I. Reg., Lxiv
pas connu d'autre régime, et cependant ils ont vu l'extraordinaire prospérité de l'Ordre Bénédictin ; et jamais il n'y a eu dans les cloîtres autant de saints, et surtout de saints abbés. N'est-ce pas la plus éloquente justification de la perpétuité ?
Quant à l'élection par les moines, elle se prête bien, je le reconnais, à quelques-uns des inconvénients du suffrage universel. Mais, comme elle rend l'obéissance plus facile, et ferme mieux la bouche du murmurateur ! En arrachant un de leurs frères aux douceurs de la vie commune, pour charger ses épaules de la croix du commandement, les moines contractent à son endroit l'obligation rigoureuse de l'aider par la prière, par la patience et par une obéissance cordiale. Si son gouvernement vient à leur déplaire, ils ne pourront s'en plaindre qu'à eux-mêmes. Car l'homme doit avoir au moins le courage de supporter les conséquences fâcheuses d'un acte qu'il a posé librement. Il manquerait de loyauté en essayant de faire peser sur un autre, victime peut-être de son choix, une responsabilité qui est la sienne.
Les Bénédictins ont eu de grandes luttes à soutenir, durant le moyen âge, pour conserver le principe de l'élection conventuelle. Les malédictions des fondateurs d'abbayes, les anathèmes des papes et des conciles, les privilèges des empereurs et des rois ne réussirent pas toujours à la défendre contre la rapacité et l'ambition sacrilèges de certains évêques et de nombreux seigneurs qui trop souvent cherchaient à s'emparer du gouvernement monastique ou à le livrer à leurs créatures. Ces intrusions étaient la cause d'une inévitable décadence matérielle et morale. Aussi les restaurateurs de la discipline commençaient-ils par rendre aux moines le droit de choisir leur abbé. Lorsque les fondateurs des Congrégations de Sainte-
Justine, de Valladolid, de Saint-Maur, se virent dans l'impossibilité de réagir efficacement contre l'abus de la commende, ils sacrifièrent le principe de la perpétuité et ils transportèrent l'élection du chapitre conventuel de chaque abbaye au chapitre général. Cette violation de la lettre et de l'esprit de la sainte Règle, légitimée par l'autorité du Siège Apostolique, trouvait son explication dans les circonstances que traversait l'Ordre Bénédictin. Elle a, du reste, produit pendant plusieurs siècles de très heureux résultats. Les motifs qui l'avaient imposée ont disparu depuis longtemps, et les monastères reviennent peu à peu à leur tradition séculaire.
L'élection du supérieur par ceux qu'il doit gouverner ne porte aucune atteinte au principe de l'autorité. Car, descendant de Dieu, en qui réside dans sa plénitude le droit de conduire les hommes, elle ne saurait venir des électeurs. L'abbé n'est donc pas le délégué ou le représentant de ses moines, ni l'exécuteur des volontés et des décisions d'une assemblée monastique qui entend se gouverner elle-même. Non. Le monastère ne saurait jamais être une république.
Saint Benoit ne veut pas néanmoins faire de l'abbaye une monarchie absolue. Les pouvoirs de l'abbé sont délimités par la Règle et par le droit canon. Il n'y a rien d'arbitraire dans sa conduite. En tout, il se croit le représentant de Jésus-Christ ; il administre en son nom sous la surveillance de l'Eglise, qui s'exerçait, au sixième siècle, par l'évêque diocésain, par les abbés et les chrétiens éminents du voisinage ^ Les Congrégations monastiques ont créé toute une organisation dans le but de seconder l'abbé