‹ Le moine Guibert et son temps (1053-1124)Chapitre 16 sur 64 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Nous avons vu quelle vie pieuse et austère menait la mère de Guibert depuis la mort de son mari, et surtout depuis la vision du Bon Ange, qui, sous ses yeux, avait terrassé le Démon. Elle, qui avait fait le vœu de se consacrer au Bien, c'est-à-dire à Dieu, avait déjà, comme veuve, mené la plus sainte vie qu'une chrétienne pût souhaiter. Seul son petit Guibert l'attachait au monde; or Guibert grandissait, elle se sentait moins indispensable à l'enfant; c'était par devoir plus que par goût qu'elle remplissait ses fonctions de châtelaine,

quoique fort retirée, de mère, et de maîtresse de maison. Elle ne pensait au fond « qu'à conduire à une heureuse issue le dessein qu'elle avait depuis longtemps préparé dans son cœur ».

Guibert avait à peine douze ans, quand les projets de retraite de sa mère furent hâtés par l'influence d'un homme, que notre auteur traite de possédé, diseur de folies, sorte d'insensé à qui on avait donné l'hospitalité dans le château. Un songe de l'intendant vint tout précipiter; il avait achevé de troubler le cerveau de la pauvre femme en lui racontant qu'il l'avait vue, en rêve, célébrer ses propres noces : sans doute ce devaient être les noces mystiques de l'Epouse du Christ. Emue par cette révélation, convaincue de l'origine céleste de cette vision, elle ne put « résister plus longtemps à l'ardeur secrète qui l'enflammait », et mit aussitôt son projet à exécution.

Parmi ses relations mondaines, elle comptait certain prélat de grande allure j Gui,

l'évêque de Beauvais — le personnage important que Guibert traitera plus tard de simoniaque et de déltauché; il nous le montre alors « orné de toutes les qualités d'un homme de cour, issu de noble famille, et doué d'une prestance qui convenait merveilleusement à la dignité dont il était revêtu ». C'est lui qui avait fait construire l'église de Saint-Quentin de Beauvais pour la congrégation des chanoines réguliers. C'est à lui que fut confié Guibert pour recevoir les ordres de ses mains épiscopales, et être initié jusqu'au degré de prêtre aux divers sacrements de la grâce. Cet homme d'aspect vénérable portait une grande affection à la famille d'Evrard et à la mère de Guibert : sollicité par les amis de celle-ci de permettre qu'elle passât quelque temps dans un des domaines de son église, il l'autorisa à se fixer à la Châtaigneraie, petite campagne distante de deux milles du château de la dame. Il accéda d'autant plus volontiers à ce désir, que, sous le coup d'une accusation de

simonie, lancée par le farouche évêque Hugue de Die, légat pontifical de Grégoire VII, il avait dû se réfugier comme simple moine au couvent de Cluny. Sa générosité lui coûtait peu, et il était heureux de rendre à si bon compte service à d'anciens amis. La jeune veuve, pendant son séjour à la Châtaigneraie, songea à se retirer définitivement de la vie du monde, pour prendre l'habit de religieuse au monastère de Saint-Germer-de-Fly '. Pour ne rien coûter à ces pauvres rhoines, elle fit même construire une petite maison tout près de l'église de l'abbaye, afin de pouvoir en même temps mener la vie de communauté religieuse et se plonger dans la solitude.

Mais elle laissait seul son petit Guibert ! Gomment pourrait-elle l'abandonner ainsi, orphelin, privé de tout appui, livré à lui-même dans un âge si tendre? car, de son propre aveu, « bien qu'il eût une foule de parents et

1. Saint-Gpiiuer-dc-Fly, canton du Cnudray. arr. de Boauvais (Oise).

d'alliés, il n'en était aucun qui pût donner à un enfant de son âge les soins qu'il exigeait. Ce n'étaient ni les vêtements, ni la nourriture qui lui faisaient défaut : c'étaient toutes ces petites prévenances qui conviennent à la faiblesse du premier âge » et ne sont comprises que par une mf'rc. Le cœur de la pauvre femme était cruellement partagé entre ce qu'elle croyait devoir être ses devoirs vis-à-vis de Dieu, et ce qu'elle sentait être ses devoirs de mère. Elle voyait bien à quelle détresse morale elle abandonnait son fils; mais elle entendait Dieu l'appeler : son vrai devoir n'était-il pas d'aller à lui? Dieu lui-même saurait bien prendre soin du petit orphelin.

Troublée, encore hésitante, elle quitta la Châtaigneraie pour se rendre à sa maison de Saint-Germer, sa retraite définitive. Mais, avant d'y arriver, elle devait traverser la ville 011 demeurait Guibert, passer devant le château où il était resté tout seul. A cette vue, elle pensa défaillir. « Une tristesse profonde

la dévorait quand elle songeait à ce qu'elle laissait là ; elle souffrait autant que si Ton eût arraché ses propres membres de son corps. Mais elle sut résister à ces faiblesses, indignes d'une vraie chrétienne, et se montra d'autant plus détachée de ce qu'elle avait autrefois aimé, qu'elle aimait son Dieu avec plus d'ardeur. »

Aujourd'hui nous nous indignerions; alors même on jugeait sévèrement celte femme inhumaine. Mais c'était mal connaître son âme de chrétienne. Plus sa tendresse pour son fils était grande, plus grand aussi était le sacrifice. Elle continuait à l'aimer du plus profond de son cœur, ce fils qu'elle sentait désormais abandonné, loin d'elle, loin de ses soins et de ses cajoleries de mère, ce fils qui lui-même la comprenait, l'excusait, et remerciait Dieu « de lui avoir endurci le cœur, ce cœur le plus rempli de sa sainte charité, car il la préservait ainsi d'une pitié qui aurait pu lui être funeste. C'eût été faillir à son détriment,

ajoute-t-il, que de me préférer à son propre salut, et de négliger Dieu pour mes intérêts mondains. »

Puisque son fils lui donne raison, ne soyons pas plus sévères que lui, et si nous trouvons, en notre conception moderne de la vie (le famille, cette conduite incompatible avec ses afTections maternelles, contentons-nous de dire avec ce fils chrétien que les voies de Dieu sont impénétrables et qu'il sait faire de grandes choses avec des moyens qui nous déconcertent.

Pour cette existence nouvelle, la jeune veuve avait besoin d'une directrice, d'une personne moins novice qu'elle dans la vie religieuse, qui sût lui donner cette règle de conduite indispensable à son salut. Comme elle habitait sa petite maison en dehors du monastère, elle alla chercher à l'abbaye de Saint-Germer une religieuse, sainte femme d'un âge déjà très avancé, d'une piété remarquable , qu'elle engagea, en lui ténioigi

38 LA VIE DE GUinERT.

une soumission de disciple et de servante, à venir habiter avec elle et partager sa solitude. Elle imita la vie sévère de cette femme vénérable, suivit l'exemple de sa simplicité en ne prenant que des aliments grossiers, « bannit de sa couche la mollesse et le luxe, contente de reposer dans de la bure et sur de la paille. Comme sa beauté n'était point encore fanée, et que les charmes de sa jeunesse eussent pu lui inspirer de la vanité, elle s'efforça de faire paraître sur ses traits les rides que les années ,lui refusaient. » Les longs cheveux, qui servent si gracieusement à parer le visage des femmes, tombèrent sous les coups redoublés des ciseaux; et sa robe brune, d'une ampleur déplaisante et inusitée, recouverte d'innombrables petites pièces rajustées sur un man telet de couleur sombre, tapissé de reprises et percé de mille trous, attestaient que celui auquel elle désirait plaire dans cet humble appareil régnait seul au fond de son cœur. — Sa vie était toute de contrition et de piété.

Comme elle savait que la confession est le commencement de .la bonne conduite, elle se confessait chaque jour, fouillait les plus intimes recoins de son cœur, interrogeant son passé, actions, paroles, pensées même, depuis sa vie de jeune fille et de jeune femme jusqu'aux plus récentes années de son veuvage. Elle confessait au prêtre, c'est-à-dire à Dieu même par l'intervention de son saint ministre, tout ce qu'elle avait trouvé en elle de répréhensible, « avec une telle ferveur, de tels grincements de dents, et une si douloureuse anxiété, que de violents sanglots interrompaient ses paroles et ses supplications au ciel «. Elle n'avait ni confiance, ni sérénité, s'affligeait et pleurait sans cesse, demandant avec humilité s'il lui serait possible d'obtenir le pardon de ses fautes. Et Dieu seul sait quels péchés avaient pu ternir la vie si pure et noble de celle sainte femme! Elle passait le reste de son temps à recevoir la visite de parents et d'amis, qui n'avaient pas oublié le

charme de grâce et de douceur qu'elle répandait autour d'elle; mais ils venaient troubler sa solitude, nouvelle cause d'angoisses puisées dans les propos légers ou oiseux qui avaient pu lui échapper. Et, surtout, elle apprenait de la bouche de sa vénérable compagne les sept psaumes de la pénitence, « et les méditait jour et nuit, ruminant leur saveur, tellement que jamais ses chants ne cessaient de résonner avec suavité, au milieu des soupirs et des gémissements qui s'élevaient jusqu'aux oreilles de Dieu ».

Mais tandis que, dans son austère retraite de la Châtaigneraie, elle gagnait chaque jour sa place au paradis, que devenait l'infortuné Guibert?

Le pauvre enfant, laissé tout seul dans son château, — car le cher pédagogue, gagné par l'exemple de la jeune veuve, avait comme elle revêtu l'habit religieux des moines de Fly, — ne devait pas tarder à mal tourner.

Lorsque, libre pour la première fois, il se

sentit son seul maître, il se laissa aller à « abuser sans ménagements de cette méchante liberté ». Pour un enfant de douze ans, les péchés qu'il nous confesse et dont il se fait grand crime, ne nous paraissent pas bien terribles : il dédaignait les églises, raillait parfois les choses divines, avait horreur des écoles (on l'aurait eue à moins), et recherchait la société de ses petits cousins laïcs, avec lesquels il jouait au chevalier. Enfin, il s'adonnait au sommeil, dont son maître le privait jadis, « tellement qu'il s'engourdissait dans cet excès inaccoutumé ». Les reproches qu'il se fait nous paraissent enfantins et ses torts bien naturels chez un enfant de son âge. Mais la sévère austérité monacale trouvait de meilleurs préparatifs à la A^ie divine dans les coups de férule du pédagogue, que dans le simple et légitime développement du corps d'un petit garçon. Et nous nous étonnons en entendant parler des « débauches » auxquelles il se livrait, des emportements dans lesquels il

rivalisait avec ses cousins plus âgés, « sans sagesse ni retenue ». Il s'accuse de ce libre épanouissement de sa jeunesse, trouve qu'en lui l'adolescence n'a développé que de mauvais germes et, chose grave entre toutes, a fait disparaître toute dévotion.

On comprend l'émotion et la douleur de sa mère, lorsque, du fond de sa solitaire retraite de Saint-Germer, elle apprit la conduite de son fils, « conduite d'autant plus dissolue et insensée, qu'il avait jusque-là vécu avec plus de réserve et de pureté ». Elle s'ouvrit de ses inquiétudes au vénérable abbé du monastère, et obtint de lui qu'il s'occupât de Guibert, et tâchât de diriger sa vie vers le but auquel on l'avait consacré. Son ancien maître de grammaire, maintenant moine, continuerait ses enseignements, si malheureusement interrompus, et la fréquentation même du couvent ne pourrait avoir qu'une bonne influence sur le petit abandonné. On céda à ses prières, et l'abbé fit venir Guibert à Saint-Germer-de-Flv.

GLIIBERT ORPHELIN. 43

Quel jour mémorable que celui où pour la première fois il pénétra dans le monastère! On l'introduisit dans la salle du chapitre, et là, à la vue de tous ces moines, assis chacun à sa place, autour de l'abbé, dans le calme et la sereine tranquillité de cette retraite, « il sentit en son cœur un tel désir d'embrasser l'état monastique que son àme ne se refroidit pas un instant, et ne put demeurer en repos ». A force de vivre au milieu des religieux, sous leur toit, de leur existence régulière et pais^ible, de s'entretenir avec eux, de savourer auprès d'eux cet avant-goût de la vie monacale, le petit Guibert sentait renaître en lui ses anciennes dispositions. La piété de sa vie passée, les enseignements recueillis jadis et soudain retrouvés, lui montraient, par un contraste saisissant, tout ce (ju'il y avait de vanité et de folie dans la dissipation de ses petits cousins.

Naturellement porté à imiter ceux auprès de qui il vivait, il ouvrait maintenant son

âme à cet appel d'en haut et n'attendait que le moment propice pour choisir sa place au couvent. Avec un tact admirable, malgré les sollicitations dont il était l'objet, l'abbé ne fit rien pour pousser l'enfant à prononcer ses vœux. Et Guibert, de son côté, par timidité ou par crainte de n'être pas encore digne de la robe de bure, se taisait et évitait d'ouvrir son cœur à l'abbé pour faire les solennelles promesses.

Pourtant, un jour, il confia ses projets à sa mère. Elle, qui avait renoncé à la vie pour se donner à Dieu, serait heureuse, pensait-il, après les chagrins que lui avait causés sa mauvaise conduite, de le sentir enfin dans la bonne voie. Mais cette sage mère connaissait trop la légèreté de caractère, la nature sensible et impulsive de son fils, qui se passionnait maintenant pour la vie religieuse parce qu'il venait d'entrer en contact avec elle, comme il s'était adonné aux libertinages et aux dissipations de l'adolescence quand il avait

fréquenté ses petits cousins laïcs. Elle le raisonna tant et si bien qu'il finit par regretter de lui avoir révélé ses grands projets.

Peut-être le vieux maître de grammaire serait-il un confident plus accessible? Mais, sans doute averti par la mère, le brave pédagogue tâcha au contraire de détourner Guibert d'un projet trop précipité, lui laissant entrevoir tout ce qu'une telle décision nécessitait de réflexions mûres et bien pesées, et tout le sérieux et la gravité de cette résolution.

Peu découragé par ce double échec, car il sentait Dieu le soutenir, Guibert se mit « à simuler la plus complète indifférence ». Pour détourner les soupçons, il se conduisait comme si jamais pareille idée n'était entrée dans son cœur; et, plus fermement résolu que jamais à embrasser la vie monacale, il attendait tranquillement l'occasion propice. Il resta ainsi en suspens depuis l'octave de la Pentecôte jusqu'à Noël. Enfin, une vision envoyée par Dieu le décida : une nuit, il se crut soudain dans

l'église de Notre-Dame; puis survinrent deux démons qui le saisirent, l'entraînèrent au dehors et l'enlevèrent jusqu'au faîte de l'église. Alors ils prirent la fuite, et le laissèrent retomber sain et sauf au milieu du chœur ! Chute miraculeuse, intervention certaine de la Sainte Vierge qui lui signifiait par là l'intérêt qu'elle lui portait, et le soin qu'elle mettait à empêcher que le démon ne le lui ravît!

Fort de son céleste appui, Guibert alla trouver l'abbé, se jeta à ses pieds, le suppliant par ses larmes et ses prières de bien vouloir accueillir un pécheur. L'abbé, qui n'attendait que cet aveu, heureux de voir un nouveau disciple s'engager dans la voie du salut, le revêtit des habits monastiques sous les yeux mêmes de sa mère, qui le regardait en pleurant de joie, car, avec ses plus chers désirs, son vœu se réalisait enfin. Elle avait tenu parole à la mère de Dieu qui l'avait délivrée dans ses couches pénibles. Elle pourrait désormais ellemême vivre et mourir en paix.

Une nouvelle vie s'offrait au jeune homme, vie d'austérités et de .privations, vie pure et régulière; il l'avait librement choisie, sans contrainte, sans subir aucune influence. Son cœur l'avait poussé où Dieu l'appelait. Nous allons voir s'il fit honneur à sa vocation et comment il la remplit.

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