‹ Le moine bénédictinChapitre 45 sur 88 · ENTREE DU REFECTOIRE ET LAVABO DE L ABBAYE DE FONTENELLE · texte numérisé non relu

ENTREE DU REFECTOIRE ET LAVABO DE L ABBAYE DE FONTENELLE

tout par la forme et les proportions du local où elle est assemblée. ♦

Tel est le motif qui a inspiré aux moines des grands âges la construction de ces réfectoires dont la grandeur et la beauté expriment si bien l'idée qu'ils se faisaient de leur vie religieuse.

Les frères peuvent ainsi se distribuer avec ordre devant les tables de chêne, puis s'asseoir sur les bancs qui se rattachent à la boiserie. L'abbé occupe au fond une table séparée, le prieur et le sous-prieur ont chacun la leur à sa droite et à sa gauche. Ce spectacle de religieux prenant leur nourriture en pareil lieu, et avec tant de dignité, a quelque chose i de grave et de solennel qui saisit l'âme et l'élève bien au-dessus de l'action matérielle dont le corps s'occupe présentement. Il produit une inoubliable impression sur les hôtes que les Bénédictins admettent à partager leur repas. Une table leur est spécialement réservée au milieu du réfectoire. Leur présence, qui ne trouble en rien la communauté, les fait entrer davantage dans l'intimité de la famille. Ils estiment à son prix l'honneur qui leur est fait : ce leur est surtout un sujet d'édification. Ils conservent longtemps le souvenir de ce qu'ils peuvent voir et entendre. C'est l'abbé qui leur verse l'eau sur les mains ; ce sont ces religieux, debout comme au chœur, dans cette salle qui ressemble à une église, présidés par l'abbé, sous les yeux du crucifix et des saints, dont les images ornent les murailles ; ils se préparent par la prière et le chant à prendre leur nourriture corporelle ; c'est le recueillement qui enveloppe cette assemblée, le silence observé rigoureusement, même en présence des premiers dignitaires ecclésiastiques et des princes ; c'est la lecture que fait un religieux assis dans une chaire adhérente aux murs de la salle.

Les lundis et vendredis, les hôtes se peuvent édifier à la vue de religieux qui viennent, l'un après l'autre, se mettre à genoux devant l'abbé, et y restent quelques minutes, en attendant le signal qui leur permet de revenir à leur place. Les plus vénérables par l'âge, la dignité ou les services rendus, ne sont pas exemptés de cette pénitence ou satisfaction que le supérieur inflige à ceux qui ont perdu ou détérioré un objet quelconque. Pour rendre plus complète cette réparation que réclame la vertu de pauvreté, ils tiennent en main le corps du délit. Une humiliation semblable est prescrite à ceux qui arrivent en retard ou qui troublent le silence par un bruit violent.

Parfois une place reste vide durant trente jours. Le couvert est mis néanmoins, et les portions sont présentées comme si quelqu'un était là pour s'en nourrir. Un crucifix, déposé sur la table, rappelle que ce service est motivé par une pensée religieuse. C'est le rang du dernier frère parti pour l'éternité. Entre autres prières et bonnes œuvres acquittées pour le soulagement de son âme, une messe quotidienne est célébrée pendant trente jours consécutifs ; durant cet intervalle, on lui sert au réfectoire sa ration, qui est ensuite distribuée aux pauvres.

Les prêtres et tous les moines de chœur remplissent tour à tour les fonctions de serviteurs de table. Les frères convers en sont dispensés. Les premiers, en accomplissant cet acte de charité, leur montrent que l'inégalité de leur rang dans le monastère ne diminue pas les liens fraternels qui les unissent. Ce service méritoire est envisagé par eux comme un honneur ; ils tiennent à ne jamais s'en dispenser, malgré la fatigue qui en résulte, surtout pour les hommes d'un certain âge.

Le repas se termine comme il a commencé : par la prière liturgique. Il est ainsi enchâssé dans une sorte d'office que les frères, à midi du moins, vont terminer au chœur, en psalmodiant le Miserere ou un autre psaume dont le choix est déterminé par une fête plus solennelle.

Du réfectoire, passons au cloître et montons l'escalier qui mène au dortoir. Cette pièce occupait jadis tout rétage qui est au-dessus du chapitre et continuait le transept méridional de l'église. Les lits étaient disposés avec ordre ; saint Benoit voulait que ceux des jeunes frères fussent disséminés entre ceux des anciens.

Quelques monastères de l'Orient et de l'Occident accordaient une cellule distincte à chaque religieux ; mais le bienheureux Patriarche préféra aux avantages de cet isolement ceux de la communauté de vie complète, dont il fait un caractère essentiel de sa Règle. Durant de longs siècles, ses enfants ont ainsi couché dans des salles communes. Dans quelques abbayes, au seizième siècle, on avait augmenté la distance qui séparait les lits ; des cloisons s'élevaient entre eux et les enfermaient chacun dans une chambre. Benoît XII, par sa célèbre constitution bénédictine pour la réforme de rOrdre, prescrivit de les renverser et de rétablir la coutume régulière de l'ancien dortoir.

Le changement des mœurs qui survint en Europe, l'élévation de la généralité des moines de chœur au sacerdoce, la part plus large faite au travail intellectuel, les conditions imposées aux hommes d'étude par la découverte de l'imprimerie et la multiplicité des livres, finirent cependant par rendre obligatoire l'usage des cellules. Les moines de la Congrégation de Sainte-Justine l'adoptèrent au quinzième siècle;

leur exemple fut suivi par ceux de Valladolid, en Espagne (1439). Les réformés, qui surgirent plus tard en France, en Allemagne et ailleurs, marchèrent sur leurs traces, si bien que, au dix-septième siècle, les cellules remplaçaient le dortoir dans tous les monastères de l'Ordre.

Cette diminution de la vie en famille soustrait, il est vrai, le Bénédictin à la société de ses frères ; mais, en revanche, elle lui facilite singulièrement la prière et Tétude. Les Constitutions donnent au supérieur les moyens de veiller à ce qu'il n'abuse pas de cette solitude pour perdre le temps ou s'occuper en dehors de l'obéissance. Il peut toujours entrer sans frapper. Les portes sont munies d'une ouverture, cachée par une planchette, qu'il a seul le droit de lever ; elle lui permet d'exercer une surveillance constante.

En souvenir de l'ancienne discipline, toutes les parties du monastère où se trouvent les cellules reçoivent encore le nom de dortoir ; le silence est prescrit dans les corridors qui les mettent en communication.

Cette innovation a entraîné de grands changements dans la distribution du monastère. L'emplacement du dortoir primitif ne pouvait suffire à loger tous les religieux. Les cellules, alors, se sont étendues audessus du réfectoire ; il a même fallu en établir dans l'aile occidentale, réservée jadis aux ateliers et à la demeure des divers officiers monastiques. Lorsque les Congrégations bénédictines entreprirent, au dixseptième siècle, la reconstruction de leurs abbayes, ce besoin d'appartements nombreux leur fit oublier les meilleures traditions architecturales de l'Ordre. Elles élevèrent ces bâtiments vastes et symétriques qui sont si éloignés de ce monastère du moyen âge dont la

beauté frappait d'autant plus qu'elle sortait, comme d'elle-même, de l'adaptation de l'édifice matériel aux exigences de la vie claustrale. L'architecte savait créer, avec ces édifices aux formes et aux proportions si variées, un ensemble très harmonieux.

La demeure du moine, ainsi appuyée sur l'église, ne forme avec elle qu'une seule et même maison, la domus Dei, domus Ecclesiœj l'habitation de Dieu et de ses serviteurs. Il vit sous le même toit que Notre- Seigneur Jésus-Christ. Les grâces dont la présence du Sauveur remplit l'autel et le temple débordent sur ses dépendances : le cloître, le chapitre, le réfectoire, etc. Elles embaument l'air qu'on y respire. A cause de cela, le démon perd de sa puissance : les tentations deviennent moins fréquentes, la vertu est plus facile, l'àme s'élève mieux au ciel sur les ailes de la contemplation. De peur que le temps et l'infidélité des hommes ne diminuent ces énergies sanctifiantes, on a soin de les renouveler chaque dimanche.

Aussitôt après l'aspersion de l'eau bénite, entre Tierce et la messe conventuelle, le prêtre allait autrefois bénir les lieux réguliers, précédé par les frères, qui chantaient des répons et des antiennes. Telle est l'origine de la procession dominicale, que les chapitres cathédraux et les églises paroissiales ont adoptée dans la suite. De nos jours, cette bénédiction du monastère se fait, après Prime, par le célébrant, accompagné d'un acolyte ; mais la procession a toujours lieu à la même heure : elle constitue une partie de la solennité du dimanche, que Ton a sagement étendue aux principales fêtes de l'année. C'est la liturgie qui pénètre, en quelque sorte, dans toute l'abbaye avec les parfums de l'encens, avec la croix et le chant des religieux.

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Le monastère ne sauvait donc être assimilé aux habitations du reste des hommes. Dieu en fait une maison à part. Aussi la piété des âges de foi l'entourait-elle d'une vénération religieuse. Les princes l'enrichissaient de privilèges nombreux. Les Papes le marquaient d'un sceau sacré par les lois d'une clôture sévère qui en faisaient un asile impénétrable au monde. Son accès était et reste interdit aux femmes, qui souvent ne pouvaient même pas entrer dans l'église. Si les hommes avaient plus de facihté, on était loin cependant de leur accorder aussi facilement que de nos jours la permission de franchir le seuil du cloître et des autres lieux réguliers.

Les moines, stimulés par ces sentiments, aiment à considérer leur abbaye comme un vestibule et une image du ciel. Leur bonheur est d'y passer les jours de leur vie au milieu de leurs frères, occupés à chanter Dieu et à faire sa volonté. Il leur coûte d'en sortir, même momentanément. Lorsque l'obéissance le leur ordonne, ils se munissent de la bénédiction de l'abbé et des prières du couvent, qui établissent autour d'eux une clôture spirituelle.

Ils y reviennent avec le bonheur de l'enfant qui revoit la maison paternelle. Le repos que le monde leur pourrait offrir ne saurait être comparé à la paix intérieure dont ils jouissent sous le regard de Dieu et de saint Benoit. Que les mondains se lamentent sur le triste sort de ces pauvres religieux, ensevelis dans la prison du monastère ; les moines rient volontiers de leur compassion. Ou plutôt ils plaignent du fond du cœur ceux qui préfèrent les illusions de la vie présente au bonheur de servir Dieu dans la prière et l'obéissance. Ils se demandent d'où leur vient cet aveuglement qui les empêche de venir en leur compagnie goûter les consolations que Dieu réserve à

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ses serviteurs et chanter sous les arceaux du cloître le Quant dilecta tabernaciila tua Domine virtutum^f

Les fondateurs des monastères semblent n'avoir rien négligé pour enchaîner le cœur du moine aux lieux où il devait passer sa vie. L'amour du beau leur a fait choisir les sites les plus capables de parler à l'âme et de lui faire admirer Dieu dans les œuvres de ses mains. Les montagnes, avec leurs vastes horizons et leurs aspects si variés, ont toujours eu le don de leur plaire. Quand il leur a fallu s'établir dans une vallée, ils ont choisi des lieux si frais, si agréables, que leur vue fait rêver au paradis.

Gomme si toutes ces beautés de la nature ne réussissaient pas à donner au Bénédictin une idée suffisante de la beauté de son Créateur et des joies de son service, il dispose Tenclos monastique de manière à ce que tout y puisse élever son âme et la reposer des fatigues inévitables que lui causent ses longues heures de prière et d'étude. Il mêle l'agréable à l'utile. Après avoir fait à la culture la large part qui lui convient, il plante les arbres qui le couvriront de leur ombre à l'heure de ses récréations ou pendant ses lectures. Il distribue le long des allées ou sur le gazon de la prairie des massifs où s'épanouissent les fleurs qu'il viendra cueillir la veille des fêtes, afin de les offrir au Seigneur, à sa Mère et à ses Saints.

Au milieu de ces agréments de la nature, l'âme trouve toujours de quoi s'édifier. Ici, une statue de Marie, de saint Joseph, du saint Patron, là un oratoire, l'invitent à prier. Plus loin, une grotte lui rap[)ellc le souvenir de saint Benoît et de sa retraite à Subiaco.

I. Cf. Monlaleinbert, Les Moines cTOccident. Introduclion, v. Le bonheur dans le cloître, lxxv et suiv.

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Tout, on le voit, montre que le monastère est véritablement la maison du Seigneur, une oasis céleste dans le désert du monde.

XW^VV-SC

La vocation. — Les signes de la vocation. — Les prêtres appelés à la vie religieuse. — L'admission. — Première vêture. — Seconde vêture. — Le noviciat. — La formation. — L'esprit bénédictin. — Le Père Maître. — La bibliothèque. — Les ascètes d'Orient. — Les ascètes bénédictins. — Les épreuves. — Profession.

DIEU appelle un grand nombre d'âmes à la vie religieuse. Il les prend à tout âge et dans tous les rangs de la société. Cette grâce est quelquefois la récompense d'une vie pieuse, consacrée dans le monde ou dans le clergé séculier à la pratique de toutes les vertus chrétiennes. Elle est accordée souvent à un homme fort ordinaire. Parfois, c'est un pécheur qu'elle sollicite, ou même un cœur faible qui, sans cela, échapperait difficilement aux séductions du monde.

L'Esprit-Saint utilise toutes les circonstances pour faire arriver la voix de Dieu jusqu'à l'oreille du

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cœur. Il s'adapte aux exigences de chaque caractère, et il s'ingénie si bien à varier ses procédés que fort peu de vocations se ressemblent. Toutes, néanmoins, ont un fond commun, qui est le désir humble et sincère de servir le Seigneur en la manière qu'il voudra leur indiquer.

C'est sur le choix de l'Ordre religieux que se fait principalement sentir l'influence des circonstances providentielles. Il ne faut pas s'attendre à rencontrer de ces faits extraordinaires qui imposent une détermination à la volonté. Tout se passe simplement, et conduit le fidèle comme par la main au lieu que le Seigneur lui destine. La vie religieuse qu'il y trouve est rarement la seule qui lui convienne. Tel qui est devenu un bon Franciscain aurait pu faire un excellent Jésuite, et un fervent Jésuite devenir un zélé Frère Prêcheur. Qui sait même si ses aptitudes n'auraient pas trouvé ailleurs un développement qui lui eût permis de travailler davantage à la gloire de Dieu et à sa propre sanctification ?

Rien n'influe sur la vocation religieuse autant que le caractère donné à l'éducation. La vocation n'est, en effet, que l'épanouissement de la vie chrétienne dans une âme. Or, chaque famille religieuse a une façon particulière de l'envisager correspondant à ses observances et au but qu'elle poursuit. C'est sous cette forme que ses membres l'inculquent par la direction spirituelle et par l'enseignement. De la sorte, ils jettent une semence qui, si la grâce de la vocation vient à la féconder, produira tout naturellement un postulant pour leur noviciat. Il est clair, par exemple, qu'un jeune homme élève des Pères Jésuites tournera les yeux vers la Compagnie, sans qu'on ait à faire intervenir pour cela l'habileté légendaire d'un directeur qui sait conduire son pénitent où il veut.

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Voilà pourquoi les Ordres qui prennent le plus de part à la formation morale et intellectuelle de leur époque ont, en général, un recrutement nombreux et choisi. C'est la meilleure récompense qu'ils puissent espérer ici-bas.

Tout désir de vie religieuse qui se déclare dans une âme n'est pas forcément un signe de vocation. Il faut le soumettre à un examen sérieux, voir s'il vient de la grâce, s'il correspond bien aux aptitudes du sujet, et enfin si celui-ci aura le courage et les forces nécessaires pour le suivre jusqu'au bout. Un directeur éclairé est, en pareil cas, le guide dont le jugement doit être écouté en toute confiance. S'il hésite, une retraite dans une maison de l'Ordre auquel l'on aspire permet de voir les choses de près et de consulter un religieux expérimenté.

Les signes d'une vocation bénédictine sont variés comme l'action de l'Esprit-Saint dans les cœurs. Toutefois, un confesseur prudent reconnaît sans peine, à certains traits caractéristiques, si quelqu'un est vraiment appelé à la vie bénédictine. Les voici, tels que saint Benoît les donne dans son chapitre sur la manière de recevoir les frères i. Le postulant doit, avant et par-dessus tout, chercher Dieu dans la sincérité de son cœur; avoir le goût de l'ofïîce divin, désirer l'obéissance et être prêt à recevoir les humiliations qu'il rencontrera sur son chemin. Il ne demande pas ces qualités naturelles que les hommes apprécient tant : la naissance, la fortune, la science, etc. Le Seigneur se plaît d'autant mieux à les attirer au monastère que les supérieurs se montrent plus exclusivement préoccupés d'admettre des sujets hum-

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