I. De opère monachorum, lib. unus, Patr. lat., xlc
i86 CHAPITRE VIII
jusqu'à Tunion avec Dieu. Saint Benoît, comme tous les législateurs, a fait à chacun la part qui lui revient. On ne saurait troubler cette proportion, établie avec tant de sagesse, sans rompre toute l'harmonie de l'observance bénédictine, et sans compromettre son efficacité pour la sanctification des âmes et le service de l'Eglise. Un même sentiment d'amour de Dieu et un même désir de procurer sa gloire animent le religieux, qu'il soit à la prière ou qu'il soit au travail. De là vient l'admirable unité de sa vie. L'oraison influe sur le labeur et l'embaume de ses parfums surnaturels, pour en faire un sacrifice très agréable au Seigneur; à son tour, le travail repose l'âme en lui ménageant une diversion utile, et il la prépare à revenir au chœur avec joie et courage.
Saint Benoît veut que le travail occupe une partie considérable de la journée monastique. Il lui donne tous les instants qui n'appartiennent pas à l'office divin ou qui ne sont pas employés à satisfaire les impérieuses nécessités de la nature. Il prolonge la prière nocturne aux dépens du sommeil ; il abrège autant que possible celles qui doivent être récitées pendant le jour. Les petites heures du bréviaire monastique sont de la sorte plus courtes que celles de la liturgie romaine. Et encore le bienheureux Patriarche a-t-il choisi des psaumes et des capitules courts, faciles à retenir, afin que ses enfants pussent, en cas de nécessité, chanter l'office au lieu même de leur travail, sans perdre un temps considérable pour se rendre à l'oratoire. En somme, peu de règles font à l'activité humaine une part aussi large.
Cette obligation de travailler pèse à la fois sur l'intelligence et sur le corps. La raison et l'expérience montrent que ni l'une ni l'autre ne sauraient s'en af-
franchir impunément. Celui qui laisse son esprit croupir dans l'oisiveté ne peut se maintenir longtemps au niveau de ses semblables; il décline peu à peu et finit par ne plus mener qu'une existence grossière et quasi-bestiale. Le corps, lui, se charge de faire expier, par des infirmités précoces et douloureuses, l'imprudence de l'homme d'étude qui sacrifierait complètement l'exercice physique au labeur intellectuel. Toutes les Règles monastiques tiennent compte de cette condition de la nature lorsqu'elles ont à déterminer l'emploi de la journée religieuse.
Mais il n'est pas possible d'établir cette division avec une rigueur absolue. Des circonstances de temps, de lieux, de personnes feront prédominer tantôt l'un, tantôt l'autre. Quel est le législateur capable de toutes les prévoir ? Et même, s'il les connaissait, il ne pourrait pas les faire entrer dans le texte de la loi sans s'exposer à le compliquer outre mesure et à le surcharger de détails qui lui enlèveraient la simplicité et la clarté, dont aucune législation ne saurait se passer. Saint Benoît devait donc se borner à une distribution du travail assez large pour répondre d'une manière générale aux exigences de la nature humaine et aux besoins du monastère. Il prévoit toutes les éventualités possibles en laissant au supérieur une autorité qui lui permet d'introduire les modifications pratiques exigées par la sagesse et la charité.
La sainte Règle fait prédominer le travail manuel sur l'étude. Elle lui consacre, pendant les chaleurs de l'été, les trois premières heures du jour et le temps qui sépare les offices de none et de vêpres. Durant l'hiver, il commence vers la deuxième heure pour finir vers la neuvième 1. C'est un travail manuel