I. Act., VI
donner, pour les décisions à prendre ; c'est par elle qu'il établit le règne de Dieu dans les cœurs. Quel beau spectacle n'offrent pas les vies admirables de tous ces saints qui, depuis saint Benoît, ont gouverné tant d'abbayes ! Les quelques instants que leurs nombreuses occupations leur laissaient pendant la journée ne suffisaient pas à leur besoin de prière ; ils continuaient leur entretien avec Dieu pendant que leurs frères allaient au dortoir prendre un repos bien mérité ; ils les devançaient encore le matin, dans l'oratoire, pour sanctifier leur journée par la récitation des psaumes, parfois de tout le psautier. Ils savaient, ces bienheureux serviteurs du Christ, que là se trouve le moyen d'assurer le succès de leurs efforts.
Les moines connaissent la puissance de la prière du père abbé. Ils savent que le Seigneur, en le chargeant de leur conduite, ne s'est pas borné à lui donner l'autorité qui parle et qui commande ; il l'a investi du droit plus élevé peut-être de lui parler d'eux et d'obtenir les grâces dont ils ont besoin pour remplir tous leurs devoirs d'état. Aussi avec quelle confiance filiale ne viennent-ils pas soumettre à ses bénédictions et à ses prières leurs labeurs ascétiques, leurs travaux particuliers, leurs entreprises pour la gloire de Dieu et le bien des âmes.
Saint Benoît propose à l'abbé un second moyen d'assurer le succès de son gouvernement. Il consiste à enseigner à ses disciples la pratique de la vertu et de la sainteté par ses actions plus encore que par ses paroles ^ Dans ce but, il est toujours à la tête de sa communauté, au chœur, au travail, partout. Il appa-
I. Omnia bona et sancta, factis ampllus qiiam verbis, ostenderc, (Reg., II.)
raît à tous comme l'image vivante de la Règle. Sa tenue, son langage, ses actes, tout en lui est une prédication. Il suffît de le considérer pour savoir ce que l'on doit faire. Souvent l'intérêt de la maison ou des devoirs particuliers lui imposent des absences ; sa santé peut exiger des ménagements ; son cœur ne cesse pas alors de veiller sur sa famille et de parler à Dieu de ses nécessités et de ses occupations. Il laisse à sa tête celui qui est dans le monastère son œil, son bras, un autre lui-même, le prieur, pour continuer à tous l'utile leçon et la grâce de la présence du vicaire de Jésus et de la Règle vivante.
Qu'il est puissant, cet abbé ainsi uni par les liens indissolubles de l'obéissance personnelle à cette Règle sanctifiante, et surtout par la pratique de ces beaux enseignements que saint Benoît lui. adresse à lui, abbé, dans ses chapitres deuxième : Quel doit être VAbhé, et soixante quatrième : De V Election de VAbbé ! Nulle part ailleurs le bienheureux Patriarche n'a montré autant la discrétion et la sagesse qui le caractérisent, et une connaissance aussi profonde du cœur humain. Sa doctrine est pour tous les temps et pour tous les pays, on peut dire pour tous les hommes. Il n'est personne qui lise et médite ces quelques pages sans y trouver une lumière pour se connaître lui-même et les autres, et une force pour devenir meilleur. Saint Grégoire le Grand, qui a tracé de main de maître les devoirs de la charge pastorale, paraît avoir écrit son Liber pastoralis sous l'influence des principes que saint Benoît a si parfaitement exprimés.
Le service des intérêts qui lui sont confiés préoccupe l'abbé plus que les vains honneurs de la préséance et les égards que la religion et la gratitude de
ses inférieurs lui prodiguent d'autant plus volontiers qu'il semble y ajouter personnellement moins d'importance i. Il tempère son autorité par une bonté exquise et par une paternelle condescendance, proportionnant le travail aux capacités de chacun, ménageant les faiblesses du corps et celles de l'esprit, n'exigeant pas d'un homme tous les efforts qu'il pourrait en attendre 2. On ne voit jamais en lui ces soupçons, ces inquiétudes, ces susceptibilités, indices d'un cœur jaloux ou d'un esprit peu maître de lui-même. Un calme imperturbable rayonne sur ses traits et répand la joie sur son entourage 3.
Il est simple, il est large, sans néanmoins manquer de vigilance. Il ne voit pas le mal où il n'est pas. Il évite de glisser sous un acte repréhensible en luimême des intentions mauvaises, car Dieu seul peut scruter le cœur humain. Sans faiblesse pour le religieux qui oublie son devoir, il sait pardonner, excuser, tempérer la punition par la bonté et la miséricorde. Les accusations clandestines n'osent arriver jusqu'à ses oreilles. Parfois un frère est dans Tobligation de lui apprendre des faits et des paroles qui méritent une réprimande. Il ne se fie pas à ce seul témoignage ; il veut des preuves ; il écoute celui sur qui portent les soupçons, et ne prend une mesure qu'après avoir prémuni son jugement contre toute surprise. Et si le devoir lui impose de punir, il le fait en homme pénétré de la crainte de Dieu, assuré qu'il sera lui-même jugé un jour. Il commence donc par s'humilier lui-même intérieurement et par se châtier,
1. Sciatque sibi oportere magis prodesse, quarn prœsse. (Reg.,