Voir M.-D. Petre, Modernism, p
nécessairement, non qu'on juge de ses sentiments par l'Ecriture et qu'on les rapporte à cette règle comme à la première..., mais qu'on accommode l'Ecriture à sa prévention et qu'on appelle cette prévention de son jugement une révélation de l'esprit de Dieu ^.
Ce qui n'était encore, au xvn^ siècle, que manifestation épisodique allait devenir général au xix® etdéterminer cette crise intérieure qui a nom le protestantisme libéral.
Exposer tout au long ce phénomène déborderait de beaucoup le présent sujet : il nous suffira d'en indiquer ici les principales formes. C'est de la théologie allemande qu'est parti ce mouvement, qui devait atteindre peu à peu le protestantisme tout entier :
« Supranaturalisme « et « rationalisme », tels étaient les deux frères ennemis qui, jusqu'à la fin du dernier siècle [savoir le xvni^] , se disputèrent, en Allemagne, la théologie protestante. Entre ces deuxinstinctsthéologiques, les différences étaient notables, puisqu'il semblait que le premier conduisît à la foi intégrale, presque passive, et le second à l'absolue négation; ils se resseinblaient pourtant par leur façon de dessiner et d'envisager les problèmes religieux... Ce qui faisait, pour les uns comme pour les autres, le fond de la religion, c'était l'appropriation d'un certain nombre de doctrines, extrinsèques à l'esprit du croyant, pieusement acceptées et subies; c'est par la quantité des articles de foi, par la minutie ou la sobriété du Credo, qu'entre eux ils se distinguaient, beaucoup plus que par une opposition de principes... La religion impliquait, pour tous, l'adhésion à un certain nombre de vérités dogmatiques, jugées objectives par tous : on se querellait, surtout, sur le nombre de ces vérités. Les débats théôlogiques se résumaient en' des questions de plus ou de moins ^.
Une complète révolution allait se produire dans cet état de choses. « Lors même, disait déjà Lessing, qu'on ne serait pas en état de réfuter toutes les objections contre la Bible,
1. Avertissements aux protestants, dans Œuvres complètes, édit. Lâchât, t, XV, p. 318.
2. G. Goyau, L'Allemagne religieuse : Le protestantisme, Paris, 1898, p. 72-74.
la religion pourtant demeurerait intangible dans le cœur de ceux des chrétiens qui ont acquis un sentiment intime de ses vérités ^. » « Phrase émancipatrice », a-t-on écrit ^, et dont l'inspiration allait, en effet, présider à tout le développement théologique du xix*^ siècle.
A rencontre du rationalisme ambiant, Fr. Schleiermacher (1768-1834) restaure la valeur du sentiment par opposition à l'idée et met au premier plan, comme toujours nécessaire et seule décisive, l'expérience religieuse ^. De ce rnouvement subjectiviste A. Ritschl (1822-1889) a été le théoricien et l'organisateur. Une philosophie dérivée de Kant lui fait distinguer entre les « jugements d'existence », c'est-à-dire, ceux qui concernent l'objectivité des choses, tout à la fois inaccessible et inutile, et les « jugements de valeur », qui seuls nous intéressent. En conséquence, tous les dogmes chrétiens sont par lui transposés en fonction de leur valeur pour notre vie spirituelle, et la Bible elle-même n'est plus qu'une collection d'expériences religieuses privilégiées, sans autre intérêt que de provoquer les nôtres. De cette doctrine M. Harnack est aujourd'hui le plus brillant porte-parole.
On voit que ce système a pour effet d'annuler l'idée même de toute révélation objective > c'est le sujet qui devient le centre et la règle de la vie religieuse. Dès lors, on y exalte volontiers la puissance et la nécessité de la foi; mais celle-ci n'est plus qu'une disposition affective de l'âme, qui ne comporte aucune croyance déterminée et peut être compatible avec toutes. Autre chose, en effet, est la religion qui vit au cœur du croyant, et autre la théologie qui l'interprète en concepts toujours secondaires, provisoires et déficients. De celle-ci procèdent les dogmes et les formules : celle-là fournit seule des réalités. Aussi les plus logiques de proclamer l'avènement du « christianisme sans dogmes »^, tandis que les plus habiles préfèrent adapter à leur subjectivisme les dogmes reçus ^.