BASILIQUE SAINT-MARTIN DE TOURS
sous son cloître un chanoine de Saint-Martin de Tours. Il s'appelait Odon. Dans sa jeunesse, il avait suivi les leçons de Remy d'Auxerre. De la Balme, dont il fut l'abbé après la mort de son fondateur, le bienheureux Bernon (927), saint Odon passa à Gluny. Gluny fut sous son gouvernement l'abbaye modèle. On célébrait au loin la pureté de ses observances et la ferveur de ses moines. Les évêques et les princes, stimulés par ce qu'ils voyaient ou par ce qu'ils entendaient dire, chargèrent Odon d'introduire la réforme dans les monastères soumis à leur autorité. Fleury, Saint-Germain d'Auxerre, Saint- Julien de Tours, Tulle, Sarlat, Aurillac, reçurent de ses mains les observances clunisiennes. Ge mouvement restaurateur gagna de proche en proche un grand nombre d'abbayes françaises. Il finit même par franchir les frontières, saint Odon eut l'honneur de le communiquer à Saint-Paul-hors-les-Murs. Les moines d'Angleterre furent des premiers à en subir l'heureuse influence. L'Allemagne ne tarda pas à le faire sien. L'Espagne le reçut de saint Odilon. Il ne fallut pas un siècle pour renouveler complètement la face de l'Europe bénédictine.
Gluny, dirigé pendant près de deux cents ans par quatre abbés qui furent de grands saints et des hommes de gouvernement, devint et resta le premier monastère de la chrétienté. Il finit par être, principalement sous saint Hugues, le centre d'une vaste et puissante association monastique, possédant des maisons dans tous les Etats de l'Europe. Ge fut l'Ordre de Gluny.
Gluny toutefois n'absorba point toutes les abbayes bénédictines. Parmi celles que réformèrent saint Odon, ses successeurs, leurs disciples ou leurs émules, il y en eut beaucoup, et des plus célèbres,
i8 CHAPITRE I
qui gardèrent toute leur indépendance. Quelquesunes même furent, en France, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, des foyers de vie et de réforme d'une intensité extraordinaire.
Pendant les onzième et douzième siècles, de saint Odon à saint Bernard, la famille de saint Benoit fut à l'apogée de sa puissance et de sa grandeur. Elle renouvela la jeunesse de l'Eglise. Ce sont ses enfants qui contribuèrent le plus à rendre au souverain pontificat son indépendance, au sacerdoce sa dignité. De leurs rangs surgirent des papes tels que Sylvestre II , saint Grégoire VII , le bienheureux Urbain II ; des évêques comme les Dunstan et les Anselme. Leurs exemples, plus que leurs enseignements, remirent en honneur la culture des lettres et des sciences et la pratique des arts. Leurs églises encore debout, les œuvres artistiques qui enrichissent nos musées et les manuscrits de nos bibliothècjues disent assez combien fut protonde leur action. C'est à eux surtout qu'il convient d'attribuer l'honneur de ce magnifique élau qui arma l'Europe pour la délivrance des Saints Lieux.
Jamais les Bénédictins ne reverront une période semblable. Ils avaient, au sein de la société, une situation prépondérante. Les services rendus les couvraient de gloire. Leurs monastères, beaux et bien bâtis, étaient richement dotés. Mais tout cela constituait un héritage bien difficile à porter. Sa conservation eût nécessité plus de courage et de force qu'il n'en avait fallu déployer pour l'acquérir, surtout en présence des rivalités mesquines qu'une situation pareille ne manquait pas d'exciter contre les moines de la part du clergé séculier et des laïcs.
Ce n'était point cependant le danger le plus grave. La vie diminuait dans ce corps naguère si robuste.
Les Bénédictins, trop portés à jouir du fruit des travaux de leurs ancêtres, ne se préoccupaient guère 'de rendre à l'Eglise et à la société les services que le passé leur donnait le droit d'attendre. Ils furent bien un instant secoués par la parole de saint Bernard et par l'exemple de Gîteaux ; mais ce fut pour retomber sur eux-mêmes. Le zèle déployé par les Franciscains et les Dominicains ne réussit pas davantage à les faire sortir de cet état. Conserver leur situation matérielle, en pratiquant les vertus indispensables à toute vie religieuse, fut leur principal objectif; aussi aurait-on vainement cherché parmi eux les grands saints et les serviteurs de l'Église, si nombreux dans les périodes précédentes. Les vocations se iirent rares. Par la force des choses, les monastères devinrent trop souvent, comme on l'a justement remarqué, les hôpitaux de la noblesse et de la bourgeoisie, qui trouvaient là une situation toute faite pour leurs cadets. Quelques abbayes en arrivèrent même à oublier leurs traditions sacrées, et à renoncer complètement à la Règle de saint Benoit pour jouir des libertés de la vie séculière.
Faut-il en conclure que les monies étaient devenus partout des hommes pervers et dégradés ? Non, certes. L'honnêteté de leur vie et la régularité de leurs mœurs suffisent pour maintenir l'Ordre dans son ensemble au-dessus d'accusations infamantes. S'ils ne marchaient pas sur les traces de leurs devanciers, s'il y eut parmi eux des prévaricateurs, ne peut-on pas en dire autant de la plupart des Ordres religieux, du clergé séculier et de l'épiscopat lui-même, sans parler des laïcs ?
La mission de la famille bénédictine n'était pas finie, malgré l'affaissement de la discipline et la diminution de sa ferveur. L'avenir lui réservait encore de
beaux jours. Dieu les préparait au sein même de cette humiliante décadence.
Les abbayes cisterciennes formèrent dès leur origine une union étroite, grâce surtout à la tenue régulière des chapitres généraux et à l'autorité de leurs décisions. Ce fut le secret de leur force et de leur prospérité. Quelques monastères bénédictins, probablement sur les conseils de saint Bernard, voulurent bénéficier de cette organisation. Ceux de la province ecclésiastique de Reims adoptèrent les premiers l'usage de ces réunions (vers ii3o). Le Saint-Siège leur donna ses encouragements. Innocent III, qui avait provoqué des assemblées analogues en Italie, en Normandie, en Angleterre et en Danemarck, les rendit obligatoires pour l'Ordre entier, au quatrième concile de Latran (i2i5). Honorius III, Grégoire IX, Nicolas IV, Clément Y, confirmèrent ce décret. En i336, Benoît XII publia la bulle connue sous le nom de Constitution bénédictine, qui prescrivait avec plus de force encore l'obligation des chapitres généraux, dont il régla le fonctionnement et les attributions. Pour en rendre l'exécution plus facile, il distribua tous les monastères de l'Ordre en trente-deux provinces. Il jetait ainsi les bases d'une organisation qu'il eût été possible peut-être de développer en la perfectionnant.
Mais les troubles qui désolaient alors la chrétienté ne permirent pas de recueillir tous les fruits que cette mesure pouvait faire espérer. Les abbayes anglaises furent presque les seules à en tirer profit. Ce fut pour leur plus grand avantage. Elles conservèrent ainsi, avec la régularité, un certain prestige jusqu'au jour de leur suppression, sous Henri VIII.
Si la bulle de Benoît XII ne réussit pas à rendre la vie à tout l'Ordre Bénédictin, elle contribua du
moins à déterminer plus nettement la voie dans laquelle devaient marcher les réformateurs de la période suivante. On s'en aperçut au concile de Constance (i4i4)- Les Pères ne firent que remettre en vigueur la Constitution bénédictine. Ce fut elle qui inspira les membres des chapitres généraux de la province ecclésiastique de Mayence, les auteurs des réformes de Melk et de Castel, et les fondateurs de l'union de Bursfeld. Cette dernière devint une Congrégation qui finit par embrasser la plupart des monastères de l'Allemagne du Nord. Ils étaient en pleine prospérité quand les guerres suscitées par le protestantisme vinrent compromettre l'existence de la plupart d'entre eux. Il y en eut même qui disparurent pour toujours. Lorsque la tempête fut passée, la Congrégation de Bursfeld parvint à se reconstituer, mais ce n'était plus la nombreuse et florissante union du siècle précédent.
On tenta, au début du dix-septième siècle, de réunir dans une seule Congrégation tous les monastères de langue allemande. Ces efforts échouèrent comme l'avaient fait, à la fin du quinzième siècle, ceux de Trithème et de quelques autres abbés de la Congrégation de Bursfeld. Au lieu de se grouper en un seul corps capable d'exercer en Allemagne une influence prépondérante par leur puissance, leur nombre et le crédit dont elles jouissaient, ces abbayes préférèrent rester dans l'isolement, comme elles le firent en Autriche, ou former de petites Congrégations locales, en Bohême, en Bavière, en Souabe, en Suisse, en Alsace. Leurs constitutions s'inspirèrent pour la plupart des règles et des usages suivis à Bursfeld.
En s'unissant les uns aux autres", ces monastères ne perdirent rien de leur autonomie. Les moines conservèrent le droit d'élire leur abbé, qui restait en
charge jusqu'à sa mort. Leur vœu de stabilité les liait d'une manière très étroite à la maison pour laquelle ils faisaient profession. Rien n'était plus conforme aux traditions immémoriales de l'Ordre Bénédictin. Pour ce motif et pour d'autres encore, ces Congrégations allemandes purent laisser aux monastères une physionomie qui fait penser aux plus beaux temps du moyen âge. Gela s'explique aisément. L'Ordre Bénédictin, dans ces pays, eut la bonne fortune d'échapper au fléau de la commende. Il n'en fut malheureusement pas ainsi dans le reste de l'Europe, où les monastères étaient livrés trop souvent à des séculiers laïcs ou clercs, désignés par les princes et même, dans certains cas, par l'autorité ecclésiastique. Les abus qui en résultaient sont trop connus pour qu'il y ait à les rappeler ici.
Les réformateurs durent se préoccuper de cette situation particulière et chercher le moyen d'y appliquer un remède efficace.
Dom Louis Barbo, qui fonda la Congrégation italienne de Sainte-Justine de Padoue (i4o8), appelée plus tard du Mont-Cassin, sacrifia dans ce but la perpétuité des abbés et leur élection par le couvent. Le chapitre général fut chargé de les choisir. Il devenait ainsi le véritable chef de la Congrégation, sur laquelle il exerçait la plus grande influence. Dès lors, il n'y eut plus moyen de rétablir la commende. Des constitutions ou déclarations pleines de sagesse et appliquées par une autorité forte et discrète assurèrent aux religieux la possibilité de mener une vie fervente et vraiment bénédictine. Le succès justifia pleinement l'innovation tentée par Louis Barbo.
Quelques-uns auraient voulu que les monastères d'autres pays pussent en recueillir les avantages. Pour cela, il n'y aurait eu, pensaient-ils, qu'à les faire
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entrer dans la Congrégation de Sainte- Justine. Mais un pareil procédé ne pouvait réussir, à une époque oii les nations européennes se repliaient sur ellesmêmes pour veiller avec un soin jaloux à leurs propres intérêts et pour se protéger contre toute ingérence étrangère. L'abbaye de Lérins fut la seule qui resta jusqu'à la fin soumise à la Congrégation italienne. Tout ce que Ton put faire fut d'établir dans chaque* pays des groupements monastiques autonomes, en s'inspirant de ce qui se passait en Italie.
Quelques abbayes espagnoles adoptèrent, pendant le quinzième siècle, les observances du prieuré de Saint-Benoît de Yalladolid. Lorsque l'esprit de réforme saisit l'Espagne et ses institutions religieuses, sur la fin de ce siècle, ce premier essai d'union se trouva tout naturellement être le centre autour duquel vinrent se grouper l'un après l'autre la plupart des monastères du pays. Ferdinand et Isabelle la Catholique les poussaient dans cette voie. Rome, qui ne cessait de les encourager, leur proposa comme modèle la Congrégation de Sainte-Justine de Padoue. La nouvelle Congrégation prit le nom de Saint-Benoît de Yalladolid. Comme sa sœur aînée, elle supprima les abus de la commende, en remettant au chapitre général l'élection des abbés, qui cessèrent d'être perpétuels. Chaque maison conserva son noviciat. Les religieux qu'elle admettait à la profession lui appartenaient d'une manière spéciale en vertu de leur vœu de stabilité.
Les monastères aragonais et catalans, à l'exception du Montserrat et de Saint-Féliu de Guixol, refusèrent d'entrer dans la Congrégation de Saint-Benoît de Yalladolid. Ils se contentèrent de l'union établie entre eux par Benoît XII, dont la bulle servit de base à leur organisation et à leurs constitutions. On les connaît sous le nom de Claustrales,
Quelques Bénédictins espagnols partirent de Valladolid pour aller réformer les monastères du Portugal et les réunir dans une Congrégation particulière, qui envoya plusieurs de ses membres implanter la vie monastique dans la riche colonie du Brésil. Ils y établirent un certain nombre d^abbayes, qui formèrent une province florissante dépendant du chapitre général de la mère-patrie.
Les moines de Valladolid rendirent à l'Ordre de Saint-Benoit et à la sainte Eglise de Dieu un service signalé le jour où ils admirent à la profession de jeunes catholiques anglais, réfugiés en Espagne (1600). La vie bénédictine leur avait paru le meilleur moyen de se préparer à évangéliser un jour leur pays. Ils ne tardèrent pas à porter la vraie foi dans cette île, qui l'avait reçue jadis de saint Augustin et de ses compagnons, Bénédictins eux aussi. Quand ils furent assez nombreux et assez forts pour voler de leurs propres ailes, ils formèrent la Congrégation Anglaise, qui conserva le plus fidèlement possible les constitutions de Saint-Benoît de Valladolid. Comme ils ne pouvaient séjourner en Angleterre qu'isolément ou par petits groupes, force leur fut d'établir leurs monastères en France ou dans les Pays-Bas. Ils en eurent à Douai, à Dieulouart, à Paris, à Saint- Malo.
Une première tentative de réforme monastique se fit en France à Chezal-Benoît. Brantôme, Saint- AUyre de Clermont, Saint-Vincent du Mans, Saint-Martin de Séez, Saint-Germain des Prés, s'unirent à cette abbaye pour adopter les observances de Sainte-Justine et pour former à leur tour une nouvelle Congrégation qui prit le nom de Chezal-Benoît (i5o5). Il lui aurait fallu, pour s'étendre davantage, l'appui de l'autorité royale ; car le roi pouvait seul l'aider à supprimer la
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commende. Ce concours lui fit défaut ou ne lui fut accordé que d'une manière tout à fait insuffisante.
Il y eut, après le concile de Trente, une union des principaux monastères français, connue sous le nom de Congrégation des Exempts (i53o). Ses promoteurs cherchèrent moins à rétablir la discipline qu'à conserver leurs privilèges, et plus particulièrement celui de l'exemption, chose désormais impossible pour les abbayes isolées. Quelques monastères belges les avaient devancés dans cette voie depuis plusieurs années. Mais ce n'étaient pas ces tentatives de réforme qui devaient rendre aux Bénédictins français la vie et la ferveur. Ils durent attendre, pour retrouver leur jeunesse, les premières années du dix-septième siècle.
L'Ordre de Saint-Benoît ressentit alors les heureux effets de la renaissance religieuse qui provoqua dans notre pays un épanouissement de sainteté extraordinaire. Trois réformes se partagèrent ses maisons : Gluny, Saint-Vanne et Saint-Maur. Elles furent même un instant fondues en une seule Congrégation. Ce fut malheureusement éphémère.
La plupart des abbayes de la Lorraine et des provinces limitrophes s'unirent pour former la Congrégation de Saint- Vanne et de Saint-Hydulphe. Elle eut pour berceau Saint- Vanne de Verdun, et pour auteur le vénérable Dom Didier de La Cour (1600). Les moines lorrains prirent modèle sur leurs frères d'Italie, dont ils adoptèrent les constitutions.
Leur exemple provoqua en France un mouvement de réforme qui s'étendit peu à peu et finit par envahir un grand nombre de monastères. Ils voulaient au début s'affilier simplement à la Congrégation de Saint- Vanne. Mais comme la Lorraine n'appartenait pas alors au royaume, on ne crut pouvoir les
soumettre à des supérieurs étrangers. La création d'une Congrégation distincte s'imposa. Elle fut mise sous le vocable de Saint-Maur.
La grande majorité des abbayes lorraines et françaises étaient en commende. Il ne fallut pas longtemps pour se convaincre qu'il serait absolument impossible de les affranchir de cette servitude, comme on avait pu le faire en Italie et en Espagne. On dut donc supporter ce mal, en prenant des mesures capables de l'empêcher de causer à l'Ordre de trop graves préjudices. Les abbés et prieurs commendataires, nommés parle roi, continuèrent à jouir de la partie des biens monastiques désignée sous le nom de mense abbatiale ou priorale, sans avoir le moindre droit sur les religieux, ni sur la mense conventuelle, ou part des biens qui leur revenait. Le titre d'abbé devenait ainsi purement honorifique. Les moines étaient soumis à l'autorité de prieurs triennaux, élus par les supérieurs majeurs ou par le chapitre général. Les maisons, groupées en province, n'avaient pas de noviciat particulier. Les profès n'appartenaient plus, en vertu de leur vœu de stabilité, à un monastère spécial.
Les Congrégations Bénédictines de ces derniers siècles ont formé des hommes et accompli des œuvres dignes de figurer à côté de ce que les périodes antérieures ont produit de grand et de beau. Le protestantisme trouva parmi quelques enfants de saint Benoit de vigoureux adversaires, en Angleterre et en Allemagne. Quelques-uns reçurent la palme du martyre. Les moines portugais et espagnols évangélisèrent les païens du Nouveau Monde. Il y eut autour de la plupart des abbayes allemandes et de quelques monastères italiens et français des collèges qui rivalisaient avec ceux de la Compagnie de Jésus. Des Bénédictins espagnols, portugais, italiens et allemands enseigné-