CHAPITRE IV
(l'UEMlkllE phase)
Guihert entrait au monastère de Saint- Germer, heureux, tranquille, avec une conscience calme et souriante de la béatitude éternelle, enfin conquise sur sa faible et inquiète nature. Aucune angoisse ne le tourmentait. Il avait prononcé ses vœux avec le soulagement du naufragé, qui, dans une tempête, trouve un rocher où se réfugier. Si son bonheur devait être |>arfois troublé par la lâcheté de sa chair ou la jalousie de ses compagnons, il n'en était pas moins sur de trouver toujours, auprès de
Dieu, l'appui et le secours qui lui permettraient de se relever de toutes les chutes et de surmonter toutes les défaillances.
La vie monastique en elle-même l'effrayait.
A cette époque, les monastères renfermaient à peu près tout ce qui pensait et travaillait en France. Loin des bruits du monde, à l'abri des querelles qui déchiraient la société laïque et souillaient le clergé séculier, ils étaient le dernier refuge des lettrés, des penseurs et des artistes. Les études y étaient assez larges pour permettre aux esprits curieux de se développer ; ni la critique ni l'érudition n'effrayaient ces chrétiens savants : les moines avaient recueilli ce qui subsistait des anciens manuscrits latins; et, sauf quelques parchemins qu'on grattait pour les transformer en missels et antiphonaires, c'est par eux <pio nous furent transmises les œuvres des littératures antiques,
Guibert était donc à bonne école pour s'initier aux lettres sacrées et profanes; il faut croire que la bibliothèque de Saint^Germer
GUIBERT MOINE DE SAINT-GERMEFl-DE-FLY. 31
était riche et l'abbé fort tolérant, car on l'y laissa puiser assez librement pour qu'il pût compléter par lui-même son instruction si maladroitement commencée.
La règle du couvent empêchait Guibert de recevoir comme auparavant les leçons de son vieux pédagogue. Celui-ci, toutefois, dirigeait ses lectures, le poussait à étudier certains manuscrits et à continuer les travaux qu'il avait jadis entrepris. Sur ces conseils, il examina de plus près les livres divins qu'il lisait chaque jour, et commença à exercer son sens critique « en comparant les versions moins connues avec les plus savantes ». Ces premières tentatives de critique, d'histoire ou d'exégèse biblique n'offraient pas de danger pour une âme aussi pieuse que la sienne, et lui permettaient de se pénétrer plus profondément du sens des livres sacrés. Ce fut là le début de ces études qui plus tard devaient l'amener à écrire la plupart de ses ouvrages religieux; études qui le passionnaient telle-
ment que la nuit le surprenait sans pouvoir l'en détourner : il les poursuivait môme couché, « lisant et ruminant ce qu'il avait lu derrière sa couverture ». Le désir d'apprendre le stimulait d'autant plus qu'il voyait ses compagnons s'inquiéter peu de s'instruire ou se complaire dans l'ignorance. Il croyait sentir au-dessus de lui la main de Dieu enlever un à un les voiles qui obscurcissaient son cerveau, l'amener peu à peu jusqu'aux plus profonds arcanes de la science.
Mais il est inquiet : ce désir même de s'instruire était-il compatible avec l'humilité du vrai religieux? La vanité ne trouvait-elle pas le moyen de se glisser dans ces préoccupations intellectuelles, et Guibert lui-même ne cédait il pas à un pervers désir de gloire en cherchant à savoir, à dépasser les autres, à poursuivre de futiles honneurs, dignes du siècle plus que de Dieu? Les pauvres moines ignorants qui passent leur journée à chanter matines et vêpres, et à invoquer le Sauveur^
ne sont-ils pas plus près de l'idéal divin que celui qui s'imagine s'élever au-dessus d'eux par le « fallacieux appât de la science »? Et pourtant Guihert ne croyait pas pécher : il ne pensait qu'à Dieu; dans son travail, il ne cherchait qu'à se rapprocher de lui. Et sa sage modestie, loin de le laisser s'enfler d'un vain orgueil, lui faisait « trouver dans les Écritures saintes un perpétuel sujet de larmes et d'affliction; il croyait n'avoir rien lu, s'il n'y rencontrait quelque chose qui excitât ses méditations, ou produisît en lui la componction ». Mais ce n'était qu'un leurre. Inconsciemment, involontairement persuadé qu'il ne travaillait que pour le Seigneur, il laissait le Malin faire son œuvre. Bien plus : les amis avec lesquels il avait conservé quelques relations, heureux de lui trouver ces honnes dispositions, — car ils jugeaient avec l'esprit du siècle et non avec la sagesse de Dieu, — le félicitaient de ses travaux et le poussaient dans cette voie : « Non contents de lui vanter la
gloire et l'illustration des lettres, les honneurs et les richesses qu'elles vous procurent, le berçant ainsi des plus frivoles imaginations, ils lui faisaient encore croire que cette science qu'il poursuivait avec tant de zèfe et possédait chaque jour un peu plus complète, était un effet de l'assistance divine. Trompeuse illusion que la véritable science de la sainteté devait dissiper plus tard ! »
Sur ces conseils, notre moine se mit, non seulement à dépouiller toutes les œuvres profanes qu'il trouvait dans la bibliothèque, à dévorer pêle-mêle les historiens romains et les poètes classiques avec les Pères de l'Eglise, mais à composer lui-même « divers écrits en prose et en vers ». Il se sentait surtout une véritable passion pour la poésie. Il avait savouré « Ovide, Calpurnius et les Bucoliques de Virgile » ; son âme encore primitive et rude s'était épanouie devant la grâce élégante et amoureuse de cette littérature ancienne; il avait été ravi par la subite révélation de cette
langue délicate si doucement maniée par de tels artistes et qui lui dévoilait soudain tant de choses ignorées.
Tous les critiques ont fait de belles phrases sur l'extase de ces premiers érudits de la Renaissance, qui voyaient l'âme antique se révéler à eux lorsqu'ils découvraient les littératures grecques et latines, et qu'ils entendaient à travers les pages de parchemin de leurs pesants in-folio chanter Daphnis et Tityre. Si l'on songe que Guibert fit cette môme découverte au xi" siècle, que plus de 400 ans de culture intellectuelle ^t de civilisation le séparent des humanistes de la Renaissance, on comprendra quel trouble ces lectures devaient jeter dans l'esprit simple et candide du religieux de Saint-Germer. Un monde nouveau s'ouvrait à lui : le jeune moine, qui n'avait encore eu ni le temps, ni l'occasion de rien connaître de l'existence, pour qui l'amour, la volupté, la joie de vivre n'étaient que des mots, et des mots terrifiants.
b6 LA VIE DE GUIBERT.
dignes des monstres de l'Apocalypse, se trouvait soudain en présence de ces bergeries sensuelles et raffinées, de ces contes erotiques qui charmaient la société légère et lettrée d'Alexandrie et de la Rome d'Auguste : au fond de sa cellule austère, il vivait comme dans une atmosphère embaumée de ces baisers païens. Et il nous confesse qu'à ce moment môme, « à mesure que son petit corps se développait, la vie éveillait en lui des chatouillements et des concupiscences adaptées à sa condition et à ses désirs ». Il était jeune, il était homme; Amaryllis et Galatée devaient plus souvent que la Vierge Marie occuper alors ses veilles et troubler ses rêves. Ainsi, malgré lui, le Malin avait fait son œuvre. 11 commença par perdre le respect qu'il avait pour les livres sacrés, ses premières études; il méprisait les Écritures, source unique de toute science, ou même, ce qui est pire, lorsqu'il s'y replongeait, c'était pour y rechercher « ce (|ui n'est que vanité et pa-
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rôles », et « conserver dans sa mémoire les choses (léshonnêtcs qu'il y avait pu trouver ». Mais surtout il préférait à la Bible ses chers poètes latins, et « adonna son esprit sans aucune retenue à la passion de faire des vers t . Vers rythmi(|ues et vers métriques, il rêvait « d'égaler les poésies d'Ovide et celles des Bucoliques, pour reproduire les délicatesses de l'amour dans les créations de son imagination ». Il en oubliait d'ailleurs la rigidité à laquelle il était tenu de se soumettre, « rejetait la pudeur de la profession religieuse, et se nourrissait des licences de ces séductions empoisonnées ». Il composa même « des petits écrits sans sagesse ni retenue, où ne se trouvait aucun sentiment honnête » !
Candide aveu qui ne devrait pas nous faire sourire! Mais le mal engendre le mal; Guibert était pris dans l'engrenage; Dieu, qui seul pouvait le ramener au bien, lui réservait d'autres épreuves pour lui ouvrir les yeux sur son aveuglement.
D'abord, il eut à affronter la jalousie de ses camarades, les moines du couvent de Saint- Germer, qui supportaient avec peine de voir leur jeune disciple, le nouveau venu, les égaler et les surpasser par sa brillante intelligence. Guibert accuse leur « fureur envieuse » de ne reculer devant aucune violence pour le troubler dans son ardeur et le détourner de son travail. Comme leurs attaques avaient le même résultat que « l'huile qu'on jette sur le feu dans l'espoir de l'éteindre, et qui ne fait qu'activer la flamme plus brillante et plus vive », ils le déclarent méchamment « tout bouffi de l'orgueil de sa petite science » .
Importuné par ses frères jaloux, préoccupé de ses chères études, Guibert n'eut plus qu'une idée : quitter le monastère pour chercher au loin « un champ d'activité propice à ses talents, avec les soulagements que lui suggérait l'infirmité de sa chair ».
Il se sentait si coupable, qu'il renonçait même à cette charmante intimité qui le liait à
sa mère. Celle qui jusque-là avait été la confidente de chacune de ses pensées, dont la tendresse l'avait accompagné jusque dans sa cellule, il l'évite maintenant. Et quel navrant aveu de son indignité que ces remerciements qu'il adresse alors au Créateur « d'avoir rendu nos âmes impénétrables les unes aux autres : car si le fond de mon àme, si peu digne de tout chaste regard, eût été découvert à l'œil encore plus chaste de ma mère, je m'étonnerais si elle n'eût pas aussitôt perdu tout mouvement! »
Enfin, justement ému par la crainte de perdre ce serviteur qui était tombé, mais pouvait encore se relever, Dieu se décida à intervenir. Il envoya d'abord une vision à la mère du pauvre moine. Il lui sembla qu'elle se trouvait dans l'église du monastère; au premier abord l'église était vide ; puis elle aperçut, recouverts de vêtements « déchirés et fantaisistes », les moines de Saint-Germer groupés autour de la porte; mais ils étaient de taille
si petite (ju'ils ne paraissaient pas avoir plus d'une coudée. Son cœur de mère s'émut à la pensée que Guihcrt se trouvait peut-être parmi eux, et elle pensa défaillir en le reconnaissant, en effet, quand, soudain, apparut au milieu de la basilique, une femme d'une beauté et d'une majesté incomparables. Et la religieuse reconnut la noble Dame de Chartres, la bienheureuse mère de Dieu, qui, après avoir fléchi le i>enou devant l'autel pour faire sa prière, s'écria : « Comment souffrirais-je que cette église que j'ai instituée, fût abandonnée? » — et, tournant vers celui de ces petits gnomes qui représentait Guibert, son regard plein d'amour et de sérénité, elle dit : « Je l'ai amené ici, je l'ai fait moine, je ne souffrirai pas qu'il soit emmené hors d'ici ». — Et soudain tout disparut, la Dame, les nains, la désolation de l'église.
Lorsqu'émue jusqu'aux larmes la pieuse femme « lui rapporta dans sa sagesse prévovante le détail de cette vision », Guibert
sentit que son devoir l'attachait à Saint- Germer, et que loin de fuir son monastère, il devait être fier de l'intérêt miraculeux que lui portait la mère de Dieu.
En même temps, comme pour le toucher par tous ceux qui lui étaient chers, Dieu envoya une vision au vieux maître de Guibert. Celui ci avait appris à quel travail se livrait son ancien élève, quelle impiété naissait dans son cœur, à quelle licence il abandonnait son esprit. Un jour, il surprit un des manuscrits de Guibert, une de ces poésies dans lesquelles il se ilattait d'égaler Ovide et Virgile. Dans son anxiété, il s'endormit : alors lui apparut un vieillard majestueux, la tête couverte d'une blanche chevelure, celui-là même qu'il avait vu en songe au début de ses relations avec la noble dame Evrard. Ce vieillard lui dit sévèrement : « Je veux que tu me donnes raison des écrits qui ont été composés, car la main de celui qui les a faits n'est pas la main de celui qui les a écrits ». Le pauvre homme et
ses piètres leçons étaient pourtant bien peu responsables du goût de Guibert pour la poésie latine! Toutefois le vieux pédagogue rapporta sa vision à son élève, et tous deux cherchèrent à expliquer le sens de ces énigmatiques paroles. Evidemment Dieu avait voulu à la fois lui montrer son irritation et lui annoncer un heureux changement dans ses dispositions à la frivolité, double signe dont tous deux s'affligèrent avec joie. En effet, « la main qui avait écrit de pareils poèmes ne persisterait pas dans une conduite si honteuse ».
Enfin Guibert lui-même fut éprouvé : il devint pour quelque temps la proie du démon. 11 lui semblait voir surgir au-dessus de son lit « les images des hommes morts dont il avait lu les aventures, ou les ouvrages » ; ils eff'rayaient son esprit engourdi dans le sommeil par de telles apparitions qu'il ne pouvait se tenir couché, ni s'empêcher de hurler en s'éveillant; et il n'osait se rendormir de peur de revoir apparaître ces fantastiques visions.
Ces trois avertissements du ciel durent émouvoir fortement le moine-poète. Décidé à se replonger dans de plus saines études, il renonça à ses lectures païennes, brûla ses poèmes amoureux, ses voluptueuses bucoliques, et parut reprendre une vie et des occupations plus conformes à son habit religieux. Pourtant, ce qu'il avait lu ou appris ne pouvait disparaître tout dun coup. Il s'était trop complètement livré à cette débauche intellectuelle pour que la rupture avec le monde charmeur qu'il abandonnait pût être aussi soudainement décisive. Aussi, en cachette, composait-il encore des poésies badines et licencieuses sur des tablettes enduites de cire, d'où il pouvait les faire disparaître plus vite qu'il ne les avait écrites. Comme il n'osait les avouer, mais que sa vanité de poète souffrait de ce secret, il les lisait ou les récitait à ses confrères, sans leur en avouer' l'auteur, et se réjouissait de leurs éloges. C'est ainsi, dit-il, qu'il péchait toujours par la seule impulsion
(le la fragilité, et par l'aveuglement de l'orgueil, sans perdre espoir de se corriger, car, quand le juste tomberait sept fois, il se relèverait encore par la grâce du Sauveur.
Dans ses dernières défaillances, ce fut auprès de sa mère qu'il trouva l'aide la plus charitable, le secours le plus réconfortant. La pieuse femme, quoi qu'en ait [)u croire (juibert, savait par divine intuition tout ce que faisait son fils; aucune de ses pensées, aucun de ses péchés ne lui restaient cachés. Quelque vision, quelque pressentiment mystérieux, dont elle pénétrait facilement le sens, l'avertissait aussitôt que Guibert se détournait de la vertu. «Alors, dit-il, elle m'appelait auprès d'elle, et m'interrogeait avec la plus grande intimité sur ce que je faisais, et sur ce dont j'étais occupé. El comme j'avais l'habitude de ne point me refuser à cette parfaite union des âmes, je me confessais aussitôt et lui expliquais comment je comprenais ses visions qui semblaient envelopper et retenir mon âme
dans leurs chaînes. Et lorsqu'elle m'invitait à me réformer, je le. lui promettais promptement avec une véritable sincérité de cœur. » Ainsi la vie monastique n'a pas rompu cette touchante intimité de Guibert avec sa mère. Le petit garçon qui jadis allait chercher sur ses genoux les marques d'affection et de tendresse capables de le consoler lorsqu'il avait été injustement battu, venait, maintenant que tous deux avaient revêtu l'habit religieux dans le même couvent, demander à son cœur de mère le réconfort et l'appui qui lui manquaient pour se sentir digne d'elle et de son Dieu'.
1. D'ailleurs, no nous y trompons pas, Guiborl ('tait prolinblciiient boaucoiip plus moral qu'il ne veut nous le faire croire. Son besoin d'Iuimilité, et d'autre partie désir d'exalter la mist'ricorde divine, d'autant plus merveilleuse dans son œuvre de salut <|u'il avait plus péché, entrent pour une bonne part dans ces perpétuelles et fatigantes redites sur ses vices, ses crimes, sa mauvaise nature et ses instincts dépravés. Il trouvait une si pure joie dans cette contrition de la confession, qu'il s'exagérait à dessein ses propres défauts. Il y a plus : pénétré de la lecture de saint Augustin, avec qui il voulait peut-être rivaliser, comme il cherchait dans sa jeunesse à égaler Ovide et Virgile, il se trouvait
La sainte femme eut le bonheur de voir que ses efforts n'avaient pas été inutiles. A partir de ce moment, Guibert fut transformé. Sa liaison avec Anselme, le prieur de l'abbaye du Bec, ses travaux sérieux de scolastique, d'exégèse et de morale vont le préparer à une vie nouvelle. Cette seconde phase de son séjour à Saint-Germer sera couronnée par un honneur digne de celui à qui il s'a<lressait : dans quelques années, nous le verrons arriver à la haute dignité d'abbé.
des torts imnj^inairos, lipuroux d'avoir été Tolyet d'une conversion semblable a telle du grand saint. Quand il nous parle de ses débauclies et nous avoue avoir douze ans, nous ne pouvons nous empêcher de sourire, incrédules, même si nous connaissons Tardent tempérament de son père et la vie relâchée de ses contemporains.