Major, op. ciU, p. 58^68. Cf. Engert, p
D'une part, le criticisme kantien croit pouvoir interdire à la raison de jamais sortir d'elle-même. Par le jeu même de son instrument intellectuel, l'homme serait enfermé dans les frontières du monde subjectif, sans aucun moyen pour atteindre avec certitude les réalités métaphysiques et, bien moins encore, la sphère transcendante du divin. D'autre part, le positivisme, en qui se résume touti'elîprt des sciences expérimentales, n'admet plus que les faits d'expérience et leurs connexions vérifiées : ce qui revient à écarter comme «inconnaissable» le domaine des causes et, bien entendu, de la cause première par-dessus tout. Or, de ces deux courants toute la philosophie du xix® siècle est tributaire. Reniés, dépassés ou corrigés sur quelques points, Kant et Aug. Comte restent les maîtres dont toutes les écoles postérieures né cessent plus de s'inspirer.
Tels étant, dans leurs grandes lignes, les résultats négatifs de la critique, il n'est pas besoin d'en montrer l'opposition radicale avec les bases mêmes de la foi religieuse. Aussi les plus logiques ne craignent-ils . pas d'envisager comme un terme normal « l'irréligion de l'avenir ».
D'autres cependant ont cru pouvoir sauver la religion en s'établissant sur le terrain subjectif, le seul que là critique laissât désormais subsister. C'est ainsi que Kant restaure sur la base de la raison pratique ce que la raison pure avait démoli. De son côté, le positivisme n'offre-t-il pas des possibilités de reconstruction? Tandis que, sous sa forme • doctrinaire, le système s'achevait en une religion de l'humanité, sa méthode, en attachant l'esprit au culte des faits, •devait remettre en honneur ce fait intime qu'est le besoin pour l'homme d'une vie religieuse, et attirer l'attention sur les bienfaits qu'elle procure, sur la fonction humaine qu'elle remplit. L'affirmation même de 1' « inconnaissable » et du mystère qui l'entoure, en élargissant les cadres du scientisme vulgaire, ne pouvait-elle pas devenir un facteur religieux?
Sous cette double influence, la philosophie contemporaine s'ouvre de plus en plus à l'appréciation -des valeurs spirituelles. A la suite de W. James, les psychologues reconnaissent assez volontiers l'importance, la variété, la fécondité de r « expérience religieuse » dans la vie individuelle.
cependant que l'école sociologique retrouve jusqu'à l'exagérer le rôle de la religion aux origines de la civilisation. Des métaphysiciens eux-mêmes, en substituant à l'intellectualisme là toute-puissance de l'intuition ou "les exigences impérieuses de la vie, ne paraissent-ils pas rouvrir vers l'infini des avenues nouvelles qui remplaceraient avantageusement celles du passé? Ce que donc la critique philosophique a détruit d'une main, il semble que, de l'autre, elle puisse et veuille le rétablir.
Ni de cette œuvre négative, ni de ce programme positif le croyant ne peut se désintéresser. L'ambition légitime qu'il doit avoir de faire partager à ses contemporains la foi qui l'anime, ne lui impose-t-elle pas de leur parler la seule langue dans laquelle il soit susceptible d'être compris? Comment, au surplus, pourrait-il s'abstraire pour son propre compte de l'atmosphère ambiante et ne pas éprouver le besoin d'unir dans une sj^nthèse plausible la croyance des temps anciens à la philosophie des temps nouveaux? Quand bien même la critique n'aurait abouti qu'à une somme d'erreurs, il faudrait bien en tenir compte pour les réfuter. Mais ne serait-elle pas, à certains égards, un instrument de progrès, dont l'application a obtenu certains résultats que toute philosophie consciente de sa tâche devrait désormais assimiler? Et s'il est vrai qu'elle risque d'aiguiller les esprits dans le sens du pur subjectivisme, ne fallait-it pas lui demander de guérir elle-même le mal qu'elle avait fait, et de réintroduire dans le monde moderne la notion dfr l'absolu?
Autant il est normal que ces diverses questions se soient posées à dés croyants qui ne voulaient pas désespérer de leur foi et y voyaient, au contraire, la suprême vérité à laquellesont promis tous les triomphes, autant il est aisé de voir combien cette œuvre soulevait de problèmes délicats. lï s'agissait de déterminer ce que la critique philosophique offre d'éléments sains ou" de vérités acquises, et ce qu'elle contient d'irrémédiablement faux. Parallèlement il fallait, dans l'ensemble alors reçu de la doctrine religieuse et chrétienne, discerner les organes vitaux des parties caduques ou seulement accessoires qu'on pouvait et devait sacrifier. D'un mot, entre l'esprit de routine qui s'immobilise
dans le passé, sous prétexte de tradition, et l'esprit de conquête qui dirige son élan vers l'avenir, comment trouver et garder la via média qui seule assure le véritable progrès? C'est dans la n^iesure où ce besoin d'adaptation s'est fait sentir que la crise moderniste a pu naître chez des spéculatifs, trop incompétents ou trop présomptueux pour en réaliser adéquatement les conditions.
S'il est un système d'idées qui relève de la critique rationnelle, le christianisme tient aussi à l'histoire par l'ensemble des faits positifs sur lesquels il repose et, de ce chef, ressortit de cette autre forme.de critique, si importante aujourd'hui, qui s'applique à la vérification et • à l'interprétation des documents du passé.
Tout l'édifice chrétien a pour fondement les' livres bibliques, livres que le croyant tient pour inspirés et que, jusqu'à <3e jour, il pensait, en tout cas, pouvoir donner aux incré- ■dules comme la source la plus ancienne, la plus sûre et la plus riche sur l'origine et le développement de la vie religieuse ■dans l'humanité. Cette autorité permettait d'établir le double fait initial de la révélation primitive et mosaïque, puis surtout la mission divine du Christ et l'institution de son Église. A la suite de cette « histoire sainte », la vie même de l'Église au cours des siècles, venait rendre hommage à sa divinité et .à la fidèle conservation de ses dogmes.
£>r qui ne sait que cette belle construction est maintenant sapée de toutes parts? Non seulement la critique ignore le caractère surnaturel de la Bible, mais elle conteste la valeur historique de son contenu. Le merveilleux dont elle est tissée, les lacunes qu'elle présente et les légendes populaires qui s'efforcent en vain d'y suppléer suffiraient, assuret-on, pour ôter à cette histoire une bonne part de son crédit. Au surplus, les découvertes faites au siècle dernier, dans tous les coins du monde oriental, permettraient de démêler les sources de la littérature judéo-chrétienne et les emprunts •dont est composée sa trame, tandis que l'examen- interne révélerait, avec les tendances personnelles des auteurs, les répercussions qu'elles entraînent sur leurs écrits. Il est
vrai que les systématisations de la critique sont encore incertaines sur bien des points, et que des problèmes graves attendent leur solution. Mais tous ses représentants sont d'accord pour ne plus voir dans la Bible qu'une série de livreshumains, qu'il faut remettre dans le milieu où ils furent rédigés et qui, vus à cette lumière, ne sauraient plus revendiquer sur les autres de privilège spécial.
Comment les défenseurs de la tradition chrétienne auraient-ils pu ne pas s'émouvoir de ces attaques? De fait^ les réfutations de la critique incroyante n'ont pas manqué, et la tâche des apologistes fut souvent facilitée par les excès mêmes de leurs adversaires. Peu à peu cependant, il fallut bien se rendre à l'évidence que des problèmes nouveaux se posaient, et que les anciennes positions n'étaient pas toutes également tenables. Accord de la Bible avec la science, puis' avec l'histoire profane, enfin et surtout conciliation des contingences humaines qu'elle présente avec son origine divine et la valeur absolue de ses enseignements : ces aspects successifs de la « question biblique » ont rempli tout le xix^ siècle.
La situation de l'Ancien Testament parut tout d'abord la plus difficile. Aussi Mgr d'Hulst, dans son célèbre article du 25 janvier 1893, suggérait-il aux apologistes de se replier provisoirement sur le terrain plus ferme du Nouveau. Celuici pourtant ne tardait pas à être tout aussi sérieusement menacé. Origine, composition et date .des Évangiles, sens et objet du message personnel de Jésus, formation de l'Église apostolique : sur tous ces points surgissaient de nouvelles difficultés qui appelaient un nouvel effort.
En même temps, l'histoire ecclésiastique, étudiée d'après les sources, se dépouillait de son auréole, tandis que l'histoire des dogmes, en faisant apparaître les influences extérieuresou autres sous l'action desquelles s'était lentement élaborée la doctrine chrétienne, battait en brèche la « perpétuité de la foi ». Bientôt l'histoire comparée des religions croirait pouvoir établir des rapports de dépendance entre le christianisme et les croyances ou pratiques du paganisme ambiant. De tout- cela se. dégageait un système général d'évolution qui englobait la religion chrétienne, et noyait dans cet ensemble ses prétendus titres surnaturels.
Comme pour la question biblique, les croyants ne pouvaient ignorer ou dédaigner indéfiniment ces allégations, et il n'était pas possible d'y répondre autrement qu'en suivant la critique sur son propre terrain. Qu'il y eût dans ces divers systèmes beaucoup de conclusions prématurées ou d'hypothèses sans fondement, que l'hostilité à la tradition catholique y tînt souvent lieu de science, c'est ce qu'il ne fut pas difficile d'apercevoir. Mais ils contenaient aussi un nombre assez grand de faits certains pour imposer la modification des cadres jusque-là reçus. La notion de développement, qui des sciences biologiques venait, avec Newman, de passer dans les sciences religieuses, s'offrait à point nommé pour introduire le mouvement et la vie dans l'histoire de la révélation divine, où l'on ne voyait auparavant qu'immuable fixité. Encore fallait-il ne pas compromettre la continuité substantielle du dépôt que réclame la foi.
Beaucoup plus encore qu'en matière spéculative, un discernement était indispensable des éléments qui entraient dans la construction théologique ou apologétique traditionnelle, pour voir ce qu'on pouvait abandonner sans détriment et ce qu'il fallait conserver à tout prix, pour éprouver les résultats encore très mêlés de la critique et n'en retenir que les parties de bon aloi. De l'accidentel il s'agissait, de part et d'autre, d'extraire l'essentiel qui mérite de durer. Entreprise aussi déHcate qu'importante; car, si l'esprit de progrès n'est pas incompatible, en soi, avec le sens de la conservation, ne sont -ils pas, en fait, trop souvent séparés? La crise moderniste allait se produire aussitôt que, dans cette adaptation nécessaire de la foi traditionnelle aux données de la critique historique, celle-là serait indûment sacrifiée à celle-ci.
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De ces deux forces nouvelles que le xix^ siècle finissant a vu se déchaîner contre les fondements du christianisme, quelle fut la plus eflicace? La question aurait peu d'intérêt si elle n'avait, dans la suite, copieusement défrayé les polémiques pour ou contre le modernisme, comme pour en préjuger la valeur.
Visiblement, en effet, l'encyclique accorde le rôle principal, dans le système -des novateurs, aux principes délétères de leur fausse philosophie. Non seulement celle-ci est exposée •en premier lieu, comme pour montrer qu'elle domine tout le reste, mais c'est à son influence prépondérante, à sa « tutelle !) (p. 47), qu'est expressément attribuée la tendance ruineuse de leur critique. « Que leur histoire, que leur critique soient pure œuvre de philosophe, que leurs conclusions historico-critiques viennent en droiture de leurs principes philosophiques, rien de plus facile à démontrer » (p. 45). Vue synthétique tout à fait en harmonie avec le caractère du document pontifical et qui est volontiers retenue par la plupart de ses commentateurs.
C'est contre quoi les adversaires du pape ont élevé d'unanimes et violentes protestations.
Le philosophe est au premier rang [dans l'encyclique] , parce que l'on veut que le modernisme, en son ensemble, procède • d'une philosophie erronée. On oublie ainsi, dès l'abord, que le mouvement moderniste n'a pas commencé par la philosophie, mais par l'histoire ecclésiastique et, bientôt après, par l'exégèse biblique ^.
Et, après cette leçon d'histoire générale, M. Loisy d'assurer que son « esquisse du développement chrétien... résulte d'un travail fait sur les documents, non sur des considérations a priori », que ses conclusions les plus radicales seraient faites « d'expériences critiques, de constatations historiques, de faits vérifiés ^. »
A ces affirmations péremptoires d'autres viennent s'opposer qui ne sauraient avoir un naoindre poids, puisqu'elles sont dues au même témoin.
Il y a une sorte d'incompatibilité latente... entre la connaissance générale du monde et de l'homme, qu'on acquiert aujourd hui dans l'enseignement le plus commun, et celle qui encadre, on pourrait dire qui pénètre la doctrine catholique... La crise est