‹ Le moine bénédictinChapitre 81 sur 88 · I. D. Fan^é, Vie de Dom CaUnet · texte numérisé non relu

I. D. Fan^é, Vie de Dom CaUnet

ternelle qu'est le monastère bénédictin assure à chacun de ses membres et aux œuvres qu'il exécute une force et des ressources qu'on chercherait vainement ailleurs.

Situation actuelle de l'Ordre Bénédictin. — Les religieux au sein de la société contemporaine. — But de l'Ordre Bénédictin. — Rôle social des solennités liturgiques. — La fête de Pâques dans une abbaye. — Les retraites au monastère. — Œuvres apostoliques du monastère. — L'apostolat par la science. — Le monastère foyer de vie chrétienne. — Causes de la prospérité monastique.

IL n'y a à redire ici ni la part qu'ont eue les Bénédictins dans l'œuvre de la christianisation de TEurope occidentale, ni les services multiples qu'ils ont rendus à l'Eglise depuis la fin du douzième siècle. Mais eux que l'on voyait jadis partout occupés à conduire les hommes au Seigneur, où sont-ils aujourd'hui? Quelle action exercent-ils sur leur époque? Quel avenir leur réserve la Providence? Telles sont les questions que plusieurs se posent à l'heure actuelle. De nos jours, les enfants de saint Benoit, il faut

le reconnaître, sont loin de jouer dans le monde le rôle qu'ils remplissaient autrefois, surtout pendant les six premiers siècles de leur histoire. Ce fut pour eux Tâge d*or. Toute la vie religieuse se concentrait alors dans leurs monastères. Ils étaient des légions. Et parmi eux, que d'hommes, et quels hommes! Depuis, les nouveaux Ordres qui ont surgi se partagent le vaste champ où ils étaient seuls à travailler. Ils n'ont pas néanmoins déserté le poste que Dieu leur avait assigné. Les Congrégations qu'ils ont formées ont occupé un rang fort honorable au sein de cette vaillante et puissante armée religieuse qui sert si utilement le Christ et son Eglise. Ce rang, le seul auquel ils puissent aspirer désormais, le conserventils encore?

On peut l'affirmer hautement, les Bénédictins du dix-neuvième siècle se sont montrés les dignes émules des moines des temps anciens. Ils ont pu, en France, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, en Amérique, accomplir des œuvres nonjbreuses et importantes, malgré les efforts qu'il leur a fallu dépenser pour arracher à une ruine complète les quelques monastères épargnés par la rage des persécuteurs et pour refaire à neuf, en tant de provinces, l'édifice du monachisme malgré les obstacles de toute nature qui sont venus à chaque instant entraver cette restauration. .

Mais tout ce travail passe presque inaperçu. A quoi cela tient-il? Les moines, répandus dans l'univers chrétien et distribués en congrégations isolées, ne présentent pas, comme d'autres familles religieuses, une masse compacte qui s'impose à l'attention publique. Leur activité, qui s'exerce sur tant de points divers, ne saurait offrir non plus ces résultats étonnants qui se rencontrent dans les Ordres voués à un but bien déterminé. Ce sont des conditions qu'il

ne faut jamais perdre de vue pour apprécier avec justice et vérité le rôle actuel des enfants de saint Benoît.

L'Esprit de Dieu, qui soufïle en ce moment sur le vieil Ordre Bénédictin, semble lui promettre un avenir glorieux, une expansion consolante et la possibilité de faire plus encore pour l'Eglise et la société.

Or, quels sont les services que Ton peut en attendre? Dieu seul les connaît. Toutefois, il est permis d'affirmer qu'ils seront la prolongation et le développement de ceux qu'il a rendus jusqu'à ce jour, et la résurrection, sous une forme nouvelle, de l'influence heureuse qu'il à si longtemps exercée.

Gomme toujours et au même titre que les autres religieux, les Bénédictins servent et serviront l'Eglise par leur vie de sacrifice et de prière. Et c'est assurément le premier et le plus important de tous les services.

Dieu a créé les peuples pour lui-même. Ils lui doivent le tribut d'une obéissance entière et les hommages d'un culte solennel. Tous les individus ne remplissent pas ce devoir avec la même perfection et la même assiduité. Dès lors il convient qu'il y ait, au cœur de chaque nation, des institutions chargées d'office de rendre à Dieu ce devoir avec toute la fidélité désirable et de suppléer ainsi à ce que tant d'hommes refusent au Seigneur. Or tels sont et tels seront, à toutes les époques, les monastères et les couvents.

Leur présence est indispensable, surtout quand les peuples foulent aux pieds la foi et ses saintes obligations, quand ils cessent, dans la personne de? dépositaires de l'autorité, de rendre publiquement hommage au Roi des rois et de venir, aux jours et

lieux fixés par lui, s'acquitter du devoir impérieux de la prière publique. Car alors les masses, toujours prêtes à suivre aveuglément les exemples de leurs chefs, finissent par oublier elles aussi le chemin de réglise et par perdre jusqu'à la notion de Dieu. Mais il ne suffît pas d'effacer le nom du Seigneur de la législation d'un pays et de voter lois sur lois contre les droits divins, pour faire disparaître les obligations religieuses de la nation. Elles subsistent dans toute leur rigueur malgré les protestations et les négations de l'impiété et du rationalisme. Il faut alors que les Ordres monastiques, plus nombreux et plus fervents, se substituent au corps social pour rendre à Dieu ce qu'il refuse de lui donner. La manière dont ils s'acquittent de cette tâche importe beaucoup plus à la grandeur et à la prospérité nationale que les victoires des armées, que les développements du commerce, de l'agriculture et de l'industrie, que tous les progrès des sciences et des arts.

Fut-il donc jamais une époque qui ait eu autant besoin des religieux et des moines? Plus les ennemis de l'Eglise s'acharnent contre eux et cherchent à les faire disparaître du sol de la France, plus les fidèles doivent leur donner des preuves multiples d'intérêt, seconder leur mission et faire tout ce qui est en leur pouvoir pour augmenter le nombre des vocations. C'est encore l'un des moyens les plus efficaces de travailler à la régénération chrétienne du pays.

Ce service, tous les religieux le revendiquent pour leur part, et avec raison. Toutefois, il en est peu qui le considèrent comme le seul qu'ils aient à rendre à la société. Ils veulent la servir encore sous une forme plus particulière. Chaque Ordre a la sienne, et c'est elle qui le spécialise et le fait en quelque sorte lui-même.

Souvent elle naît des circonstances qui ont accompagné ou motivé son institution, et alors le fondateur s'y attache comme au but vers lequel il fait converger sa Règle et le travail de ses enfants. Parfois elle se déclare peu à peu et se modifie avec le temps. Le Patriarche, dans ce cas, peut ne pas l'avoir entrevue. Mais Dieu, qui est le maître des cœurs et des événements, les dispose suivant son bon plaisir ; c'est ainsi qu'il assigne à chaque famille religieuse la vocation qui doit être la sienne, et lui ménage les moyens naturels et surnaturels dont elle a besoin pour la poursuivre. Il fait, en règle générale, dépendre de sa fidélité à cette mission sa prospérité spirituelle et temporelle, et surtout l'épanouissement de la sainteté et de la doctrine parmi ses membres. De la sorte, ils ne peuvent la négliger sans négliger en même temps leur vie religieuse, ni courir avec ferveur dans les saintes voies de la discipline régulière sans voir aussitôt fleurir les œuvres que le Seigneur leur demande.

Les règles monastiques ont su arranger toutes choses de telle manière que ces services dus au monde sortent de l'observance religieuse, comme de leur source véritable. Le moine, pour les rendre, n'a qu'à se prêter généreusement aux exigences de son état, aux prescriptions de sa Règle, aux ordres de ses supérieurs, et surtout à se conformer pleinement à l'esprit de sa famille et à ses traditions séculaires.

La plupart des Ordres ont un but précis et restreint. Les uns se vouent aux missions étrangères, les autres à l'évangélisation des pays chrétiens. Il en est qui s'adonnent à l'enseignement ou au soin des malades. Il y a peu de nécessités sociales qui n'aient, sur un point ou sur un autre, provoqué l'établissement d'une Congrégation. Certains Ordres, au contraire, n'ont

pas une fin aussi précise. Ils ne se croient pas néanmoins dispensés de travailler à la vigne du Seigneur. Mais au lieu de se choisir d'avance le lot qui leur revient, ils se bornent à occuper celui que leur désignent les circonstances providentielles. Ici, ils évangélisent et remplissent les devoirs du ministère pastoral ; ailleurs, ils enseignent ou se livrent à l'exercice des œuvres de charité. Souvent une même maison embrasse toutes ces œuvres à la fois, si les aptitudes de ses sujets, les besoins du pays ou les manifestations de la volonté divine semblent l'exiger.

Tel est bien le cas de l'Ordre Bénédictin. C'est ainsi que nous le montrent ses annales, et c'est ainsi qu'il restera jusqu'à la fin du monde.

Mais ne se trouve-t-il point par là dans une situalion inférieure à celle des autres familles religieuses ? Je ne le crois pas. Cet état peut avoir et, sans aucun doute, il a ses inconvénients. Il expose les communautés à de nombreuses hésitations, qui entraînent des pertes de temps, de forces et d'hommes, et qui les font piétiner sur place, en attendant que les circonstances leur ouvrent une voie. Peut-être l'amour du repos et de la tranquillité personnelle viendra-t-il encore augmenter ce danger et, sous les dehors séduisants de la prudence humaine, faire s'évanouir des énergies qu'on aurait pu si facilement employer à. la gloire de Dieu et au bien de l'Église.

Néanmoins les œuvres multiples que les Bénédictins ont réalisées durant le cours de leur glorieuse histoire prouvent avec évidence qu'ils sont pour le moins aussi bien partagés que la plupart des Ordres religieux. Ils utilisent ainsi plus aisément leurs diverses aptitudes; ils peuvent mieux se servir de toutes les circonstances qui viennent à se présenter et répoudre davantage aux besoins variés du pays où

ils se trouvent. Le passé le proclame bien haut. Il proclame aussi que saint Benoît sait procurer à ses monastères des abbés sachant discerner les hommes et les temps, qui unissent aux sages tempéraments delà prudence les intuitions de l'initiative, qui voient nettement ce que le Seigneur attend d'eux et distribuent à chacun la tâche qui lui convient. Sous leur direction à la fois large et ferme, les abbayes ont été et elles seront encore des foyers intenses, d'où la vie chrétienne et la civilisation peuvent, sous toutes leurs formes, se répandre sur une contrée entière.

Mais la liturgie sera toujours au premier rang des œuvres par lesquelles les enfants de saint Beuioît s'efforcent d'établir le règne du Christ dans les âmes. Je ne parle pas, en ce moment, de son influence surnaturelle ni de son rôle en tant que prière adressée à Dieu au nom du peuple chrétien.

Sa célébration solennelle est, par elle-même, un puissant moyen d^action sur les hommes. Quand elle est exécutée d'une manière irréprochable, quand tous les arts dont elle est la synthèse merveilleuse lui prêtent leur concours, et lorsque les chants et les rites sacrés ajoutent aux magnificences de l'église monastique l'âme qui la fait vivre, elle produit un effet grandiose à qui personne ne saurait se soustraire. Les beautés dont elle revêt la pensée religieuse la manifestent avec un éclat et une grandeur qui l'aident singulièrement à éclairer les cœurs et à fortifier leurs convictions catholiques. Son éloquence mystérieuse a la simplicité de TEvangile ; elle est à la portée de l'homme du peuple et de l'esprit le plus cultivé

De la sorte, la liturgie devient le spectacle religieux par excellence, dont une nation qui veut rester chré-

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tienne ne saurait jamais se passer. Les prédications les plus éloquentes, la musique la plus élevée, les réunions préparées avec le plus de zèle et d'intelligence ne pourraient lui être impunément substituées. Aussi peut-on juger de la vigueur du sentiment chrétien dans un pays par la place qu'il fait aux solennités liturgiques. D'où vient la supériorité religieuse de ce moyen âge, qui, malgré ses défauts incontestables, a vu l'apogée de l'épanouissement social de la vie chrétienne ? Comment a-t-il principalement révélé sa sève exubérante, si ce n'est par la liturgie ? Les proses, les séquences, les hymnes, les chants, les fêtes qu'il nous a légués, ses magnitiques églises encore debout et les débris de son orfèvrerie conservés dans nos musées le disent assez. Des témoins innombrables racontent encore dans leurs écrits le bonheur et la fidélité avec lesquels princes et peuples suivaient les divins offices; et l'histoire atteste que la diminution et la désertion de la louange du Seigneur précèdent et accompagnent toujours l'affaissement public du sens chrétien.

Jadis, les innombrables monastères qui couvraient le sol de l'Europe n'étaient pas les seuls à fournir à l'Église ce précieux concours. Les cathédrales et les collégiales, disséminées en grand nombre au sein des villes et jusqu'au fond des campagnes, rivalisaient de zèle avec eux. Mais depuis la Révolution, qui a supprimé tant de sanctuaires, les pompes liturgiques sont devenues bien rares. La franc-maçonnerie, en refusant aux chanoines titulaires l'indemnité qui leur est due, étouffe les dernières voix qui chantaient encore sous les voûtes des cathédrales françaises. De la sorte, les Bénédictins restent, sinon les seuls, au moins les principaux représentants de la tradition liturgique. Ce leur est une obligation nouvelle de

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s'acquitter de leur tâche avec toute la solennité et tout le zèle dont ils sont capables.

L'apostolat qu'ils exercent ainsi est digne de toute leur application. Quelle prédication salutaire ils font retentir, le jour et la nuit, aux oreilles de leurs compatriotes! A une génération plongée jusqu'au sommet de son àme dans les intérêts temporels, ils proclament la prépondérance des intérêts éternels, le rôle et la nécessilé de la prière ; à ceux (pie ne peut atteindre le son de leur voix, ils adressent l'harmonie de leurs cloches. En sonnant les heures de la prière publi(|ue, elles disent au laboureur et à l'ouvrier des villes l'existence de Dieu, sa justice et aussi sa miséricorde. Heureux qui s'est habitué à les écouler dès son enfance. Leur son a un je ne sais quoi de pénétrant qui fait parfois violence aux cœurs les plus endurcis.

Quelles grâces et quelles lumières ne répandent pas dans les âmes ces offices liturgiques, quand arrivent les principales fêtes de l'année !

C'est le jour de Pâques. Voici devant nous Saint- Germain -des-Prés, Saint-Denys en France, Saint- Hemy de Reims, Saint-Ouen de Rouen, la Trinité de Fécamp, ou telle autre de ces églises édifiées par la piété des moines. Repeuplons ce sanctuaire des hôtes vénérés qui ont, durant tant de siècles, rempli son vaisseau des accents de leurs voix.

Les cloches jettent à tous les échos leur vibrant Alléluia. Les fidèles quittent leurs demeures et prennent le chemin du temple. La paix qui règne sur leur visage et la joie qui brille dans leurs yeux disent assez la tranquillité de leurs consciences et leur bonheur de prendre part à la grande manifestation religieuse qui s'annonce.

Ils entrent tous, riches et pauvres, comme des frères, dans la maison du bon Dieu, leur Père commun. Elle a revêtu sa parure des tètes. Les tapisseries couvrent les murailles ; de riches tapis cachent les dalles du chœur; les statues, les boiseries, les grilles en bronze ou en fer lorgé reluisent de propreté; les châsses des saints, brillantes d'or et de pierreries, sont disposées sur les autels, au milieu des premières lleurs du printemps. Les lampes et les cierges répandent une timide clarté qui s'éclipse devant les Ilots de lumière que le soleil jette à travers les couleurs des vitraux. Tandis que les regards contemplent ce décor, l'esprit se sent élevé au-dessus des choses de la terre, et il lui semble se trouver dans une crypte du temple de l'éternité.

Cependant les cloches tintent une dernière hymne, puis elles se taisent l'une après l'autre pour céder la place aux majestueuses voix de l'orgue. Les voilà qui montent et descendent, vont et viennent, se croisent et s'entrecroisent, tantôt isolées, tantôt par groupes, avec une grâce, une variété, qui charment les oreilles. Elles courent à travers les nefs et Unissent par remplir toute l'église de Ilots harmonieux. Sous ces notes innombrables que ses mains et ses pieds font jaillir de l'instrument, le cœur du moine artiste en glisse une qui reste toujours la même : c'est une note de foi, d'espérance et d'amour, c'est la note de l'enthousiasme que cause au monde la Résurrection du Sauveur : c'est un Alléluia céleste qui envahit l'àme des assistants.

Ce prélude musical est pour saluer le couvent monastique, qui s'avance gravement vers le chœur. En tète marche l'abbé, revêtu du manteau des pontifes et précédé par un jeune Irère qui porte son bâton pastoral; il est accompagné des religieux qui

le doivent assister pendant le saint sacrifice ; ils sont tous vêtus de leurs aubes, blanches comme la neige. Suit l'imposant cortège des moines; la gravité de leur démarche, leurs yeux modestement baissés, leur air recueilli, les formes amples de leurs coules, tout cela impressionne vivement les fidèles et les dispose déjà à prier avec ferveur. Ils montent dans les stalles, s'agenouillent et prient en silence. Puis ils chantent solennellement l' office de Tierce. Pendant ce temps, les ministres sacrés revêtent le prélat de ses ornements et font les derniers préparatifs.

Le chant des psaumes, soutenu par l'accompagnement de l'orgue, et remplacé par son jeu lorsque la nécessité le demande, touche les cœurs et les anime de l'esprit d'oraison. Les chrétiens les plus ignorants sentent alors que le latin est la langue des enfants du bon Dieu. Ils ne le comprennent pas. Mais n'importe, ils l'entendent avec une vive satisfaction et il leur semble qu'il sufiit de l'écouter pour faire une oraison véritable.

Tierce est terminée. Un sous-diacre, revêtu de la tunique de soie blanche qui flotte jusqu'à ses genoux, s'en va prendre la croix processionnelle; les deux acolytes l'accompagnent avec leurs cierges allumés. Le thuriféraire les devance, en répandant sur le parcours, à droite et à gauche, un nuage d'encens. Les moines viennent deux à deux se placer à leur suite, et la procession ainsi formée se déroule lentement à travers la nef et pénètre dans le cloître. Après eux marchent les chantres, couverts de leurs chapes soyeuses et flottantes, et tenant en main le bâton cantorai, que surmonte l'image du saint patron; le prêtre assistant avec sa chape; le diacre, revêtu d'une dalmatique qui, par son ampleur et sa coupe, paraît reproduire ceUe de saint Etienne, dont la statue orne

le portail de l'église. L'abbé vient en dernier lieu. Il s'appuie en marchant sur sa crosse. La mitre orne son front. Dans le tissu de sa chape, on voit courir des lions brodés en or, symbole de ce lion de la tribu de Juda dont l'Église célèbre la victoire. Le chaperon présente une image de la Vierge; les broderies qui l'encadrent se prolongent en avant sur les deux ortrois que soutiennent deux diacres en dalmatique.

Les hommes qui assistent à Tollice s'engagent sous les galeries du cloître à la suite de cette majesteuse procession. La lumière qui se joue à travers les arceaux, les couleurs vives des ornements que font si bien ressortir les coules noires des religieux, la prose Salve Jesta dies, qui célèbre avec une foi si enthousiaste les beautés de la fête pascale, le chant qui semble se rentermer entre les murs du monastère atin d'entrer tout entier au plus intime du cœur, forment un ensemble merveilleux que n'oublieront jamais ceux qui ont eu la consolation d'en jouir une fois.

Lorsque le cortège monastique est de retour au chœur, l'orgue commente à sa manière le Salve Jesta dies, et occupe ainsi l'attention des tidèles pendant qu'on revêt le prélat de la tunique, de la dalmatique pontificales, et de la chasuble qui enveloppe tout son corps et donne à sa personne un aspect majestueux, qui rend encore plus sensibles la dignité de son sacerdoce et les sublimités du sacrifice eucharistique.

La messe commence, et les chantres entonnent l'introït, qui est le chant triomphal de Jésus, vainqueur de la mort et du péché. Le Kyrie perd l'allure plaintive qui lui est naturelle, pour devenir le cri de reconnaissance du pécheur réconcilié avec son Dieu. Le Gloria tait écho aux hymnes par lesquelles les Anges ont salué la résurrection de Notre-Seigneur

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Jésus-Christ. L'allégresse de Notre-Dame, des Apôtres, des saintes femmes, de l'Église, passe tout entière dans le graduel et le verset alléluiatique, pour éclater en transports enthousiastes dans le Victimœ paschali laudes. Gomme le peuple est heureux et lier d'entendre dire sa foi, en cette solennelle journée ! Il reconnaît les sentiments qui l'animent, sous les élans des phrases musicales qui revêtent chacun des articles de son Credo. L'olfertoire lui dépeint rétonnement, la stupeur de la terre, témoin de la gloire de Jésus-Christ ressuscité. Après avoir goûté le Sanctus et YAgnus Dei, il trouve dans l'antienne de la communion l'expression touchante des grâces pascales dont son âme a pu se nourrir par l'assistance au sacrifice.

Pendant que les oreilles écoutent, les yeux contemplent le spectacle céleste de la fonction liturgique elle-même. Les. religieux, debout, inclinés ou assis dans leurs stalles, observent les prescriptions du cérémonial avec un ordre et une ponctualité tels qu'on les croirait tous animés par une seule âme. Au trône, à l'autel, dans le sanctuaire, les mouvements s'exécutent sans précipitation et sans lenteur, avec une angélique gravité et une piété pleine de grâce. On sent des hommes qui savent ce qu'ils font et qui en comprennent l'importance. Aussi les cérémonies liturgiques sont-elles pour eux un art véritable, qui élève leur cœur à Dieu et qui tient aux fidèles un langage saisissant.

Tandis que la musique sacrée charme les oreilles, que les rites séduisent les yeux et que l'Esprit-Saint se sert de leur action pour accroître les énergies sanctificatrices de la messe, le temps court et le peuple est tout surpris d'arriver au terme de l'ofiice; il voudrait le voir durer longtemps encore. 11 se retire

pleinement satisfait de ce qu'il a pu considérer et entendre; il est plus fier que jamais d'être chrétien, d'appartenir à cette Eglise qui sait exprimer ses mystères avec tant de force et de poésie et parler à ses enfants un pareil langage. Ces impressions salutaires, qui le livrent de plus en plus à sa vie de catholique, lui laissent un ardent désir de les renouveler aussi souvent que possible. C'est avec une pieuse impatience qu'il attend la Pentecôte, la Fête-Dieu, l'Assomption, la Toussaint et Noël. Chaque dimanche, il vient recueillir un écho de ces grandes solennités. Par malheur, ce spectacle est devenu rare de nos jours. Les moines ne peuvent plus guère le réaliser sous les yeux du peuple avec tout l'éclat qu'il demande. Leur nombre est fort restreint. Et quelle différence il y a entre les modestes églises oii la pauvreté les condamne à célébrer leurs fêtes, et ces spacieuses basiliques construites par leurs pères et devant lesquelles il leur faut passer comme des étrangers ! Néanmoins ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour conserver à la liturgie, avec sa splendeur, son influence et son action apostolique sur la masse des fidèles. Des chrétiens généreux secondent leur bonne volonté en leur fournissant de quoi orner dignement leurs temples et en leur procurant les moyens de soutenir leur chant par la voix d'un orgue, de donner aux prêtres de riches ornements. Ces largesses font le plus grand honneur à l'esprit de foi qui les anime et elles témoignent de l'élévation de leurs vues et de rintelligence de leur piété. Car la construction et l'ornementation des églises monastiques, et le caractère artistique des objets consacrés au culte, n'importent pas moins à la régénération sociale d'un pays que l'érection des écoles ou des hôpitaux et que l'établissement de maisons de missionnaires.

La place que tient la liturgie dans la vie dn Bénédictin imprime forcément aux œuvres dont il s'occupe une physionomie spéciale. Mais il en est une qui, plus que toutes les autres, se ressent de sa bienfaisante influence : je veux parler des retraites. Un grand nombre d'ecclésiastiques et même d'hommes du monde aiment à utiliser la traditionnelle hospitalité des enfants de saint Benoît pour venir faire sous leur direction les exercices spirituels. Quelques-uns, non contents de s'y appliquer durant une semaine entière, reviennent tous les mois passer, en leur compagnie, une journée de recueillement. Ils trouvent à l'école du Patriarche du Mont-Cassin un enseignement ascétique qui a fait ses preuves depuis des siècles. Plusieurs de ses représentants ont laissé des ouvrages rédigés en vue de ces retraites. Le silence du cloître et l'exemple d'une communauté fervente écartent de leur esprit les pensées de la terre et les disposent à écouter les inspirations de la grâce. Mais rien ne les émeut et ne les éclaire comme l'assistance aux ofïîces du jour et de la nuit. Les prêtres surtout y apprennent à mieux goûter cette liturgie qui doit être l'âme de leur vie intérieure ; ils se persuadent de plus en plus que leur application à célébrer les saints mystères et à administrer les sacrements avec intelligence et piété est pour eux le chemin de la sainteté et un puissant moyen d'agir sur leur troupeau. Le particularisme des petites dévotions leur inspire de vives répugnances, tandis qu'ils s'abandonnent sans réserve au courant de la vie catholique qui se déploie dans les solennités religieuses, et qui saisit les hommes dans les liens de l'unité ecclésiastique grâce à leur attachement pour la paroisse et pour les pasteurs préposés à leur gouvernement.

Le Bénédictin lâche d'inculquer ce même esprit

liturgique aux chrétiens groupés autour de son monastère et qu'il est chargé d'instruire et de former.

Depuis des siècles, les enfants de saint Benoît acceptent l'administration des sacrements dans les paroisses. Ils sont généralement curés du village ou de la ville qu'ils habitent. En Angleterre, en Allemagne et ailleurs, ils remplissent ces fonctions dans un grand nombre d'églises voisines. Leur fidélité à suivre les vénérables traditions du passé ne les empêche pas de s'adapter aux exigences de l'époque actuelle. Ils prennent les hommes tels qu'ils sont, et pour les rendre meilleurs ils se servent de tout ce qui est capable de leur donner sur eux un ascendant. Ils s'occupent de leurs intérêts, ils organisent des syndicats, ils ouvrent des patronages ; en un mot, ils établissent à l'ombre de la crosse ces œuvres multiples qui maintiennent le peuple sous l'influence salutaire du prêtre et du religieux.

Lorsqu'ils vivent en pays hérétique ou infidèle, ils s'acquittent de tous les travaux et embrassent tous les dévouements par lesquels le missionnaire s'incline jusqu'à ces pauvres âmes pour les affranchir de la servitude de l'erreur et les gagner à la vraie foi.

Les moines élèvent encore dans plusieurs de leurs monastères une nombreuse jeunesse. La valeur morale des hommes formés à leur école et les hautes situations qu'ils occupent en Autriche, en Bavière, en Angleterre, aux Etats-Unis, etc., sont le meilleur éloge de l'éducation qu'ils donnent. Leurs collèges, généralement établis à la campagne, se font remarquer par l'esprit de famille qui unit maîtres et disciples. Ces derniers, une fois répandus dans le monde, conservent avec l'abbaye les liens d'un attachement filial ; ils y viennent volontiers retremper leurs âmes

et recevoir une direction qui permet à l'abbé et à ses moines de faire un bien considérable et de porter par leur intermédiaire sur une foule de points la pensée et le sentiment de l'Eglise.

Mais il ne suffît pas au Bénédictin d'accueillir le monde qui l'approche et de lui inculquer le sens chrétien. Il est prêtre : il se doit, par conséquent, à l'Eglise dans les lieux et aux postes où sa présence est nécessaire. Lui, qui éprouve tant de répugnance à quitter son cloître lorsqu'il s'agit d'un avantage personnel, n'hésite jamais à courir, sur un signe de ses supérieurs, à la conquête des âmes. S'il sait tenir à l'élite de la société le langage qui lui convient et s'il figure dignement dans les chaires des villes importantes, il s'adresse de préférence aux petits et aux humbles, aux ouvriers et c< aux pauvres gens des campagnes 1 ». Il cherche surtout à dissiper les ténèbres de l'ignorance qui sont la cause de la plupart des excès dans lesquels ils tombent. Aussi, entre toutes les formes de la prédication, il choisit le catéchisme et l'homélie. Car, suivant la remarque judicieuse de Mabillon, « un bon catéchisme ou une simple exposition de l'Evangile fera bien souvent plus de fruit que des sermons savants et composés avec grand soin. Il faut plus d'habileté que plusieurs ne croient pour faire un bon catéchisme, et quand on le sait bien faire, on en tire de grands avantages 2. » En cela, comme partout, le moine se montre l'homme « du vrai ». Il sait allier la simplicité de son éloquence à une culture littéraire irréprochable, à une science profonde et à la connaissance du cœur humain et de ses besoins multiples. Il mérite ainsi la confiance

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