‹ Le moine bénédictinChapitre 27 sur 88 · I. Sap., Tii · texte numérisé non relu

I. Sap., Tii

peut-être abrogé le règlement matériel, mais il a respecté l'iiitention et l'esprit du législateur. Que de notions saines, lumineuses et fécondes l'enfant de saint Benoît recueille dans cette étude ! Il les rapproche et les compare ; il en fait l'application autour de lui. De la sorte, les idées dominantes de la Règle se révèlent à lui, admirables d'unité et de variété.

Les lumières que lui apporte ce travail ne le satisfont pas encore. Il veut aller plus loin dans la connaissance de saint Benoît. La Règle pourrait, à la rigueur, s'expliquer par elle-même. Mais peu d'hommes sont assez droits et assez pénétrants pour saisir par ce seul moyen toute l'étendue de sa pensée. La plupart risquent de l'altérer, en lui substituant parfois leurs sentiments personnels.

La sainte Règle est un code. Qui veut le savoir à fond doit se placer, par une étude patiente et minutieuse, dans le milieu où vivait son auteur et refaire lui-même le travail auquel il s'est livré pour préparer sa rédaction.

Le Bénédictin qui en a la facilité fait donc appel à l'histoire et à l'archéologie; il étudie le siècle de saint Benoit, il met chaque épisode de sa vie dans son cadre. Il recherche quels étaient l'éducation de ses contemporains, leur caractère, leurs mœurs, leurs habitudes religieuses, civiles et domestiques. Les connaissances qu'il acquiert ainsi l'aident singulièrement à comprendre ce qui se faisait dans les monastères de Subiaco et du Mont-Gassin.

Puis il s'attache aux règles antérieures. Les vies des anciens moines d'Orient et d'Occident, leurs ouvrages ascétiques, les décisions conciliaires, lui permettent de combler les nombreuses lacunes qu'il y rencontre. 11 les analyse, les compare entre elles, les éclaire avec

les données que lui fournissent les historiens et les découvertes archéologiques, et il les rapproche de la Règle de saint Benoît. Prenant ensuite tous les détails de la discipline monastique, il les suit un à un en Italie, en Gaule, en Afrique, dans cet Orient surtout, qui fut le berceau et la grande école du monachisme ; il note les modifications qu'y ont apportées les difTérences de climat, de pays et de temps. Quand il a recueilli ces éléments divers, il étudie de nouveau le texte de sa Règle, qui déjà lui apparaît beaucoup plus intéressant et plus lumineux.

L'œuvre de saint Benoît, telle qu'il la connaît alors, n'est cependant qu'un germe, mais un germe qui contient les trésors d'une vie inépuisable. Gomment les connaître et les apprécier? Que le Bénédictin reprenne, une fois encore, son « livre » par excellence ; qu'il le suive à travers les siècles, et dans toutes les nations, atin d'examiner la manière dont il a été pratiqué et vécu, de constater les additions, les suppressions, les modifications qu'il a reçues pendant cette marche. Que rien n'échappe à ses investigations, pas même les emprunts que lui ont faits les évéques dans les conciles, les rois dans leur législation, et les fondateurs de nouvelles familles religieuses.

Il s'en va ainsi des lettres de saint Grégoire aux Régies du Maître, de saint Isidore, de saint Fructueux, de saint Ghrodegang et d'Amalaire. Après s'être arrêté sur l'épître de Théodemar à Gharlemagne, sur le concile d'Aix-la-Ghapelle et sur l'œuvre de saint Benoît d'Aniane, sur les Commentaires d'Hildemar et de Smaragde, il arrive à ces Ordines ou coutumiers des onzième et douzième siècles, qui, en Angleterre, en Italie, en Allemagne, en Espagne, en France, rayonnent autour de Cluny. Sans négliger

8o CHAPITRE III

Grandmont, la Chartreuse, Vallombreuse, Gamaldoli, les Chanoines réguliers, les Ordres mihtaires, il s'édifie des beaux exemples que lui offrent saint Bernard et les Cisterciens; puis il passe aux Ordres mendiants du treizième siècle ; il recueille les éléments que lui fournissent les Célestins, les Olivétains et les chapitres provinciaux qui précèdent les intéressantes Congrégations de Bursfeld, de Sainte-Justine, de Yalladolid, de Saint-Maur, etc. L'étude attentive et minutieuse qu'il leur consacre ne l'empêche pas d'examiner la Compagnie de Jésus et les nombreuses familles de Clercs réguliers qui ont précédé et suivi le Concile de Trente.

Tout en faisant cette exploration monastique, il lit les vastes recueils des conciles et des actes pontificaux, les \ies des Saints, leurs ouvrages, les livres liturgiques, les chroniques, les diplômes et les chartes des abbayes, les historiens et les publications modernes qui lui semblent de nature à l'éclairer. L'attention prêtée aux détails ne lui fait point perdre de vue les grandes lignes de l'histoire religieuse. Elles lui permettent de tout ramener à la Règle de saint Benoît avec cette largeur de vues qui, sans tomber dans recueil des idées systématiques et du parti pris, se met sérieusement à l'école d'un maître et, avec lui, se rend un compte exact de tout ce qui intéresse son œuvre, à un titre quelconque.

Les commentateurs de la sainte Règle peuvent le guider dans l'exécution de ce travail. Il n'a pas à les lire tous. Ils sont si nombreux M Torquemada etBoyer lui seront utiles, au point de vue du droit commun

I. Cf. la liste publiée par Dom Calmet dans son commentaire et à la lin de son premier volume, et par Ziegelbauer, Historia rei litterariœ, t. III, 12-32.

LA SAINTE REGLE 8i

et de la théologie morale. Ferez et Mège sont pratiques et pieux. Rancé lui fournira de beaux passages, perdus au milieu de trop fréquentes exagérations oratoires. Gazeus, tout en commentant les Conférences et les Institutions de Gassien, lui dira des choses fort intéressantes sur saint Benoit. Mais il ne consultera personne plus souvent ni plus volontiers que Martène, qui possède si bien la tradition monastique; malheureusement il noie trop sa pensée dans une surabondance de textes cités. Dom Galmet, qui l'a mis largement à contribution, le complète sur plusieurs points importants. Malgré leur valeur incontestable, ces commentaires ne le dispensent pas de lire les Disqiiisitiones monasticœ de Haeften. Get ouvrage, devenu fort rare, est une mine d'érudition. Martène, dont la compétence ne saurait être révoquée en doute, n'hésite pas à le donner comme le livre le plus complet qui ait jamais été publié sur la sainte Règle i.

Mais ni Haeften, ni Calmet, ni aucun autre commentateur ne peut suppléer à la lecture des Annales de Mabillon, et de son recueil des Acta Sanctorum Ordinis sancti Benedicti. L'histoire monastique n'est pas, à ses yeux, autre chose que saint Benoit vivant dans son Ordre et dans l'Eglise par sa Règle. La foi et la piété qui inspirent chacune de ses pages rendent cette étude pour le moins aussi édifiante qu'instructive.

Tous les moines ne sont pas tenus de se livrer à tant de lectures, pour acquérir, dans sa plénitude, l'esprit de leur état. Car, toute désirable qu'elle soit, une formation aussi complète ne saurait être à la portée de tous. Qu'il y ait seulement, dans chaque monastère, deux ou trois religieux faisant de la Règle

Page 1