‹ Le modernisme dans l'Eglise [microform]Chapitre 78 sur 451 · Reçue chrétienne, 1893, t. xl, p · texte numérisé non relu

Reçue chrétienne, 1893, t. xl, p

toudeuses et rêches d'autrefois, des intransigeances coutumières et des regrets archaïques, pour tourner les regards et les ambitions vers un type d'Église rajeunie, accueillante à la science non moins qu'à la démocratie, ouverte à tous les progrès et, par là-même, capable de toutes les conquêtes. Aussi les vieilles troupes libérales virent-elles affluer les recrues dans leurs rangs. Non que pour autant les adversaires eus,sent tous désarmé; mais ils semblaient avoir perdu tout crédit devant l'autorité comme devant l'opinion qui compte. Pour tous ceux que tourmentait le besoin d'agir, le commun mot d'ordre semblait être : aller de l'avant.

Or ce mouvement de surface coïncidait avec un effort en profondeur, qui se développait, à la même époque, dans l'ordre scientifique. La haute culture intellectuelle avait toujours été dans les traditions du clergé de France. Malheureusement la Révolution avait ici, non seulement détruit les équipes et les ateliers, mais fait perdre de vue les bonnes méthodes de travail. La fondation des Facultés catholiques à partir de 1875 eut pour effet de rétablir peu à peu les unes et les autres. Après la période laborieuse d'organisation, l'heure allait venir où une élite de maîtres se sentirait la force de réparer le trop long retard de la science ecclésiastique, et trouverait des contingents d'élèves pour les y seconder.

Mais ce renouveau intellectuel débutait, par la force des choses, dans des conditions délicates. Elles sont bien analysées par un de ceux qui devaient jeter les premières cris d'alarme.

Les infiltrations dont il est question dans cet ouvrage sont dues surtout aux circonstances dans lesquelles s'est produit, parmi nous, depuis \angt ans le mouvement régénérateur des études ecclésiastiques. Les initiateurs auxquels nous le devons . ont été tout natureUement amenés à se rendre compte des travaux exégétiques et critiques qui s'étaient élaborés, depuis plus d'un siècle, au sein de ces universités protestantes d'Allemagne et d'Angleterre précieusement conservées, tandis que les établissements similaires sombraient, chez nous et chez les autres peuples de race latine, au milieu de nos commotions révolutionnaires. Aujourd'hui comme hier, nos érudits et nos savants doivent empruntera la science allemande, non seulement ses procédés et ses méthodes, mais aussi les résultats acceptables de

ses patientes investigations. Faut-il beaucoup s'étonner qu'ils lui aient emprunté en même temps quelques-unes de ses idées directrices et de ses doctrines ^ ?

Si l'auteur, comme on le verra, ne fut pas toujours clairvoyant ni équitable dans les applications, il n'en touche pas moins ici une des causes historiques et psychologiques^ la seule sans doute pour laquelle on. puisse prétendre à une vérification générale, qui devaient provoquer chez nous la crise du modernisme.

Il n'est, en effet, pas douteux qu'une grave perturbation des intelligences ne se soit produite dans les milieux voués au travail scientifique et. en particulier, chez « les initiateurs » de son renouvellement. Parmi nos philosophes, nos historiens ou nos exégètes, tous attelés, suivant leur vocation spéciale, à la noble et nécessaire besogne de mettre la foi catholique en rapport avec les résultats de la science moderne, quelques-uns, et non des moindres, ont tôt ou tard pu aboutir à la conclusion que celle-ci imposait à celle-là des remaniements profonds, qui ne pouvaient s'obtenir qu'en abandonnant ou modifiant du tout au tout les positions tradi- tionnelles de l'Êghse. ^

C'est que la critique leur apparaissait tout d'un coup sous la forme aiguë d'un anti-christianisme aussi radical que déterminé. En quoi il ne faut pas uniquement penser aux protestants d'Allemagne, mais aux savants grands et petits de chez nous qui avaient déjà subi leur influence ou retrouvé leurs conclusions, à Renan en particulier, dont M. Loisy, après l'avoir autrefois combattu^, a déclaré depuis qu'il fut « le premier maître des modernistes français ))^. Hommages tardifs, mais qui sont évidemnaent le reflet d'une action antérieure, longtemps refoulée sans doute, puis finalement victorieuse.

Un demi-siècle d'avance et de triomphe à peu près sans

1. J. Fontaine, Les infiltrations protestantes ' et le clergé français,

p. VI.

2. Voir Bulletin critique, 1895, t. xvi, p. 361-373, 401-408, 421-429.

3. Reçue d'hist. et de litt. relig.,- 1910, nouv. sér., t. i, p. 584. Cf. A propos d'histoire des religions, Paris, 1911, p. 46, oii le même Renan est appelé « le grand maître de la critique religieuse en France. dans la seconde moitié du xix^ siècle ».

combat donnait -à la critique antichrétienne un prestige qui décuplait l'importance des faits propres à constituer sa forcé réelle. De toutes façons, ce premier contact avait «hance d'être malsain. Il n'est pas. surprenant qu'elle ait aussitôt submergé des intelligences juvéniles dont la compétence n'égalait pas ],e bon vouloir, et pour qui les affirmations les plus présomptueuses prenaient aisément l'air de la chose jugée. Qui pourrait également s'étonner que fes meilleurs esprits n'aient pas toujours su faire le départ de ce qu'il y avait, dans ces synthèses tendancieuses ou ces analyses dissolvantes, de méthodes assurées et de résultats certains à retenir, d'hypothèses gratuites ou dé conclusions excessives dont le temps et une meilleure critique feraient peu à peu justice?

De même que l'invasion du platonisme au m® siècle, de l'aristotélisme au xii^ et au xiii^, se traduisit par une crise de la foi chez beaucoup d'âmes, que le libéralisme politique avait fait ses victimes au début du xix®, ainsi et à plus forte raison devait-il en être pour la brusque initiation à la critique dont les circonstances, au tournant du xx^, imposèrent tout d'un coup le devoir à l'ensemble des prêtres et des laïques instruits. Le fait que ce devoir n'ait été nulle part ressenti d'une façon plus impérieuse et plus générale qu'en France, joint à ce besoin de logique et de franchise, à cette générosité confiante et courageuse jusqu'à l'imprudence qui sont nos qualités de race, permet de comprendre que le modernisme doctrinal, pour peu qu'il rencontrât des chefs — et ils ne lui raanquèrent pas ' — dût trouver chez nous son terrain d'élection.

Personne ne songe à nier l'existence et la virulence du modernisme italien. C'est là sans nul doute que le système a trouvé plus tard, son expression la plus nette et la plus audacieuse. Mais on ne doit pas davantage mécoimaître les traits qui lui donnent une couleur locale très accentuée et ne lui laissent,' au total, dans l'ensemble du mouvement, que la valeur d'un sous-produit;

On peut accepter comme point de départ cette impression, d'un témoin : -

Les écrits de Loisy, Tyrrell, Laberthonnière, Blondel, Le- Roy, Fonsegrive, ont eu un vif écho en Italie... Don Romolo- Murri, de son côté, depuis le discours qu'il a prononcé à San- Marino [24 août 1902], a contribué à faire une sorte de bloc entre la démocratie et les autres manifestations qui se produisent, sur lé terrain scientifico-religieux ^.

N'est-ce pas dire que ce quj est primitif et indigène en Italie, c'est un mouvement d'action démocratique, avec lequel s'est fusionné dans la suite un mouvement intellectuel d'importation étrangère? En effet, par réaction contre la consigne du Non expedit qui fermait aux catholiques et. aux prêtres les portes de la vie publique, un vif désir d'action, sociale, l'impulsion de Léon XIII aidant, commençait à fermenter, au déclin du xix^ siècle, dans les jeunes couches du clergé italien. Ne fallait -il pas ouvrir à l'Église tous les domaines de la civilisation moderne, la rapprocher des classes populaires, canaliser dans son sein les flots montantsde la démocratie? L'élan fut, paraît-il, général et magnifique.

Quels beaux jours vécurent alors les jeunes prêtres qui obéi-, rent à leur vocation et donnèrent l'essor à leurs espérances, sous les auspices d'un gouvernement pontifical aussi favorable aux libres tentatives et aux initiatives courageuses! II semblait,, entre 1890 et 1900, que le clergé... allait attirer et absorber toutes les âmes qui sentaient vibrer et palpiter en elles le rêve de la grande rénovation spirituelle... Bien des âmes d'adolescents, soùs l'austère clôture du séminaire, ont veillé durant les premières nuits du nouveau siècle, guettant, dans Une attente anxieuse et recueillie, l'aurore du règne de Dieu ^.

Ce programme généreux séduisit en particulier un prêtre au tempérament de tribun, don Romolo Murri, qui fonda pour le réaliser une Lega democratica nazionale, indépendante de la hiérarchie, vers laquelle son éloquence eut tôt fait de capter un nombre considérable d'adhésions formelles

1. Don Vercesi, rédacteur à l'Osservatore cattolico de Milan, cité dans- Th. Delmont, p. 23-24.

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