Choses passées, p
frappait jusqu'à Fr. von Hûgel^. La même remarque s'impose, toutes proportions gardées, à l'égard de G. Tyrrell et des docteurs subalternes de l'école, qui, malgré leur mysticisme, restent, en définitive, des intellectuels par la nature de leurs préoccupations et le caractère de leurs écrits. Mais, si cette allure savante les rendait inaccessibles à la masse, n'aurait-elle pas dû leur assurer une. emprise d'autant plus durable sur les élites?
11 laut donc en venir, comme à la seule vérité de l'histoire, à des constatations plus réalistes. C'est, d'une part, que les vrais modernistes, quoi qu'il en soit de leurs prétentions ou de leurs illusions, étaient un état-major sans troupes. Et c'est aussi, de l'autre, que leurs conceptions spécifiques étaient trop étrangères, trop contraires même, à la conscience chrétienne la moins exigeante pour n'être pas écartées aussitôt qu'elles seraient connues sous leur véritable aspect^.
A la lumière des faits, cet ensemble de négations et de transformations plus désastreuses encore, que ses partisans donnaient volontiers comme le résultat nécessaire de la critique moderne, se ramène aux proportions plus modestes d'un accident tout individuel. Là où des sectaires aveuglés par la passion ont voulu ou veulent parfois encore crier à la faillite du catholicisme, il faut tout au plus conclure à la défaillance de quelques-uns de ses membres. Et il serait vain de dévier la question sur les rigueurs déployées par le Saint- Siège : toutes les mesures de contrainte seraient restées inefficaces auprès des croyants, si elles n'avaient pas rencontré, un point d'appui dans la rectitude éprouvée des uns et le loyal redressement des autres. Le modernisme est mort sous la double action de l'autorité de l'Église et de la foi indéfectible de ses enfants.
Pour autant qu'on puisse, en effet, lui trouver une idée générale, le modernisme fut une crise provoquée par le contact du christianisme avec la science moderne. Chez
1. Selected letters, p. 334. Ne lui a-t-on pas, de ce chef, refusé naguère le titre de moderniste? Fr. Heiler, op. cit., p. 648. Cf. Th. Engert, op. cit., p. 11.
2. Voir dans ce sens le témoignage d'un catholique anglais, G. Coore, Modernism and the catholic cotisciousness, dans Hihhert Journal, 1913, t. XI, p. 329-347.
CONCLUSION ObO
quelques initiateurs, égarés par une philosophie subjectiviste et une critique sans frein, la crise a vite tourné en catastrophe intérieure, sans que la masse de leurs discdples, trop occupée du but pour regarder aux moyens, trop docile pour s'ouvrir aux soupçons, ait pu ou voulu, pendant quelque temps, s'apercevoir que la direction suivie menait aux abîmes. Le jour où, par la révolte de ses animateurs devant l'enseignement de l'Église, le mal est enfin apparu dans toute sa gravité,- le modernisme était virtuellement fini, Car il perdait par le fait même la clientèle de bonne foi qui faisait confiance à ses dirigeants et constituait leur force. Le mérite historique des actes de Pie X est d'avoir fait tomber des équivoques trop longtemps entretenues et qui étaient en voie de devenir funestes. Quand le choix s'est définitivement imposé entre l'Église et des maîtres qui ne cachaient plus leur opposition avec elle, la fidélité de la plupart des prêtres et laïques momentanément séduits s'est affirmée sans défaillance, sinon parfois sans douleur. Et si, pour quelques-uns peut-être, la soumission vint tout d'abord du cœur plutôt que de l'esprit, la sagesse de cette conduite devait être bientôt largement étabhe par les excès de radicalisme auxquels se portaient les obstinés.
Quelque rassurante que paraisse à bon droit l'issue de la lutte, il reste néanmoins que le mouvement moderniste a pu se produire, troubler gravement l'opinion catholique pendant les dix premières années du siècle, déterminer un courant qui menaça les fondements mêmes de l'édifice chrétien, découvrir ou amener la ruine de la foi dans un certain nombre d'âmes. Un fait aussi important pourrait-il ne pas inviter à la réflexion?
Il importe avant tout de bien saisir la nuance exacte du cas. Sans doute faut-il «tenir grand compte des facteurs accidentels qui, en déroutant plusieurs croyants sans méfiance, contribuèrent à développer une crise dont le germe réel était ailleurs. A cet égard, l'intervention énergique de Pie X eut tôt fait de rétablir la situation, et rien ne laisse prévoir que de longtemps le fruit de ses mesures doive être perdu. Mais, dans son principe essentiel, le modernisme a son origine dans le- besoin d'adapter la doctrine de l'Église aux conditions nouvelles que les résultats de la critique imposent
désormais aux intelligences cultivées. C'est la forme actuelle . que la philosophie religieuse, l'exégèse biblique et l'histoire des dogmes donnent à la vieille difficulté, toujours renaissante, de l'accord entre la raison et la foi.
La nature du mal commande celle du remède. Une fois surmontée la crise aiguë, il reste plus que jamais à se préoccuper du problème fondamental qui avait été pour les auteurs du modernisme la pierre d'achoppement, alors que leurs disciples ou victimes comptaient sur eux pour le résoudre, si même ils ne leur savaient gré de l'avoir déjà résolu. En condamnant les erreurs modernistes, l'Église a marqué" pour l'avenir les points extrêmes qu'un catholique ne saurait dépasser. Mais le désaveu officiellement infligé à des solutions funestes entraîné par lui-même l'obligation de les remplacer par une plus adéquate. C'est dire que, pour combattre efficacement le modernisme, il n'y a pas d'autre moyen que de reprendre dans un meilleur sens la tâche devant laquelle il a échoué.
Un discernement est donc ici de rigueur entre les éléments de ce qui fut le modernisme, comme à l'égard, de tous les grands mouvements intellectuels du passé. Tâche déhcate dont un de nos bons théologiens a très heureusement défini l'obHgatîon.
Comme aux doctrines, tendances et méthodes qui les firent condaraner par l'Eglise les modernistes mêlaient beaucoup.de bien et de vrai — d'où naissait principalement le danger de la séduction et la difficulté de savoir ce qu'on pouvait retenir, ' ce qu'il faUait rejeter — il faut prendre garde de ne pas comprendre sous le nom de modernisme bien des choses qui n'ont avec lui rien de commim, comme sont l'amour de la vérité et de la recherche scientifique, le jugement critique et l'absence de tous préjugés, le sens de l'évolution et de ce qu'il.y a de subjectif, de relatif, de limité dans notre connaissance, surtout en ce qui touche à Dieu et aux choses divines, le souci de la niéthode scientifique et du vrai progrès dans tous les ordres, sciences, philosophie, histoire, par l'assimilation et l'intégration à notre théologie ou à notre apologétique de tous les résultats indéniablement sains et bons que contiennent soit la philosophie moderne soit les sciences historiques... Le modernisme fut la déviation d'un mouvement nécessaire et inéluctable, dans lequel il y avait beaucoup de bon et d'utile. Avec la déviation qui conduisait aux catastro-
phes, il ne faut donc pas condamner comme mauvais le mouvement-tout' entier ^.
En tous cas, la simiple équité interdit d'inaputer à l'Église, s'il devait y avoir lieu, la .responsabilité de cette confusion.
L'encyclique Pasceradj îT tranché le mal du modernisme, qui g'était développé du dehors sur une tendance légitime et qui avait déjà produit beaucoup de bien... Mais il ne s'ensuit pas qu'avec le modernisme ait été rejetée cette tendance scientifique eUe-même : les autorités ecclésiastiques ont souvent affirmé le contraire. 11 faut bien reconnaître que parfois les passions sont . ici intervenues et que l'encyclique fut appliquée à des fins qui lui étaient étrangères. On peut même accorder que le besoin d'écarter le péril et de parer aux embûches a momentanément entravé la liberté légitime de la recherche, de la discussion et de la conclusion. Néanmoins il est sûr, pour tout catholique éclairé, que la chose ne tournera pas au détriment de la science, mais à son profit. C'est pourquoi, après la secousse, reviennent peu à peu la sécurité et la confiance. Un vaste champ est ouvert aux investigations et aux progrès scientifiques. De plus en plus on voit combien était nécessaire la résection du mal envahissant, et la douleur qu'on éprouve à la pensée de ceux qui ont fait naufrage, trouve sa compensation dans la perspective du plus grand bien qui en fut et en sera la suite ^.
Qui pourtant voudrait se persuader que ce rétablissement puisse être automatique? Le problème étant ici d'ordre intellectuel, c'est à la science catholique, on peut même dire à elle seule, qu'il appartient d'en connaître. C'est ce que, vers le même temps, notaient fort bien d'autres représentants non moins considérables de la Compagnie de Jésus.
Le modernisme n'est pas un ennemi contre lequel il sufiise d'escarmoucher. C'est l'erreur moderne qui a pénétré partout. Elle a été au cœur de l'exégèse, de l'histoire, de la philosophie. Elle a forgé des armes bien à elle. Elle ne sera vraiment vaincue que le jour où l'orthodoxie, les lui ayant prises, les retournera contre elle potir la frapper d'xm dernier coup... Aussi... faut-il saluer comme les vrais héritiers de la. pensée du pape, comme des catholiques intégraux, de fidèles dispensateurs de la doctrine, ces ouvriers obscm-s qui, sans tapage, sans réclame bruyante, dans les universités catholiques, dans les scolasticats des Ordres religieux,
1. J.-V. Bainvel, X>e vera religione et apologetica, Paris, 1914, p. 44.