‹ Le moine bénédictinChapitre 4 sur 88 · LE VENERABLE I>OM · texte numérisé non relu

LE VENERABLE I>OM

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rentavec succès dans les Universités de leur pays. Les chaires de la célèbre Université de Salzbourg furent constamment occupées par des enfants de saint Benoit.

Mais ce fut surtout par leurs œuvres littéraires que les moines se firent une place des plus honorables parmi les serviteurs de l'Église et de la société. Les travaux historiques de l'illustre Congrégation de Saint- Maur et ses éditions des Pères de l'Eglise ouvrirent à l'érudition une voie sure. Les Mabillon, les Montfaucon, les Martène créèrent, par leur exemple plus que par leurs leçons, une école scientifique que les maîtres actuels se font gloire de continuer.

Les hommes recommandables par l'héroïcité de leurs vertus ne firent pas défaut à la famille bénédictine, pendant ces derniers siècles de son histoire. On les rencontre en Espagne, en Allemagne, en Italie, en Angleterre, en France, c'est-à-dire dans tous les pays où la sainte Règle compta des disciples. Il est fort regrettable que les Bénédictins n'aient pas imité les religieux de fondation plus récente, qui ne reculent ni devant les démarches ni devant les sacrifices, lorsqu'il s'agit de procurer les honneurs liturgiques à quelques-uns des leurs morts en odeur de sainteté.

La Congrégation Anglaise a depuis peu compris les inconvénients qui résultaient de cette négligence. Grâce à son zèle, plusieurs moines anglais ont été inscrits parmi les bienheureux. Cet exemple deviendra contagieux dans l'Ordre, il faut l'espérer.

Vers la fin du dix-huitième siècle, le gallicanisme, le joséphisme et les théories rationalistes, que l'on décorait du titre pompeux de philosophie, avaient préparé la tempête révolutionnaire, qui allait bientôt fondre sur l'Eglise et ruiner la plupart des institutions religieuses dans une grande partie de l'Europe catholique. L'Ordre de Saint-Benoît ne fut pas plus épar-

3o CHAPITRE I

gné que les autres. L'empereur Joseph II supprima dans les diverses provinces soumises à son autorité de nombreuses abbayes, sans tenir le moindre compte des gloires du passé ni des services rendus. En France, la fameuse Commission des Réguliers inaugura, sous le faible Louis XV (1^68), toute une série de vexations contre les religieux, en attendant que les révolutionnaires vinssent les disperser, fermer leurs monastères et confisquer tous leurs biens. Les armées de la République traitèrent avec une extrême rigueur les communautés monastiques dans tous les pays où les entraîna la victoire. Si Napoléon mit un terme aux mesures violentes, il ne se montra pas cependant favorable aux Ordres religieux. Les gouvernements qui s'inspiraient de sa politique cherchèrent à les supprimer toutes les fois que la chose fut possible. Plus tard, l'Espagne (iSS^) et le Portugal marchèrent à leur tour dans cette voie malheureuse. En Italie, l'occupation du royaume de INaples et des Etats Pontificaux par les troupes piémontaises fut le signal de la persécution contre les moines et les religieux de tous Ordres.

Jamais on ne vit, dans le cours des siècles, s'accumuler, en si peu d'années, autant de ruines monastiques. Qui donc, au sein d'une pareille catastrophe, aurait pu croire à la possibilité d'une restauration? Elle eut lieu cependant. Nous sommes les heureux témoins des développements inespérés qu'elle a pris avant la fin du dix-neuvième siècle.

Les Bénédictins anglais, chassés de leurs maisons françaises, trouvèrent dans leur patrie une liberté qui leur avait été impitoyablement refusée jusqu'à ce jour. Ils ne tardèrent pas à organiser plus fortement leurs missions, à fonder des monastères et des collèges florissants.

L'ORDRE RENEDICTIN

L'empereur François II laissa aux Bénédictins autrichiens la liberté de rentrer peu à peu dans leurs abbayes et de rouvrir leurs noviciats. Ils forment en ce moment trois Congrégations : celle de l'Immaculée- Gonception, celle de Saint-Joseph et celle de Saint- Martin de Pannonie.

Les moines suisses rentrèrent chez eux pour reconstituer la Congrégation Helvétique (i8o3). Celle de Ba-

ABBAYE DE MARTINSBERG

vière se rétablit à Metten (i83o). La vie surabonda dans les monastères suisses et bavarois. Ils furent bientôt à même d'envoyer aux Etats-Unis (1846 et 1854) deux groupes de moines missionnaires. Par eux, l'Ordre de Saint-Benoît a pris dans le Nouveau Monde un rapide et beau développement. Il y compte déjà une douzaine d'abbayes. Le chiffre des religieux et des novices s'élevait à 281 dans le seul monastère de Saint-Vincent de Pensylvanie, en 1894.

Le tour de notre pays vint en i833. Dom Guéranger

prit possession du prieuré de Solesmes, qui fut érigé, quatre ans plus tard, en abbaye et en chet de la Congrégation de France. Les fils de Dom Guéranger occupent à cette heure les monastères de Solesmes, de Ligugé, de Sainte-Madeleine de Marseille, de Glanfeuil, de Wisques, de Saint- Wandrille, de Paris et de Kergonan. Quelques-uns d'entre eux ont rendu la vie à Fabbaye espagnole de Saint-Dominique de Silos. D'autres sont établis à Farnborough, en Angleterre.

Deux moines d'origine allemande, profès de Saint- Paul-hors-les-Murs, vinrent se mettre à l'école de l'abbé de Solesmes, avant de fonder le prieuré de Saint-Martin de Beuron, dans la principauté de Hohenzollern. Dom Maur et Dom Placide Wolter obtinrent de Pie IX l'érection de leur monastère en abbaye (1868). Beuron est devenu, en peu d'années, le centre de l'une des plus florissantes Congrégations Bénédictines.

En Espagne, le règne d'Alphonse XII fut pour tous les Ordres religieux le signal d'une merveilleuse efïlorescence. Les noviciats du Montserrat, de Silos et de Samos permettent d'espérer pour les Bénédictins espagnols une ère de grande prospérité. Les moines de Beuron travaillent depuis peu à restaurer les Congrégations Brésilienne et Portugaise.

Un mouvement réformateur, parti de Subiaco (i85i), s'étendit à plusieurs monastères italiens. La Congrégation Cassinienne de la Primitive Observance, qui en est sortie, s'est adjoint des monastères ou prieurés espagnols, français, belges, anglais ou américains ; elle a pu faire un certain nombre de fondations.

L'ancienne Congrégation du Mont-Cassin s'est trouvée aux prises avec des difficultés de toutes sortes, à la suite de l'avènement de Victor-Emmanuel. Elle

a pu néanmoins conserver ses monastères les plus importants, et rendre à l'Eglise d'utiles services.

Durant le dix-neuvième siècle, les Bénédictins n'ont pas cessé un seul instant de se dépenser pour la gloire de Dieu. Les monastères autrichiens, bavarois, suisses, anglais, américains, donnent, dans les écoles qu'ils dirigent, renseignement secondaire, et parfois même supérieur, à une nombreuse jeunesse. L'abbaye du Mont-Gassin en Italie, et celle de Maredsous en Belgique, possèdent des collèges prospères. Un grand nombre de religieux se sont fait remarquer par leurs publications scientifiques ou littéraires. Quelques-uns ont, comme Dom Guéranger, exercé sur le courant intellectuel de leur époque une influence considérable. Rome est venue chercher parmi eux des cardinaux qui ont honoré le Sacré-Collège, et des évêques qui ont bien mérité de leurs diocèses. Dieu n'a pas refusé à la famille bénédictine les nobles labeurs de l'apostolat. De nouveaux champs se sont ouverts devant son activité, en Amérique, sur les côtes orientales de l'Afrique, en Australie et dans les îles Philippines. Quelques-uns de ses membres ont cueilli la palme du martyre au Zanzibar.

Dans tous les pays où elle a pu mettre le pied, on peut lui appliquer sans crainte ces paroles de nos saints Livres : Panem otiosa non comedlt.

L'essor que semble lui donner la Providence, le nombre et la ferveur de ses nouvelles recrues, la ferme volonté qu'ont les jeunes et les anciens de travailler de tout cœur au service de l'Église, leur zèle à faire revivre les meilleures traditions du passé, tout porte à croire que Dieu ne lui ménagera pas les hommes puissants en œuvres et en panoles, capables de glorifier Dieu, d'honorer leur Ordre, de servir les

âmes et de guider leurs frères.

Ces espérances se trouvent singulièrement fortifiées par une institution due à l'initiative de Léon XIII. Pour unir par des liens à la fois larges et forts les diverses Congrégations, qui jusque-là vivaient isolées les unes des autres, il leur a donné un Primat, ou Supérieur général. Son autorité, sans porter atteinte le moins du monde à l'autonomie traditionnelle de chaque maison, les rapproche et en fait véritablement un Ordre. Le Pape lui a assigné pour résidence l'abbaye romaine de Saint- Anselme. Ce monastère, de fondation papale, renferme une Université qui recrute ses maîtres et ses élèves parmi l'élite des enfants de saint Benoît dans le monde entier. C'est donc un lien d'autorité et d'intelligence qui saisit tous les membres de l'Ordre Bénédictin, et leur fait mieux sentir toute la force que l'Esprit-Saint a renfermée dans leur Règle sainte pour la gloire de Notre-Seigneur et le bien de son Église.

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Le Bénédictin, serviteur de Dieu. — Les droits de Dieu. — Les préceptes et les conseils. — Les vœux de religion. — La pauvreté. — La chasteté. — L'obéissance. — La stabilité. — Supériorité de la vie religieuse. — Utilité de la vie religieuse.

SAINT Benoît déclare, dans sa Règle, qu'il veut ouvrir une école, pour enseigner à ses disciples la science et la pratique du service divin i. Il nous montre par là toute sa pensée sur la vie monastique. Il l'envisage comme le service de Dieu. Le moine est le serviteur du Christ. Les Pères de l'Église et les écrivains du moyen âge sont pénétrés du même sentiment lorsqu'ils emploient les termes servus Dei, famulus Christi, pour désigner le religieux, et non le simple chrétien ou le prêtre séculier, voué cependant au Seigneur par une vie plus sainte menée au milieu du monde.

Le moine est un serviteur. Toutefois ce terme,

I. Constituenda est ergo a nobis dominici schola servitii, (Reg. S. Bened., Prol.)

quand il lui est appliqué, revêt un sens plus haut et plus complet que celui qu'il reçoit généralement dans la langue française. Notre mot serviteur n'exprime, en effet, que l'idée d'un service temporaire. Le servus latin dit beaucoup plus. Il suppose un service permanent, rempli en vertu d'un état, dans lequel l'homme se trouve fixé, soit par sa naissance, soit par la loi du plus fort, soit par un acte de sa volonté. De la sorte, il y a entre le maître et le serviteur des liens qui ne peuvent se rompre sans le consentement du premier. C'était jadis la condition d'une multitude d'hommes, que la langue moderne appelle du nom d'esclaves. Mais la bonté de Dieu le Père, la miséricorde infinie de Notre - Seigneur, et la suavité du joug qu'il place sur les épaules des siens, ne permettent pas de parler d'esclavage quand il s'agit d'êtres consacrés à son service. Non, le moine n'est pas l'esclave du Seigneur. Si les droits divins sur lui ne sont pas moins étendus que ceux du maître antique sur son malheureux esclave, Dieu ne les exerce jamais avec la même rigueur. Il se montre plutôt chef de famille, père véritable ; et ceux qui lui appartiennent, ses serviteurs, se voient incorporés à sa famille ; ils forment sa maison; ils sont ses domestiques, ses enfants.

Les droits du Seigneur sont incontestables. C'est lui qui a créé l'homme; qui lui conserve l'être, la vie et l'usage de toutes ses facultés. En retour, il lui demande de travailler à sa gloire et à l'exécution de ses volontés par tous les moyens dont il dispose. C'est un devoir dont rien au monde ne saurait l'affranchir.

A ce premier droit, la miséricorde divine en ajoute un second, qui n'est pas moins rigoureux.

L'homme, en abusant de sa liberté, a voulu secouer le joug de l'obéissance et se substituer à son Créateur. Il a oublié ses devoirs de créature, pour se forger des droits. Alors la justice de Dieu s'est appesantie sur le rebelle, qui désormais se voit condamné à la peine et aux horreurs de la mort, prélude douloureux des supplices de l'enfer. Mais l'état misérable où gisait sa créature de prédilection toucha le cœur du Fils de Dieu ; il descendit du ciel, revêtit la nature humaine et assuma sur lui toutes les rigueurs de la colère divine, en arrachant par sa passion le genre humain à l'esclavage dii péché et de la mort.

Cette intervention de la bonté du Créateur, pour rendre à l'homme sa dignité sublime, lui a fait une obligation nouvelle de le servir durant sa vie entière. S'il tente de la nier, soit en théorie, soit en pratique, il devra subir les conséquences de sa rébellion, dans des tourments qui ne finiront jamais.

Tel est le sort de la créature, rachetée par le sang de son Créateur.

11 n'appartient pas à l'homme d'assigner leur limite aux droits de Dieu sur lui ni d'en déterminer l'exercice. Il n'a qu'à s'incliner humblement et sans discuter devant les manifestations de sa volonté souveraine. Oui, c'est à Dieu seul qu'il convient de parler et de commander ; le rôle de sa créature est d'écouter et d'obéir. Il parle par cette voix de la raison naturelle, qui retentit au cœur de tout homme ; il a parlé par la bouche de Moïse et des Prophètes ; il est ensuite venu personnellement instruire les peuples, et son Eglise continue d'enseigner en son nom. La situation particulière dans laquelle sa Providence place chaque individu lui déclare encore sa volonté, en lui traçant ses devoirs d'état.

Il aurait pu imposer à tous les obligations les plus

étendues, sans que personne fût autorisé à blâmer cette exigence. Il est le maître, ego Dominus, et nul ne peut lui demander les motifs de sa conduite; sa volonté est la règle indiscutée de la justice.

Mais sa miséricorde infinie a eu pitié de la faiblesse humaine. Elle n'a voulu ni l'écraser sous le poids insupportable de prescriptions excessives, ni l'exposer aux périls de la résistance par des commandements multiples et minutieux. La masse des hommes n'est tenue qu'à l'observation des préceptes. Or, le nombre en est si restreint, ils répondent si admirablement aux conditions de sa nature, ils ont pour les individus et pour les sociétés de tels avantages, et Dieu en facilite l'accomplissement par des grâces si abondantes, que l'homme peut bien proclamer léger et agréable le joug de ce service commun.

Le Seigneur souhaite ardemment que le fidèle ne se borne pas à la pratique des préceptes. Il voudrait le voir se rapprocher davantage encore de lui par une conformité plus complète à sa volonté et un service plus intime. Mais il ne veut pas lui en faire une obligation. Il se borne à manifester un désir et à donner des conseils. Ces désirs, ces conseils, il en a rempli l'Evangile. Depuis son départ pour le royaume de son Père, la voix de l'Esprit-Saint ne cesse de les répéter par le monde.

Saint Benoit le représente parcourant les multitudes, et cherchant partout des hommes généreux qui veuillent accepter les conditions et les avantages de ce service plus étendu et plus parfait. A tous il adresse de pressantes invitations ; il fait briller à leurs yeux des perspectives attrayantes : ce sont les promesses du temps, ces jours heureux et bons que célèbre le Psalmiste, cette paix qui constitue dès ici-

bas le centuple évangélique; ce sont les promesses de l'éternité, une vie, une félicité, qui ne finiront point. Et qiiœrens Dominus in multitudine populi, cui hœc clamât, operarium suiim, iterum dicit : Quis est homo qui valt vitam, et cupit videre dies bonos 1 ? Peut-il y avoir appel plus doux et plus persuasif?

Plusieurs imitent l'adolescent dont parle saint Luc 2. Ils s'offrent au Seigneur en disant : « Me voici : Ecce adsam ^. Que me faut-il faire pour posséder la vie éternelle ? à quelle condition p,uis-je mériter l'honneur d'habiter avec vous? » Saint Benoit traduit ces paroles du Sauveur par la réponse du Prophète : « Evite le mal et pratique le bien^. Marche dans V innocence et accomplis la justice^. — Mais, Seigneur, peuvent-ils répliquer, il y a longtemps que j'observe vos préceptes. Que me reste-t-il à faire, pour vous mieux servir? » Ils entendent encore ces mêmes paroles : « Evite le mal et pratique le bien, marche dans l'innocence et accomplis la justice. Tu as gravi le premier degré par la pratique des préceptes. Il te reste à gravir le degré supérieur. Cherche à fuir le mal et à faire le bien dans la perfection. Suis les voies d'une innocence parfaite ; ne mérite aucun reproche dans l'accomplissement de la justice. En d'autres termes, tu étais un bon chrétien ; sois dorénavant un chrétien parfait, sois un religieux, par la pratique des conseils. »

Les conseils ne sont, en effet, que le complément et la perfection des préceptes.

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