‹ Le moine bénédictinChapitre 16 sur 88 · I. Ganl., VI · texte numérisé non relu

I. Ganl., VI

sur la manière dont ils l'appliquent, plus que sur des différences extérieures qui de prime abord frappent davantage Tattention. Leurs saints fondateurs ont su découvrir, dans Toeuvre du Patriarche du Mont- Cassin, des aspects absolument nouveaux, qui répondaient à leur tempérament personnel et à celui de leurs contemporains. 11 en est qui ont adopté des interprétations contraires à celles qui avaient eu cours jusque-là. Tous néanmoins croyaient se faire les échos fidèles de sa pensée.

Rien ne montre mieux l'étonnante richesse de la Règle bénédictine que ces variétés et ces contradictions apparentes. Car un œil clairvoyant n'a pas de peine à y discerner un fonds commun, qui est la doctrine du bienheureux Législateur. Elle lui apparaît ainsi plus belle, plus claire, plus profonde. Ce que chacun a dit ou pratiqué de spécial lui révèle des horizons qu'il ne soupçonnait pas. Saint Pterre Damien, par exemple, dont l'àme de feu trouve saint Renoit trop indulgent pour le corps, ajoute à sa Règle, déjà si austère, des rigueurs qui semblent dépasser les forces de la nature. Or le chapitre soixantetreizième justifie pleinement sa conduite : « Qui que vous soyez donc, y est-il dit, qui désirez marcher rapidement pour arriver à la patrie céleste, accomplissez parla grâce de Jésus-Christ cette Règle que nous vous avons écrite comme un commencement de la vie religieuse, et enfin vous vous élèverez, en la pratiquant, à des choses plus grandes encore. »

Les rigoureuses observances de Cîteaux ne ressemblent guère au régime plus discret des moines de Gluny. Cîteaux et Gluny se disent néanmoins disciples fidèles de saint Renoît. Sans nul doute, le bienheureux Patriarche bénit avec une égale tendresse le zèle ardent de saint Rernard et la condescendance

toute paternelle de Pierre le Vénérable. De nos jours, ceè différences sont encore plus accentuées entre les Cisterciens, connus sous le nom de Trappistes, et les Bénédictins proprement dits. Ceux-là observent à la lettre, dans la mesure du possible, les prescriptions de la sainte Règle. C'est leur meilleur titre de gloire et le secret de leur prospérité. Ils attirent ainsi sur leurs monastères des grâces abondantes, et ils édifient grandement ceux qui les approchent. Les moines noirs, eux, acceptent des adoucissements, approuvés par l'Eglise, motivés par l'affaiblissement des santés et leur vie d'études, et légitimés par les services que leurs travaux rendent au monde. Le saint Législateur ne leur donne-t-il pas lui-même son approbation, lorsqu'il permet à l'abbé d'augmenter la ration ordinaire, si le travail l'exige 1, et quand il lui recommande de disposer toutes choses de telle façon que les forts désirent faire plus, et que les faibles ne se découragent pas 2?

Aussi moines blancs et moines noirs ont-ils les uns pour les autres des sentiments fraternels. Le Cistercien se garde de mépriser le Bénédictin en le considérant comme un relâché. Sinon, il entendrait la voix du grand abbé de Clairvaux qui lui adresserait ces reproches sévères : « C'est à l'occasion d'observances corporelles que tu oses calomnier des frères et fouler aux pieds les préceptes spirituels de la Règle, qui sont les plus importants!... Illusion profonde! Tu te préoccupes beaucoup de donner à ton corps le vêtement permis par la Règle, et tu violes cette même Règle en laissant ton âme sans le vêtement qui lui

î. Quod si labor Jorte factus fuerit major, in arhitrio et potestate ahbatis erit, si expédiât, aliquid augere. Reg"., xxxix.

2. Sic omnia temperet ut sit et quod fortes cupiant et infirmi non réfugiant. Reg., lxiv.

6o CHAPITRE III

convient. Toi qui revêts la tunique et la coule avec tant de zèle que tu refuses de prendre pour un moine celui qui ne les porte pas, pourquoi donc te montrer moins empressé quand il s'agit de revêtir ton àme de son vêtement spirituel, qui est la charité et l'humilité? Moines en tunique et orgueilleux, nous aurions horreur d'une fourrure ! comme si l'humilité enveloppée d'une fourrure ne valait pas mieux que l'orgueil vêtu d'une tunique!... Quand nous avons un estomac rassasié de haricots et un cœur rempli d'orgueil, nous irions condamner ceux qui se nourrissent d'aliments préparés au gras ! L'usage modéré et raisonnable de mets assaisonnés avec de la graisse ne serait-il pas préférable à la voracité de l'homme qui surcharge son estomac de légumes?... Mieux vaut encore user d'un peu de vin, à cause de la faiblesse de son corps, que de boire de l'eau avec excès i... »

Les nombreux enfants de saint Benoît puisent cette charité fraternelle dans leur dévotion filiale à ce Père commun et dans leur application à étudier la doctrine lumineuse qu'il a su condenser dans sa Règle. Ce livre admirable est, après les divines Ecritures, celui qu'ils lisent et méditent le plus volontiers. Il n'en est pas non plus, si l'on excepte toujours l'Ancien et le Nouveau Testament, qui ait mérité autant d'éloges, et sur lequel on ait tant écrit. Louis le Débonnaire, le deuxième concile deDouzy (874)? sainte Hildegarde, affirment que le législateur du Gassin a reçu, pour la composer, l'assistance particulière de l'Elsprit qui a dicté à l'Eglise les saints Canons'^. Sainte Hildegarde

1. s. Bernard, Apologia ad Guillelrnum ahbatem S. Theodoriciy VI. (Pal. Lat., CLXXxii, col. 906.)

2. Cités par Dom Martène, Comment, in Reg, S. P. Benedictif praef.

LA SAINTE REGLE 6i

écrit encore : « Saint Benoît Ta rédigée dans la crainte de Dieu et la piété, dans l'amour et la chasteté ; il n'y a rien qu'on puisse en retrancher, rien qu'on y puisse ajouter ; car rien ne lui manque, parce qu'elle a été composée et perfectionnée par l'Esprit-Saint : Quoniam a Spiritu Sancto Jacta et compléta est i. » La grande prophétesse du douzième siècle n'entend pas confondre les lumières que le Saint a reçues de Dieu avec l'inspiration des écrivains sacrés. Il suffît à la sainte Règle d'avoir été rédigée sous l'influence de ces grâces extraordinaires accordées par le Seigneur aux hommes qui ont une importante mission à remplir.

L'histoire lui rend un témoignage plus éloquent que toutes les louanges dont elle a été comblée, depuis saint Grégoire le Grand, par tant de papes, d'évêques et de personnages illustres.

Que de services n'a-t-elle pas, en effet, rendus à l'Eglise et aux âmes par l'action quatorze fois séculaire que les moines ont exercée !

Sainte Gertrude vit un jour le bienheureux Benoît au sein de la gloire éternelle. Il se tenait debout en présence de la paisible Trinité. Tout en lui inspirait le respect. De chacun de ses membres sortaient des roses merveilleuses, qui à leur tour en produisaient d'autres. C'était une floraison incomparable. Ces fleurs se faisaient remarquer, les unes par leur éclat, les autres par leur parfum. Chacune avait sa vertu et son odeur particulières. Ce spectacle causait une joie indicible à la sainte Trinité et à l'armée céleste tout entière. Ces roses figuraient les œuvres de tant de

I. Sainte Hildegarde, Com. in Reg. S, P. B., cité par Dom Martène, ibid.

Saints que les enseignements et les exemples de Benoît ont conduits, par le chemin royal de la vie monastique, au port de la patrie éternelle i.

Quel est le nombre de ces grands serviteurs de Dieu, enfants de Benoît et de sa Règle ? S'il fallait en croire Trithème, dans son ouvrage sur les hommes illustres de l'Ordre Bénédictin, et Jean Raulin, recteur du collège de Navarre, puis moine de Gluny (i5i4), la question se serait posée au temps du pape Jean XX. Sur son ordre, on aurait fait dans les archives de l'Église Romaine des recherches d'où il résulterait que la sainte Règle aurait donné 15.559 Saints ou Bienheureux. Il en est qui trouvent ce chiffre insuffisant, et ils parlent de 36. 000; quelques-uns vont même jusqu'à 56. 000 2. Ces calculs n'ont, à la vérité, d'autre fondement que l'imagination et la crédulité de ceux qui les ont mis au jour. Ne peut-on pas, cependant, répéter après Yepes que les Saints bénédictins forment une armée innombrable ?

Les grâces les plus variées se sont épanouies dans leurs rangs. On y voit des papes, comme saint Grégoire le Grand, saint Grégoire II, saint Grégoire VII ; des évèques, comme les Dunstan, les Lanfranc, les Rhaban Maur, et mille autres ; des martyrs, comme les Placide, les Boniface, les Adalbert. Les Anschaire, les Augustin, y représentent dignement les apôtres, pendant que l'auréole des docteurs vient orner le front de saint Pierre Damien, de saint Anselme, de saint Bernard. Il y a des abbés et des confesseurs, tels que saint Maur, saint Benoît d'Aniane, saint

1. s. Gertriidis, Legatus dwinœ pietatis, IV, xi., 33i-332, édit.

2. Cf. Yepes, Cronica gênerai de la Orden de S. Benito, t. I, p. 146; et Ziegelbauer, Historia rei Utterariœ O. S. B., t. II, p. 199.

Odon, saint Hugues. En tête des vierges marche la douce Scholastique. Qui peut compter celles qui viennent à sa suite offrira Jésus-Christ les lis de leur virginité ?

Saint Benoît a déployé, dans son œuvre législatrice, une largeur d'esprit dont il serait difficile de trouver ailleurs un pareil exemple. Au lieu de chercher à établir un nouvel ordre de choses, il se contente d'étudier les règles anciennes, les traditions monastiques de rOrientet de l'Occident, les pratiques de la sainte Eglise et de son droit, sans négliger les derniers débris de l'antique civilisation romaine. L'expérience, la méditation et la prière mûrissent le résultat de ses lectures et de ses recherches. Puis son génie, éclairé et fortifié par les lumières que Dieu réserve à ses Saints, forme avec ces éléments multiples la synthèse merveilleuse de sa Règle. On peut retrouver la pensée et les propres expressions de Cassien dans son chapitre de l'humilité, celles de saint Jérôme dans le chapitre premier, et constater à chaque instant l'influence de leurs écrits et des œuvres de « notre bienheureux Père saint Basile », pour employer les termes de saint Benoit. Ce qu'il dit des doyens, des instruments de travail et de la disposition du monastère peut également rappeler les conseils de Varron et (le Columelle. Sa Règle, néanmoins, grâce à l'unité de l'ensemble et à la perfection qu'il a su donner à tous les détails, reste absolument son œuvre.

Il a dû forcément prescrire des observances qui se modifieront avec le temps et les lieux. Mais ce qui ne changera jamais, c'est cette synthèse lumineuse de principes nets, vrais, immuables comme la vérité ellemême, et d'institutions sages, fondées sur la connais-

sance de la nature humaine et des conditions qu'impose la vie commune.

Il était impossible, avant lui, de constituer un monastère avec le seul secours des règles écrites. « La discipline monastique était flottante : chaque abbé en modifiait à son gré le fond et la forme ; on s'étudiait même à s'enrichir sans cesse d'usages nouveaux. Il n'y avait de bien fixé que la paternelle omnipotence de l'abbé 1. » Tout était donc livré à l'incertitude et au changement; l'influence sanctificatrice du monachisme était par là même paralysée, et ses institutions caduques. Mais dès que saint Benoît eut écrit sa Règle, les moines eurent une législation fixe. Ils purent aller en Espagne, en Angleterre, dans les forêts de la Germanie, s'implanter au sein des campagnes, ou s'installer dans les villes. Ce texte suffit pour donner à leurs monastères une constitution complète et définitive. Si des détails accessoires cédèrent la place à d'autres, les lignes principales ne varièrent jamais. « C'est une maison d'une immense grandeur, bâtie pour y loger toutes sortes de personnes différentes d'humeur, de sexe, et de condition, les enfants, les vieillards, les forts, les faibles, l'esclave et le libre 2. »

Elle put, seule, durant plusieurs siècles, satisfaire à tous les besoins de la société. Et lorsque de nouvelles familles religieuses surgirent, Chanoines réguliers, Ordres mendiants. Clercs réguliers, communautés sacerdotales ou autres, elles n'eurent à créer ni le cadre du monastère ni les principaux traits de son organisation. Ce que la tradition bénédictine leur offrait répondait trop bien aux exigences de leur vie

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