Id., XXII, LV
augmenter pour cela sa ration journalière. Afin que son corps ne soit pas seul à se nourrir, le lecteur offre à son intelligence Taliment plus précieux de la vérité. Ici encore, les moines trouvent les avantages de leur vie commune. Ils se servent mutuellement; et chacun fait la cuisine à son tour : cuisine fort simple, puisque le premier venu la peut préparer.
En somme, le genre de vie que saint Benoît propose à ses religieux est très pénible pour la pauvre nature. Mais que sont toutes ces austérités, si on les compare aux jeûnes, aux veilles, aux macérations des Pères des déserts? Si les Antoine, les Hilarion, les Pacôme, étaient venus au Mont-Gassin, n'auraient-ils pas traité ces moines de relâchés? Peut-être. Mais ce n'est pas sans avoir longtemps réfléchi et prié que le pieux législateur a cru devoir adoucir les observances monastiques de l'Orient, pour les mettre à la portée d'un plus grand nombre d'âmes. Cette discrétion, louée par le pape saint Grégoire, est restée un héritage cher à sa postérité. Que de choses se sont modifiées depuis son époque ! Les mœurs ne sont plus les mêmes, les tempéraments se sont affaiblis. Ge qui était un jeu pour les hommes du sixième siècle serait, de nos jours, un poids accablant. Faut-il donc, sous prétexte d'une fidélité aveugle aux prescriptions de la Règle, fermer les portes du monastère à une foule de chrétiens? Faut-il écraser les religieux sous le fardeau d'une observance excessive, et ne leur laisser ni la force ni les moyens de rendre à l'Eglise les services qu'elle leur demande ? Les hommes que Dieu a suscités pour réformer l'Ordre Bénédictin et pour établir les Congrégations monastiques ne se sont pas crus en droit de le faire. Et Rome, l'arbitre suprême de toutes les Règles, les a confirmés dans
leur sentiment. Voilà pourquoi, depuis plusieurs siècles, il s'est introduit peu à peu dans les monastères tout un ensemble de modifications qui leur ont permis de se recruter et de travailler au bien des âmes.
Ces adoucissements sont déterminés par les constitutions, que le Saint-Siège confirme de son autorité. Tantôt elles se présentent sous forme de constitutions proprement dites, distribuées avec méthode et distinctes de la sainte Règle; tantôt sous forme de déclarations ou explications pratiques, insérées à la suite de chacun de ses chapitres. Mais, constitutions ou déclarations, ce sont toujours elles qui font loi dans le monastère.
Le silence, le jeune, Tabstinence, sont les points sur lesquels s'est principalement exercée cette discrétion des réformateurs. La plupart des Bénédictins ont actuellement deux récréations par jour. Ils usent d'aliments gras plusieurs fois la semaine, sauf en Carême et durant l'Avent. La Congrégation Française conserve encore l'abstinence environ les deux tiers de l'année, et le nombre de ses jeûnes se réduit à une centaine.
Si ces adoucissements avaient besoin d'une justification, il suffirait de citer la judicieuse remarque de l'évêque de Poitiers : « Me demandez-vous, pieux fidèles, si l'on y garde (à Solesmes) toute l'observance rigoureuse de la règle première? Je pourrais vous répondre que la discipline générale au temps de saint Benoit différait à peine de la discipline monastique, et qu'en face des adoucissements apportés par l'Eglise aux observances communes des chrétiens, les moines de la Congrégation de France, tels que les a constitués canoniquement l'autorité du Saint-Siège, vous laissent phis loin derrière eux que leurs devanciers
n'y laissaient vos pères. Fions-nous à la sagesse de l'Eglise ; et quand, à cause de l'affaiblissement général des corps qui n suivi Taffaiblissenient de la foi, sa condescendance maternelle s'exerce si largement envers nous, ne nous plaignons pas qu'elle veuille bien ouvrir à un plus grand nombre les portes de la vie parfaite!. »
Quelle que soit l'importance des Constitutions, la sainte Règle n'en reste pas moins la loi fondamentale de toute vie bénédictine. Elle régit la communauté entière, comme elle guide les individus dans toutes leurs relations avec Dieu, avec leurs frères et avec le dehors. Elle préside à toutes les assemblées. Pour la graver dans les mémoires et dans les cœurs, on en lit chaque jour, à la fin de Prime, un passage, qui est répété en langue vulgaire au commencement du souper.
La fidélité à se conduire d'après les maximes de la Règle met Tàme du moine comme dans un moule, large, si l'on veut, qui, tout en lui laissant sa physionomie personnelle, le refait à l'image de saint Benoît, et, par là même, de Notre-Seigneur Jésus-Christ. De la sorte, c'est saint Benoît qu'il a toujours dans le cœur, afin de penser, d'agir, de parler comme lui, s'efforçant de reproduire dans sa conduite journalière tout ce qu'il connaît de sa vie et de ses vertus^.
Pour réaliser cet idéal du vrai Bénédictin, il faut, à une observance extérieure ponctuelle, joindre cette