‹ Le moine bénédictinChapitre 44 sur 88 · I. Reg., LU · texte numérisé non relu

I. Reg., LU

LE MONASTÈRE ii3

prière, la disposition du lieu, sa construction, ses ornements.

Ces pierres, disposées les unes sur les autres, seraient-elles donc capables de prier?

L'homme, il est vrai, peut seul ici-bas faire oraison et s'élever ainsi vers le ciel. Mais il a la puissance d'élever en même temps les objets matériels. Il sait, par les moyens de l'art, faire pénétrer dans la pierre les sentiments qui font palpiter son cœur. Sous sa main habile, la matière semble sortir de son état grossier et arriver à une région où, métamorphosée par le beau, elle participe aux élans de l'esprit. Un souffle céleste s'échappe de l'artiste dominé par les sublimes pensées de la foi et pénètre dans ses œuvres pour les remplir de ses propres sentiments et de son idéal, et en faire une véritable oraison. C'est sous l'empire de ces pensées que les moines architectes ont su construire leurs églises. Aussi leur vue porte-t-elle dans les âmes l'esprit de recueillement. Elle leur prête des ailes pour s'élever plus vite à la contemplation de Dieu et de sa douce vérité.

Ces couleurs semées sur les vitraux, dont les médaillons étincelants renferment un chœur aérien qui célèbre à sa manière la messe et l'office ; ces scènes de la Bible ou de la vie des Saints, que le pinceau du peintre ou le ciseau du sculpteur ont représentées sur les murailles, dans les niches et au sommet des colonnes, tout cela prie et fait admirablement prier.

Ce sens artistique, les moines l'ont porté partout avec eux. Le laid leur fait horreur. Ils y voient un désordre, un je ne sais quel péché, dont la présence dans le temple ou à son ombre blesse le regard des Anges. Tandis que l'art est comme un reflet de la beauté ineffable de Jésus.

ii4 CHAPITRE V

De l'église, le Bénédictin entre dans le cloître, qui en est la continuation. Ses grandes baies, quelquefois fermées par des vitraux, les peintures qui couvrent ses murailles, ses voûtes ou son plafond, les sculptures de ses chapiteaux, les statues qui marquent la sépulture des abbés, les inscriptions qui rappellent leur nom ou les principaux événements de l'histoire du monastère, les croix placées dans le préau sur la tombe des frères, le puits avec ses souvenirs bibliques, le silence qui doit toujours régner en ces lieux, en font un véritable sanctuaire. La famille monastique s'y tenait occupée à la lecture ou à l'oraison privée, toutes les fois que le travail manuel ou les exercices réguliers ne l'appelaient pas ailleurs.

Le cloître a perdu de son importance depuis l'institution des cellules privées. Néanmoins il reste une partie essentielle du monastère ; il n'en est pas qui contribue davantage à lui donner sa physionomie propre. Le respect du moine pour les traditions du passé et le voisinage de l'église l'empêche de le considérer comme un promenoir vulgaire. Les grandes abbayes ont toujours deux cloîtres, souvent trois. Dans ce cas, les galeries supplémentaires ne sont jamais lieu régulier. Ce caractère, qui entraîne avec lui l'observation du silence, est réservé au seul cloître proprement dit. C'est là que se font les processions du dimanche et des jours de fête ; c'est là que les religieux viennent soit prier, soit lire, pendant une promenade silencieuse. Ils évoquent alors le souvenir de leurs devanciers. Quelle consolation pour eux, lorsqu'ils peuvent se dire : a Un saint a fait ce portique; il a dirigé la main des artistes qui ont sculpté ici l'arbre de Jessé, là les apparitions du Sauveur à ses apôtres et aux disciples d'Emmaûs, plus loin la descente de croix et la Résurrection ;

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ailleurs son Ascension et la Pentecôte. C'est lui qui a prescrit de faire ces chapiteaux si variés, si finement sculptés. Ses yeux ont vu, ont admiré ces beautés. Il a prié, il a médité les divines Ecritures en ces mêmes lieux. Souvent il s'est agenouillé devant l'image de Marie. Et, après sa mort, sa dépouille est venue reposer dans la galerie adossée aux murs de l'église. »

Sans remonter à une pareille antiquité, le cloître occupe parfois l'emplacement d'un autre plus ancien, car les Bénédictins aimaient, dans la mesure du possible, à asseoir leurs nouveaux monastères sur les constructions qu'ils remplaçaient. Et alors ce sont des processions de saints qui semblent sortir de terre, passer sous les yeux émerveillés du moine, et lui montrer le chemin de la vertu, dans lequel ils ont marché.

Elles sont bien douces et réconfortantes, ces pieuses promenades sous ces voûtes bénies ! Chacune d'elles aiguise l'amour et le sens des choses monastiques, et développe le culte du passé qui sied si bien aux enfants de saint Benoît.

Une vaste pièce de l'aile orientale du monastère s'ouvre sur le cloître par une porte encadrée de deux fenêtres, et se prolonge dans la même direction que l'abside de l'église. Si ses dimensions et sa forme ont beaucoup varié, on s'est rarement permis de la changer de place. C'est là que l'abbé donne à ses moines les obédiences communes et l'enseignement. Ils y viennent tous les jours, après Prime, entendre l'annonce des fêtes qui seront célébrées le lendemain. Le martyrologe était suivi jadis de la distribution de l'ouvrage; pour ce motif, on récitait immédiatement la prière Dens in adjutorium meum intende, avec le

ii8 CHAPITRE V

verset Respice in servos tuos et l'oraison Dirigere et sanctificare , qui appellent les bénédictions divines sur le travail manuel de la journée. La coutume d'assigner alors la tâche de chacun est tombée depuis en désuétude. Le Bénédictin, et avec lui tous les prêtres, continue néanmoins de réciter cette prière, adoptée par la liturgie romaine, et de recommander ainsi au Seigneur ses propres occupations et celles de tous les hommes, pour qui son devoir est de prier.

La lecture de la sainte Règle lui propose ensuite un passage de cette loi qu'il a promis de suivre dans toutes les actions de sa vie. Les chanoines lisaient, à ce même moment, un texte canonique. La Règle et les canons ont cédé plus tard la place à une leçon brève, tirée de l'Ecriture sainte. Une fois la lecture terminée, l'abbé en faisait le commentaire. Les grandes solennités liturgiques demandaient une instruction spéciale ; alors saint Benoît s'effaçait devant l'Evangile du jour, et le commentaire de l'abbé devenait une homélie C'est dans cette circonstance que saint Bernard a prononcé les siennes. Depuis assez longtemps, cet entretien du supérieur est renvoyé à la conférence spirituelle qui précède le repas du soir.

Après avoir entendu la lecture et l'explication de la Règle, les religieux s'accusaient publiquement des fautes extérieures qui leur avaient échappé et recevaient les avis et une pénitence convenables. Cet aveu, connu sous le nom de chapitre des coulpes, se fait actuellement deux fois la semaine, le lundi et le vendredi, à la fin des prières qui terminent l'office de Prime.

Les frères entendaient, avant de se séparer, l'annonce des anniversaires des religieux et des bienfaiteurs défunts. On leur publiait encore la liste mor-

tuaire des abbayes avec lesquelles ils entretenaient des relations, et qu'un messager leur apportait inscrite sur une bande de parchemin appelé rouleau des morts. En attendant un tribut de prières plus longues, ils récitaient à leur intention le psaume De profundis, et, munis de la bénédiction de l'abbé, ils allaient chacun à son travail. La lecture du nécrologe a disparu, comme tant d'autres usages vénérables, mais elle a laissé après elle le De projundis, qui met le moine, au début de sa journée, en face de son trépas, et l'invite à s'y préparer par la compassion pour les âmes du purgatoire. Il peut se dire en sortant qu'un jour viendra où il franchira, lui aussi, le seuil de cette salle capitulaire, porté sur les épaules de ses frères, pour y attendre, revêtu de sa coule monastique, entouré des lumières bénites et de la récitation des psaumes, le moment de la sépulture. Pensées salutaires que l'homme a besoin de méditer souvent s'il veut conserver à sa vie le sérieux et à son cœur la sainte liberté des enfants du ciel.

C'est encore au chapitre que se réunissent les religieux pour délibérer sur les intérêts du monastère. Les séculiers y viennent demander leur admission dans la famille et recevoir l'habit monastique ; les novices, au terme de leur épreuve, y sollicitent leur incorporation à l'Ordre. En un mot, c'est là que se trouve l'assemblée des frères, quand elle doit agir en corps et accomplir les principaux actes de son existence canonique. Aussi le considère-t-on comme l'un des lieux réguliers. Le silence qu'on y observe témoigne du respect que la communauté se porte à elle-même. Sa disposition et ses ornements font encore mieux ressortir sa dignité. Les pierres sépulcrales des abbés que souvent on y enterrait apparaissaient aux yeux du moine comme les anneaux

d*une chaîne qui les rattachait à leurs devanciers et aux fondateurs eux-mêmes, constituant le monastère dans une mystérieuse et réelle unité.

Suivons maintenant la galerie orientale du cloître, pour nous engager sous celle qui fait face à l'église et longe le réfectoire. Cette dernière pièce doit occuper la partie méridionale de l'édifice. Les anciens ne la surmontaient d'aucun étage. C'était un vaisseau large et élevé, soit voûté, soit à charpente apparente. Sa hauteur n'atteignait pas celle de l'église ni des autres bâtiments claustraux; de la sorte, la lumière, la chaleur et l'air bienfaisant pouvaient inonder le préau. L'hygiène demandait cette précaution.

A l'entrée du réfectoire se trouve un lavabo ; les moines s'y lavaient les mains avant le repas. Leur amour du beau a su en faire parfois un véritable objet d'art. A l'époque où ils ne maniaient plus euxmêmes le ciseau, les artistes séculiers leur en ont sculpté qui font, de nos jours encore, l'admiration de ceux qui les considèrent : il suffît de nommer celui de Fontenelle.

Le réfectoire surprend tout^ d'abord par sa grandeur et son ornementation, qui paraissent excessives pour une simple salle à manger. Il serait, en effet, inutile de faire autant et si bien si l'on ne devait considérer en ce lieu autre chose qu'un repas. Mais cet exercice, tout matériel qu'il soit, participe à la dignité des actes conventuels. Les frères y doivent observer le même ordre qu'au chœur et au chapitre et se tenir chacun à la place que lui assigne son entrée en religion. Or, une communauté, toutes les fois qu'elle se trouve ainsi réunie, se doit à elle-même un profond respect. Ce sentiment a besoin de se manifester au dehors par la gravité de la tenue extérieure, et sur-

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