Reg., XIX
ne se peut rien concevoir d'aussi élevé, d'aussi saint, d'aussi agréable au Seigneur. C'est donc là que le chrétien, membre de l'Eglise, trouve la sainteté. Plus il s'avance dans les voies de la perfection par la pratique des vertus théologales de foi, d'espérance et de charité, plus il participe à cette vie intime de la sainte Eglise catholique. L'unité d'esprit et de cœur, qui en est la conséquence, doit forcément se trahir par des manifestations analogues. C'est ainsi qu'il arrive à goûter si parfaitement les paroles et les cérémonies liturgiques, qu'il se les approprie dans toute la force du terme. Il constate alors que rien ne saurait mieux traduire ce qu'il ressent en son âme. Il lui semble que, laissé à sa propre inspiration, il improviserait les mêmes formules et se livrerait aux mêmes mouvements.
Etat sublime, il faut le reconnaître, mais combien peu sont capables de l'atteindre !
Le moine est condamné à regarder de loin ce Thabor resplendissant, où le Seigneur se montre admirable dans ses saints; il ne pourra le gravir. Qu'il se contente de marcher dans la plaine ou sur les coteaux illuminés de ses rayons.
Tous ses efforts doivent tendre néanmoins à disposer son cœur de telle manière qu'il lui soit facile d'harmoniser sa voix et ses paroles. Mens nostra concordet voci nostrœ. Il ne pourrait choisir un meilleur stimulant pour sa vie spirituelle. Il s'afflige donc de ses fautes et de ses imperfections, d'abord parce qu'elles contristent Dieu, mais aussi parce qu'elles entraînent forcément une diminution de piété pendant l'office divin. Sent-il son cœur alourdi par les distractions : il entre en lui-même, examine sa vie et cherche les infidélités qui ont pu provoquer cette
défaillance. Peut-être n'y devra-t-il voir qu'une épreuve. Ce lui sera une occasion de s'affermir dans la pensée de son néant et de s'exhorter au renoncement et à la mort à lui-même.
Les mystères de la liturgie sont trop élevés pour que le Bénédictin puisse généralement les appréhender du premier coup. Il a besoin de s'y préparer en les méditant sous une forme et avec un enchaînement ou une méthode qui soient plus à sa portée. Les maîtres de la vie spirituelle lui sont pour cela d'une grande utilité. Qu'il prenne, par exemple, Y Exercice spirituel de Garcia de Gisneros. Que lui apprendrat-il, si ce n'est à scruter ces vérités éternelles qui servent de fondement à toute vie chrélienne, et qui sont les inspiratrices de la liturgie, comme de toute prière catholique, et à contempler les inefïables mystères de la vie de Notre-Seigneur, qui sont le principal objet des fêtes religieuses? La forme méthodique sous laquelle le pieux auteur présente ses méditations et contemplations, les conseils dont il les accompagne, gravent profondément, au plus intime de l'âme, ces importantes vérités et augmentent la vigueur de l'esprit chrétien. Le moine, au sortir de cette école, goûte bien mieux les psaumes, les hymnes ou les répons, lorsqu'ils sont inspirés par la haine du péché, par la pensée de la mort et du jugement, par la crainte de l'enfer. Ge qu'ils disent du ciel excite en lui des désirs plus enflammés. Quand arrivent les fêtes de Notre-Seigneur et de sa Mère, celui qui s'est habitué à les contempler dans le recueillement de son oraison privée les célèbre avec plus d'amour et de profit. Il acquiert promptement assez de force pour marcher avec le seul secours de la liturgie, et assez de lumière pour y puiser l'aliment de ses méditations quotidiennes.
Saint Benoît ne prescrit, dans sa Règle, aucun temps où le religieux puisse s'entretenir familièrement avec le Seigneur en dehors des formes solennelles de la prière publique. Sa vie toutefois montre qu'à Subiaco tous les frères s'adonnaient à cet exercice après la psalmodie 1. C'était, sans doute, la pratique commune de ses monastères. Il recommande formellement de ne pas prolonger cette oraison en commun^, de peur de fatiguer les frères dont le goût pour la prière se trouve déjà épuisé par la longueur des offices. Ceux que la grâce sollicite vers une contemplation plus longue ont toute facilité de suivre leur attrait; c'est le désir formel du bienheureux Patriarche et une tradition constante de son Ordre. La plupart des Congrégations bénédictines modernes prescrivent au moins une demi-heure d'oraison mentale chaque jour.
Cette préparation intérieure, quelque sérieuse qu'elle puisse être, ne suffît généralement pas. Il faut y ajouter un étude consciencieuse de la liturgie et de tout ce qui s'y rapporte. Car, depuis plusieurs siècles, les chrétiens ne donnent plus à cette forme catholique de la vie chrétienne dans leur formation spirituelle l'importance qu'elle devrait avoir. On ne peut pas dire, certes, que les notions fondamentales de l'ascèse et de la mystique se soient modifiées. Elles participent à l'immutabilité de la foi, dont elles ne sont que l'application pratique. Mais à combien de changements ne peuvent pas être soumises leurs manifestations extérieures?
Au seizième siècle, la piété, qui jusque-là avait cherché son aliment dans les fêtes et dans les prières