I. Reg. S. Bened, cap. xxxi
dans la quantité, soit dans la qualité, les délicatesses de la pauvreté monastique.
Le religieux ne dispose pas des objets du monastère pour les mettre à son service personnel, il laisse chaque chose à sa destination propre. Quand il a une nécessité, il la manifeste à qui de droit et reçoit en toute simplicité ce qui lui est offert. Il se garde bien de donner un objet, même sans valeur, à un confrère, avant d'en avoir obtenu préalablement la permission. Agir autrement serait faire acte de propriétaire. Son estime pour cette admirable vertu de pauvreté le fait s'abstenir de prononcer les termes qui servent à exprimer la propriété. Jamais, en effet, il ne dira « mon livre, mon vêtement, ma cellule » ; les objets ne sont qu'à son usage, ils appartiennent à Dieu et à la communauté. Son supérieur peut, quand il le juge bon, l'en priver et les donner à un autre. Pour se rappeler ce principe il dit : « notre bréviaire, notre tunique », ou encore, « le bréviaire, la tunique qui est à mon usage ». Minuties, dira-t-on. Oui, mais minuties sanctifiantes, qui maintiennent l'âme du religieux au-dessus du monde, et attirent sur elle les complaisances divines.
Le vœu de pauvreté n'arrache point le cœur du moine à ses faiblesses naturelles. Après avoir fait à Dieu le sacrifice de biens fort appréciables, il peut se cramponner à des bagatelles, aux petits riens, qui l'entourent. Il y a là un danger, qui l'expose à perdre les fruits de sa vie religieuse. Aussi sa conscience est-elle toujours en éveil. Dès qu'un premier attrait se manifeste, il le réprime impitoyablement ; s'il persiste, il ne cesse de le combattre. Au besoin, il va se mettre à genoux devant son abbé, lui avoue sa faiblesse et le prie de lui enlever l'objet qui lui occasionne ces troubles. Cette humiliation et ce détachement admirables font la joie des Anges ; ils
montrent à Dieu jusqu'à quel point son serviteur pousse la fidélité au devoir.
L'abbé n'attend pas toujours cette manifestation spontanée. Parfois il prend les devants, et impose de lui-même des sacrifices qu'il sait être pénibles. De la sorte, il entretient dans sa famille religieuse l'esprit d'abnégation, qui est le thermomètre infaillible de la ferveur, et les âmes, se délectant ainsi au sein de la pauvreté, finissent bientôt par n'estimer rien autant que les privations.
Non content de s'être dépouillé des biens qu'il pouvait légitimement posséder, le moine a consacré au Seigneur tout ce qui est en lui capable de produire. Son activité ne lui appartient plus désormais. Il est la chose de Dieu et du monastère, qui en dispose suivant ses besoins et la volonté des supérieurs i. Ses facultés et ses membres sont des instruments de travail exclusivement appliqués au service de son Maître. Il ne dérobe jamais pour son avantage la moindre parcelle du temps qui lui est accordé. Loin de se livrer au repos ou à une occupation de fantaisie, il s'empresse d'aller en solliciter une nouvelle 2, dès qu'il a terminé celle qui lui était prescrite par ses Supérieurs.
La volonté de ses chefs hiérarchiques lui peut imposer de gérer les biens de l'abbaye. Les fonctions de la supériorité viendront peut-être un jour l'obliger à en prendre l'administration générale. Dans ce cas, il se conforme avec la plus scrupuleuse fidélité aux Règles de son Ordre et au Droit de l'Eglise; et, se considérant comme un simple délégué, il tient des comptes exacts, où soit ses supérieurs majeurs, soit
1. Quitus nec corpora sua, nec voluntates llcet habere in propria potestate. (Reg., xxxiii.)