La forme indéterminée des documents émanés du magistère leur ouvrait ici plus aisément l'accès des intelligences prévenues. D'autre part, cette indétermination ne les empêcherait pas de recevoir en temps et lieu, par la force des choses, les applications individuelles qui obligeraient les dirigeants du modernisme à s'effacer par la soumission, à s'annihiler par le silence ou à se discréditer par la révolte, l'une et l'autre hypothèse dissipant l'illusion, d'où provenait tout leur prestige, que leurs intentions et leurs systèmes étaient loyalement catholiques. Aussitôt désavoué par l'Église qu'il avait l'air de servir, le mouvement moderniste devait être tenu pour avorté. ~ -

Facile à prévoir d'avance, la dislocation des effectifs du modernisme fut visible dès le premier jour. Devant les condamnations ecclésiastiques, les adeptes de bonne foi qui constituaient la masse de ses recrues ne tardèrent pas un instant à se ressaisir, et leur conduite fut aussitôt confirmée par l'apostasie de presque tout l'état-major. En sortant de l'Église, MM. A. Loisy en France, S. Minocchi et R. Murri en Italie, Th. Engert et J. Schnitzer en -Allemagne, m.ontraient bien qu'ils avaient depuis longtemps cessé de lui appartenir de coeur. A peine leur exemple provoqua-t-il quelques défections à échéance plus ou moins lointaine, mais qui restèrent inconnues des fidèles et ne firent que d'infimes brèches dans les rangs dû clergé. Seul, G. Tyrrell

'l. A. Houtin, p. 246. "~

poursuivait la paradoxale tentative de réformer l'Église, en liquidant ses dogmes et reniant les décisions de ses pasteurs. Attitude d'insoumis . qui lui enlevait toute emprise sur les vrais croyants et à laquelle, du reste, la mort vint bientôt mettre un terme. De petits groupes clandestins avec leurs pamphlets anonymes ne pouvaient évidemment suppléer à cette carence des chefs.

Aussi les organes de la presse religieuse qui avaient pu ■ accorder leur confiance aux auteurs du modernisme, parce qu'ils les tenaient pour des catholiques sincères, s'empressèrent-ils de rompre avec eux. Les plus compromis, quand ils ne renonçaient pas à la lutte, ne réussissaient pas à la soutenir longtemps. C'est ainsi que, chez nous, Z)emain cessait de paraître dès la publication du décret Lamentabîli. En Italie, le Rinnovamento ne se maintenait que jusqu'à la fin de 1909; Noi>a et frétera n'atteignait pas le quatrième trimestre de l'année 1908 qui avait marqué sa naissance. Les feuilles d'inspiration analogue furent à peine moins éphémères, et la Revue moderniste internationale, qui voyait tardivement le jour en 1910, était à bout de souffle au trentième mois de sa carrière. Pour tout arbitre impartial, cet ensemble de signes réunis indiquait une manifeste débâcle, que ni la persistance autour du Neue Jahrhundert d'un modernisme fortement nationalisé, ni le succès de scandale fait aux manifestes antipontificaux de la première heure, moins encore l'optimisme imperturbable de P. Sabatier ou les cris d'alarme jetés à tort et à travers par les « intégraux » ne pouvaient dissimuler.

De cet irrémédiable échec les esprits indépendants eurent tout de suite l'impression. Moins de six mois après l'encyclique '^, G. Prezzolini ne cachait pas aux modernistes italiens que leur rôle était terminé. Cruellement il notait (p.- 31) que beaucoup de leurs livres et groupes non decono la propria esistenza che a qualche patrimonio privato, a volontà individuali, a isterismi passegieri, a vocazioni d'un dopo pranzo ozioso. Noble à son sens était le but et généreux furent ses efforts ; mais il faut se rendre à l'évidence.

Tout le moiide sait que vous avez perdu... Le pape vous a 1. Cos'è ilmodernismo, Milan, 1908. Opuscule daté du 3 février.

' ^ FIN DU MODERNISME OlO

condamnés... ; des mesures d'hygiène intellectuelle et de police séparatiste sont en train de s'appliquer, pour que le clergé catholique reste indemne de la contagion de vos idées. La grande masse des évêques et des prêtres n'a pas de sympathie pour vous, en partie par incapacité de vous comprendre..., en partie par indifférence..., en partie par hostilité... Quant à la foule des fidèles, vous savez mieux que .moi qu'elle n'a avec vous aucun contact... Pourquoi vous illusionner? Dans la catholicité romaine, vous avez perdu... Le modernisme e^t bien mort pour cet organisme religieux qui se nomme le catholicisme romain (p. 36- 38, 42).

Chez les intéressés eux-mêmes, on ne put pas longtemps se faire illusion. Un an de lutte n'était pas encore écoulé que le plus militant et le plus tenace d'entre eux, G. Tyrrell écrivait à un confident italien :

Je crains que nous ne soyons obligés de reconnaître que l'intérêt suscité par la nouveauté de l'insurrection moderniste s'est affaibli, et que le public commence par s'en fatiguer quelque peu. Il constate que nous n'avons pas réussi à renverser la papauté, et l'éloignement de la Parousie dans l'avenir a refroidi ses ardeurs. Quand je regarde autour de moi, au bout d'un an, ou plutôt au bout de cinq ans, je suis amené à penser que cette ' vague de résistance moderniste est au bout de ses forces, et a donné tout ce qu'elle pouvait donner pour le moment... Son élan est épuisé et nous avons maintenant besoin d'une période de calme, pour accumuler des énergies en vue d'un plus grand effort à venir.

Bien qu'il se ' sentît momentanément battu, l'acharné lutteur ne voulait cependant pas abandonner tout espoir. Sans doute, avouait-il avec une méritoire franchise, « il me semble évident que niimériquement, financièrement, socialement, politiquement, le modernisme n'est nulle part. » Mais il se consolait en caressant le rêve de sa lointaine reviviscence, dont sa valeur lui donnait l'intime certitude. « Il ne peut compter que sur une supériorité intellectuelle et morale. » Encore cette « supériorité » demande-t-elle, pour apparaître, le facteur du temps, et c'est pourquoi l'auteur en revenait à préconiser les méthodes de lente infiltration qui avaient .précédé l'encyclique. « Il nous faut attendre le jour oii, grâce à un travail silencieux et secret, lious aurons gagné une bien plus grande proportion de l'armée de l'ÊgUse

à la cause de la liberté •'^. » C'était l'aveu de la défaite, à peine" pallié par l'espoir d'une problématique revanche.

Un an plus tard, M. Loisy se montrait encore moins optimiste. A propos de l'invitation, faite aux modernistes par M. A. Harnack, de- s'adonner à l'histoire des dogmes, il écrivait mélancoliquement •: « Louable exhortation, dont l'unique défaut pourrait être de s'adresser à des morts ^. » En redressant ailleurs la fantastique évaluation de 15000 modernistes dans le clergé français, naïvement étalée par M. Sal. Reinach, Fauteur ajoutait cette réflexion d'actualité :

N'étant ni' prophète, ni fils de prophète, je me garderai de préjuger ce que deviendra le modernisme; ce que je crois voir, pour le moment, est qu'il est en pleine déroute et ne me semble même pas difficile à anéantir^.

C'est pourtant l'heure que choisissait l'ancien lazariste V. Ermoni (f 1910) pour entonner les louanges du modernisme et lui garantir de brillantes destinées. "

... Les modernistes sont animés des meilleures intentions et ne poursuivent qu'un but éminemment louable. Quelle tâche plus noble et plus capable de tenter une grande âme que celle qui consiste à concilier la religion avec les horizons de la pensée moderne, . et à restituer ainsi à l'Eglise le prestige qu'elle a perdu dans certains milieux?... Il est possible qu'ils se soient trompés; mais il. serait à coup sûr injuste de suspecter la pureté de leurs intentions... C'est le souci de l'avenir du christianisme qui a seul guidé le gros des modernistes dans leur entreprise... Ce n'est qu'à la suite de longues et patientes études- qu'ils ont souscrit aux conclusions, où l'on a voulu voir un danger pour la foi et une rupture de l'équilibre séculaire... Loin d'être une chevauchée aventureuse, le modernisme est l'aboutissant d'un travail réfléchi et conscient, poursuivi pendant bien des années.

Quoi d'étonnant à ce que le modernisme 'ainsi entendu lui parût destiné à survivre ! Sans doute, « à l'heure actuelle, il traverse une crise aiguë et voit surgir devant lui de nombreux obstacles. » Mais il faut compter aussi avec d'autres éléments.

1. Lettre du 24 août 1908, dans E. Buonaiuti, p. 148-149; en partie seulement dans G. TyrrelVs letters, p. 117-118.

2. Revue critique, 21 oct. 1909, t. Lxvni, p. 267; reproduit- dans Reçue d'hist. et de litt. relig., 1910, nouv. sér., t. i, p. 585.

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