‹ Le moine bénédictinChapitre 75 sur 88 · Œuvres posthumes, t. I, 4i · texte numérisé non relu

Œuvres posthumes, t. I, 4i

2i6 CHAPITRE IX

Avant l'étude, il élève son cœur vers Dieu, principe et source de la science; c'est à lui qu'il s'adresse encore lorsque les difficultés viennent lui barrer le chemin. Et Dieu lui donne sa lumière d'autant plus volontiers qu'il se préoccupe davantage de lui être agréable.

Les annales monastiques présentent quelques exemples frappants de cette efficacité de la prière pour le succès des études. Le bienheureux Rupert, moine de Saint-Laurent de Liège et plus tard abbé de Deutz, était fort peu intelligent ; malgré son manque d'aptitude, il désirait s'instruire. Sa tendre piété envers Notre-Dame lui inspira de recourir à celle qui a mérité d'être la mère de la Sagesse incréée. Il venait fréquemment s'agenouiller devant son image et lui demander instamment la science des lettres divines. Dieu lui mit au cœur la persuasion que son désir était enfin exaucé. Peu de temps après, il méditait, pendant une insomnie, sur les vérités éternelles, quand bientôt le sommeil s'empara de ses membres; et il vit dans un songe mystérieux Notre-Seigneur Jésus-Christ s'approcher et déposer sur son front un baiser de sa bouche divine. Il se réveilla sans retard. L'ardent amour qui embrasait son âme et le torrent de lumière dont son intelligence était inondée lui firent comprendre mieux encore que la Sagesse incréée s'était enfin rendue à ses vœux. Les ouvrages qui tombèrent ensuite de sa plume en firent, aux onzième et douzième siècles, l'un des oracles des monastères bénédictins i.

Trois cents ans plus tard, un jeune moine allemand sollicitait du Seigneur deux grâces particulières : la première était la connaissance des divines Ecritures;

I. Cf. Mabillon, Annales, t. V, 1. lxviii, 44, 3oi ; t. V, 1. lxxii, 6-7, 562.

il n'a jamais voulu faire connaître la seconde. Pendant une année entière, il ne cessa point de fatiguer le ciel par ses prières et par ses jeûnes. Cette persévérance lui obtint ce qu'il souhaitait. Au cours d'un songe, un adolescent vint à lui ; il portait dans ses mains deux tables, dont l'une était chargée de lettres écrites, et l'autre ornée de peinture. Il lui dit de choisir celle qu'il préférait. Le jeune moine, sans hésiter, fixa son choix sur la première. En la lui livrant, l'adolescent dit : « Dieu a exaucé tes prières ; tu as obtenu les deux grâces sollicitées ». Ce religieux devint le pieux et savant abbé Trithème^.

L'assistance divine et cette pensée surnaturelle qui préside au travail du Bénédictin le portent à ne jamais se contenter d'un résultat médiocre. Il cherché là, comme dans toutes ses œuvres, la perfection : non cette perfection imaginaire dont il se constituerait lui-même l'arbitre, mais celle qui consiste à revêtir son œuvre de toutes les conditions requises, pour arriver à la pleine possession du but poursuivi. La foi et la piété lui sont un stimulant qui le pousse vers une science vraie, en le faisant s'acquitter de ses recherches avec fidélité, exactitude et persévérance : avec cette fidélité qui « consiste à ^'appliquer, autant qu'on le peut, aux mêmes heures, aux mêmes études afin d'honorer Dieu par l'ordre même de nos études autant que par nos études mêmes, et de ne se laisser point surmonter par la paresse, qui nous porterait à employer inutilement le temps que nous avons destiné à nos études » ; avec cette exactitude qui c< consiste à faire les choses aussi bien que nous les pouvons faire, en considérant que c'est pour Dieu

I. Cf. Légipont, dans Ziegelhamer, Historia rei litterariœy O. S. B.f

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que nous les faisons, et qu'il mérite bien toute notre application » ; avec cette persévérance qui « consiste dans la continuation d'une même sorte d'étude, tant qu'elle nous est utile ou nécessaire, en évitant ainsi l'inconstance qui est si naturelle à l'amour-propre, et la langueur et la paresse qui en sont la suite i ».

Est-il une considération humaine capable de protéger à ce point l'homme studieux contre ses propres faiblesses et de lui donner cette énergie devant laquelle les plus énormes difficultés finissent toujours par s'aplanir?

Outre cette intention générale qui anime toutes ses actions, même les plus ordinaires, le Bénédictin doit poursuivre dans son labeur intellectuel un but très noble, qui lui est encore proposé par Mabillon : c'est « la connaissance de la vérité et la charité, ou l'amour de la justice : en un mot, le règlement de l'esprit et du cœur 2 ».

Cette recherche de la vérité est la première obligation de quiconque se livre à l'étude. C'est elle qui, dans le domaine des études sacrées, lui fait avoir les yeux fixés sur l'Eglise, pour recueillir ses enseignements et jusqu'aux moindres manifestations de sa pensée. Il les reçoit avec un discernement humble et respectueux, évitant de s'arroger le droit de donner à ses paroles une force et une obligation qu'elle ne juge pas à propos de leur attribuer, et de transformer en dogme catholique ce qui ne l'est pas et ne saurait l'être. Il écarte de son intelligence tout parti pris, toute idée systématique, afin que rien ne vienne influer sur elle et la déterminer à prendre

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