CHAPITRE V
GUIBERT MOINE DE S AINT-GE RMER- DE-FLY (deuxième phase)
Guibert avait été fortement impressionné par ces avertissements de Dieu. Aussi les décisions qu'il prit alors marquent-elles une phase nouvelle dans sa vie monastique. Il a définitivement rompu avec ses erreurs passées. Toute sa brillante intelligence, son zèle pour la science, seront consacrés à la religion.
L'action de Dieu avait été si vive, qu'il traite « d'inepties stériles » et de vaines imaginations ces études qui jadis le paj^iMÎBÎaîêçlçj^ ^/<.
et qui maintenant ne lui causaient plus que de l'ennui. Suivant le conseil déjà ancien d'excellents docteurs, il retourne à ces saintes Ecritures qu'il avait si honteusement délaissées. Dans la méditation de la Bible, il va puiser, non seulement de nouvelles sources d'exercice intellectuel, mais surtout un « avantageux bénéfice moral », Après s'être nourri des écrits de saint Grégoire le Grand, « dans lesquels on trouve plus que dans tous les autres la clef de cette science », il recherche, dans les paroles des prophètes et les livres de l'Evangile, moins le sens mystique, que le sens allégorique et moral, il s'attache moins à la lettre môme qu'aux enseignements que recouvre cette lettre. Tant de parchemins avaient été inutilement noircis à discuter tous les passages obscurs, toutes les incertitudes, toutes les contradictions de la Bible ; tant d'heures de travail avaient été perdues à ces études d'exégèse et de casuistique religieuse! Guibert sentait le besoin d'en tirer quelque chose de plus nou-
veau, de plus utile surtout. Il eut pour soutien et conseiller dans .ce travail, un philosophe célèbre, Anselme, le grand archevêque de Cantorbéry, alors simple prieur de l'abbaye du Bec. Anselme n'était pas seulement un des penseurs les plus éminents de son siècle, intimement lié avec tous les papes, souverains et prélats ses contemporains; c'était aussi un grand caractère, d'une haute dignité morale, qui savait s'abaisser jusqu'aux plus humbles pour leur faire du bien et leur venir en aide. Ainsi, lorsque Guibert tout enfant venait à Fly, il remarqua son esprit vif et curieux, sa sensibilité ardente; et, peut-être pris de pitié pour ce petit orphelin, il s'intéressa à lui, essaya de guider le premier développement de son intelligence, et lui apprit « comment diriger en lui l'homme intérieur ». Plus tard, mis à la tête d'un monastère tout voisin, il s'attacha tellement au jeune moine qu'il venait « familièrement » le trouver au couvent de Saint-Germer, dont les portes lui étaient tou-
jours ouvertes, vu la considération qu'on avait pour sa science et sa piété.
Ce grand homme, le créateur de la philosophie scolaslique, enseigna d'abord à Guibert « à consulter les préceptes de la raison pour le gouvernement de son corps ». Puis ils firent des lectures ensemble et Guibert n'était pas peu flatté de se voir l'unique objet de ses fréquentes visites, et il s'appliquait à faire honneur à l'assiduité de son nouveau maître et aux efforts qu'il faisait pour lui « inculquer son érudition ».
Ce fut à ses leçons qu'il apprit les grandes règles de la psychologie, les principales divisions de cette science, la classification des facultés de l'âme qui dans la suite devait servir de base à ses tropologies ou études morales sur la Bible. Anselme enseignait, tout comme les professeurs de nos lycées, (jue l'on peut discerner dans notre âme trois facultés autour desquelles se groupent les phénomènes de la vie psychique : sensibilité, volonté et intelli-
gence. Il montrait en même temps que ces trois facultés, « sous le rapport desquelles on peut considérer les faits de tout mystère intérieur », ne sont pas indépendantes les unes des autres : en constante relation d'action et de réaction l'une sur l'autre, elles sont en effet si intimement liées qu'elles forment à elles toutes un ensemble unique. Ainsi, depuis neuf siècles on applique les mêmes principes à cette étude, et Guibert en savait probablement plus long que beaucoup de nos collégiens! Mais ce qui l'intéressait particulièrement, ce ({u'Anselme apportait de plus utile au jeune moine, c'étaient les explications qu'il tirait des Ecritures. Il exposait à son élève ces notions de philosophie en commentant les chapitres de l'Evangile, qu'il illustrait par des digressions morales sur ces trois facultés, et lui faisait ainsi comprendre ses théories d'une façon plus immédiate, pratique et précise.
Guibert ensuite appliquait lui-même ces méthodes à l'étude des Ecritures, et recher-
chait (les explications analogues dans tout texte « où se trouvait quelque moralité cachée ».
Enfin, pour le mettre à l'épreuve, Anselme lui fit prononcer un sermon dans lequel il devait s'efforcer de tirer des Livres saints des enseignements pour ses auditeurs et non de vaines discussions scolastiques.
Lorqu'Anselme l'eut jugé suffisamment instruit, il l'emmena avec l'abbé Garnier de Saint- Germer, son ami, dans une de ces tournées de monastères si fréquentes au moyen âge, véritables voyages d'inspection qui permettaient au prélat de se rendre compte du travail des moines, de leur moralité, et de leur donner en même temps des encouragements et des conseils. Un jour que Guibert avait demandé à Anselme de prononcer un sermon à l'assemblée du chapitre d'un de ces monastères, Anselme lui retourna l'invitation, et heureux de trouver l'occasion de juger les progrès de son disciple, le pria de s'en charger lui-même. C'était le jour de la naissance de Marie Magdeleine.
Guibert prit pour texte de son sermon ce passapre du livre de la Sar/esse : « La malignité ne peut prévaloir contre la sagesse; la sagesse atteint avec force depuis une extrémité jusqu'à l'autre; elle dispose tout avec douceur ». Son sermon eut un tel succès, il l'avoue luimême avec candeur, que le prieur du monastère 011 il avait prêché, fort brave bomme, très zélé, mais peu intelligent et médiocrement instruit, lui « demanda familièrement de rédiger pour lui un petit écrit où il trouverait la matière de quelques sermons ». Mais l'abbé de Saint-Germer avait toujours peur que Guibert, devenu trop savant, ne retombât dans ses anciennes erreurs. Guibert sentait qu'il se ferait tirer l'oreille : aussi, lorsqu'il lui demanda, avec précaution, la permission d'écrire ce petit ouvrage, se retrancha-t-il derrière l'autorité de son ami Anselme, disant venir de sa part, et le demander par égard pour lui. Aussitôt que l'abbé eut consenti, à condition que l'ouvrage fût très bref, Guibert
s'y mit avec ardeur. 11 avait entrepris de commenter le commencement de la Genèse, la Création. En tête, il rédiira une courte dissertation sur la manière de composer un sermon, jtuis, « parcourant au point de vue moral les œuvres des six jours », il rédiga son petit traité, « au gré de son abondance et de son érudition ». Mais l'abbé veillait. Dès qu'il se fut rendu compte du zèle qui entraînait Guibert, qu'il l'eut vu rédiger ses notes sur un chapitre de l'histoire sacrée, il regarda ce travail d'un mauvais œil, et invita le pauvre auteur à y renoncer. Guibert, cependant, ne se découragea pas. 11 redoubla de précautions, se cacha de l'abbé et de ses camarades, qui pouvaient rapporter ce qu'ils auraient cntrevvi, et acheva secrètement son travail. Au lieu de composer peu à peu son traité sur des tablettes, moyen pratique j)Our corriger à mesure ce qu'on écrit, il devait s'astreindre à tout composer de tête, sans prendre de notes, et à rédiger ce qu'il avait médité, d'un seul jet, sur
des feuilles de parchemin, facilement dissimulées. Son travail re.sta d'ailleurs enseveli dans le plus profond secret jusqu'à la mort de l'abbé. Ce ne fut que pendant la- vacance du sièg-e qu'il put le mettre au jour, tel que nous le possédons. Ses dix livres de Commentaires sur la Genèse, « considérée sous le rapport des facultés de l'àme, en faisant ressortir le point de vue moral et tropologique plutôt que l'explication littérale », plurent, paraît-il, à tous les lettrés de son temps. Mais Guibert, on faisant cet aveu d'une charmante immodestie, ajoute humblement<}u'il ignore s'il a vraiment été utile, et que, d'ailleurs, détaché des vanités de la gloire, il sait surtout gré à ce travail de l'avoir sauvé de l'oisiveté, et de lui avoir été extrêmement profitable à lui-même. Il continua dans cette voie par un traité sur les diverses interprétations de l'Evangile et des Prophètes, avec des observations sur les Nombres, sur Josué et les Juges, ouvrages aujourd'hui perdus, et, toujours au point de
vue moral, commenta, en savants et prolixes chapitres qui nous sont parvenus, Osée, Amos et Jérémie.
Mais tous ces travaux furent interrompus par les malheurs de sa pauvre mère. La malheureuse femme n'avait pas trouvé au monastère la paix que recherchait son âme. Certes, elle était ravie des heureux progrès de son fils, de sa vie austère d'études et de pieuses lectures. Mais elle se tourmentait toujours ; elle redoutait pour lui les « égarements de l'âge des voluptés », et lui montrait comment, « elle à qui Dieu avait donné une sr grande heauté, dédaignait cependant tout ce qui était loué en elle, comme si elle n'eût même pas su qu'elle fût belle; et honorait son veuvage comme si elle avait toujours eu horreur des devoirs conjugaux ». Et pourtant, elle ne cessait de témoigner à feu Evrard une fidélité et un amour admirables. Par ses sacrifices journaliers, ses prières, ses larmes, ses aumônes, elle travaillait continuellement à la délivrance
cle son âme « qu'elle savait abandonnée dans les liens du péché. », Bien plus; son esprit était si préoccupé par l'àme d'Evrard, que les douleurs du purgatoire auxquelles Dieu la condamnait « lui étaient représentées en fréquentes visions, avec les détails les plus minutieux ». Loin de troubler la pauvre femme, ces apparitions la calmaient; elle sentait en effet que Dieu lui-même les lui envoyait, pour son bien, « et non le Malin, car les démons ne font jamais rien qui puisse servir au salut de personne ».
A la vue des tourments qu'Evrard endurait, « elle s'animait pour obtenir le succès de ses constantes intercessions auprès du Sauveur, s'excitait à prier, à répandre les aumônes, à s'acquitter dignement des offices réclamés par les morts ».
C'est ainsi qu'une certaine nuit d'été, un dimanche, après vêpres, alors qu'accablée par la chaleur et le sommeil, elle s'était assoupie sur un banc, elle sentit son âme sortir de son
corps. Après avoir parcouru une obscure galerie souterraine, elle s^arrêta au bord d'un puits, d'où sortaient des ombres d'hommes aux cheveux rongés de teigne, qui cherchèrent à la saisir pour l'entraîner dans le gouffre. Soudain, dans son angoisse, tremblante et prête à défaillir, elle entend une voix qui crie : « Gardez-vous de toucher à cette femme! » Tous disparurent aussitôt; seule restait devant elle l'image de son époux, son protecteur, le noble Evrard, sous ses traits de jeune homme. Elle lui demande s'il est bien Evrard : il répondit : Non, « car il serait absurde de croire ([ue les esprits pussent connaître les noms ([u'il portèrent lorsqu'ils étaient des hommes, puisque dans ce cas nous ne saurions connaître, dans la vie future, que ceux qui ont été des nôtres ». Elle cependant le reconnut bien, et lui demanda où il habitait, comment il se trouvait. Mais à la vue de son flanc et de ses bras, meurtris et déchirés de mille blessures, elle fut terriblement
ébranlée. Un peu calmée lorsqu'il lui eut confié le soulagement que lui procuraient ses prières, ses aumônes et ses mortifications, elle sentit son angoisse redoubler, à la vue d'un petit enfant qui ne cessait de pousser des cris et de lamentables gémissements. Evrard était forcé de supporter incessamment les hurlements de cet enfant. Or, ce bébé-martyr n'était autre que l'enfant adultérin qu'Evrard avait eu au cours des tristes premières années de son mariage, quand le maléfice d'une mère jalouse avait séparé les deux jeunes époux. Cet enfant, mort en naissant sans avoir reçu le baptême, pleurait et gémissait dans un perpétuel purgatoire ; quant aux blessures qu'Evrard portait au flanc, « elles désignaient le mépris qu'il avait montré pour la foi conjugale ». Elle vit encore l'àmc de la vieille femme avec qui elle avait vécu au commencement de sa conversion, dans la petite maison voisine de Saint-Germer. Cette religieuse, si austère et vénérable, n'avait su résister, dans
la sainteté de sa vie, à l'orgueil même de sa sainteté, et maintenant expiait chèrement cette vanité, ombre tremblante emportée dans un tourbillon rapide « par deux esprits très noirs ».
Enfin, réveillée de ce terrible songe, elle réfléchit longuement à ce qu'elle avait vu, et comprit ce que signifiaient les cris de l'enfant. Afin de lui porter secours en même temps qu'à son père, elle résolut « d'opposer le semblable au semblable » et choisit un petit enfant orphelin pour l'élever auprès d'elle. Ce n'était plus la piété contemplative et inutile, c'était l'action, et quelle touchante action que cette adoption d'un orphelin au nom du fils adultérin de son mari!
Hélas! le Malin veillait encore : tandis que l'enfant restait calme et sage durant la journée, à manger, jouer et dormir, tout à coup, le soir, il était possédé par le démon qui le tourmentait si terriblement que pendant toute la nuit ses cris de douleur ne lais-
saient point de cesse à sa pauvre mère adoptive. Elle avait beau louer des servantes pour agiter autour de lui des jouets et des hochets pendant ces heures de possession démoniaque, rien n'y faisait, car « ce n'était pas l'enfant qui était agité de lui-même, mais bien le démon qui était en lui ».
Dès lors, sa vie ne fut qu'un long martyre. Elle passait d'interminables nuits, sans sommeil , interrompant seulement ses veilles auprès du pauvre petit possédé, pour aller remplir ses devoirs religieux aux offices divins. Mais les cris déchirants de l'enfant la poursuivaient jusque dans la chapelle. Jamais elle ne s'irritait contre lui, jamais elle ne le chassa de sa maison, jamais elle ne montra de lassitude à le soigner. Au contraire, plus elle voyait que le démon s'attachait à lui, plus elle s'empressait auprès de lui, et redoublait en soins tendres et affectueux : car elle savait que ses tourments feraient cesser ceux qu'Evrard souffrait au Purgatoire.
Enfin Dieu eut pitié d'elle, le démon fut chassé : l'enfant adopté, l'âme du petit bébé des limbes et l'àme du noble Evrard n'eurent qu'à se féliciter de la fidèle piété qu'elle leur avait portée, et tous trois recueillirent, les fruits mérités d'une si touchante compassion.
La vie de Guibert au couvent n'était pas uniquement absorbée par son travail. Il vivait en communauté, avec les autres moines, ses frères, et si ses relations avec sa mère ou avec Anselme occupent une place importante dans ses mémoires, il n'oublie pas tous ceux qui, troupeau anonyme, peuplaient avec lui le monastère de Saint-Germer-de-Fly. Gomme partout, il en a trouvé de mauvais et d'excellents. Des uns et des autres, il nous a tracé des portraits vivants, véridiques, qui nous font connaître le recrutement des monastères à cette époque, la vie de couvent, et, quand les moines n'étaient pas les dignes brebis du Sauveur, les châtiments qui les poursuivaient.
Il considère même que c'est son devoir,
pour honorer cette église de Fly où il a été élevé, de transmettre à la mémoire des hommes ce qu'il a vu s'y passer. Il s'attarde d'ailleurs beaucoup }dus sur les crimes et les vices des moines que sur leurs qualités, afin que les divines punitions qui les accablent servent d'enseignement à ceux qui. seraient tentés de les imiter.
Il a connu tous ceux qui vécurent à Saint- Germer, et nous donne un tableau souvent assez piquant de la vie monastique. Il parle peu des femmes, qui peuplaient une partie du monastère, mais dont il était séparé, probablement parce qu'il les a peu fréquentées, à part sa mère et cette vieille dévote que nous avons vue n'obtenir que le Purgatoire en récompense de son ostentation de piété. Sur les moines, il est plus abondant.
C'est d'abord Suger, le frère de cette vieille amie de sa mère, prieur du couvent, honnête homme que, pendant son agonie, le diable vient troubler : dans son sommeil, Satan va
jusqu'à lui offrir des cadeaux de Jupiter (!) et lui prédit des abominations, la ruine du cou- A^ent, le désordre des mœurs...; offre que le saint homme repousse avec indignation, heureusement pour son salut éternel; paroles d'envie de la part du Malin et que la suite des temps devait naturellement démentir.
Puis, c'est un chevalier, qui avait, par piété, revêtu la robe de bure. Chargé par le prieur de Saint-Germer de diriger la réparation d'une église du Vexin avec le produit des dons des fidèles, il revient à Fly, malade, moribond, sans que personne sache d'où venait le mal qui le terrassait. Au moment d'expirer, il avoue le détournement qu'il a fait d'une partie des fonds qu'on lui avait confiés, et meurt muni de l'absolution. La cérémonie devait être imposante : au moment de l'extrême-onclion, au milieu de la nuit, la cloche appelle tous les moines auprès du moribond. 11 est étendu par terre dans la chapelle, tandis que tous, autour de lui, récitent les psaumes et les prières des
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morts; puis on le revôt du cilice, et chacun rentre dans sa cellule, laissant à l'abbé le soin de lui clore les paupières.
Un autre avait pour péchés mignons la gourmandise et l'équitation. Il faut croire que le monastère de Saint-Germer avait des écuries dans ses dépendances, car notre moine se livrait à ce sport avec passion. Au cours d'un de ses voyages équestres, il avait reçu deux sous, que, vu son vœu de pauvreté, il n'aurait pas dû garder. Il fut à la fois puni de sa cupidité et de sa gourmandise, car le diable était attaché à ces deux sous; mais laissons Guibert nous narrer cette histoire. Comme il mangeait énormément, et rendait aussitôt tout ce qu'il avait pris, l'abbé, qui devait partir en tournée, se rendit auprès de lui, de peur qu'il ne mourût pendant son absence. A ce moment même, le moine était en train de satisfaire un besoin. L'abbé, le voyant sur sa chaise percée, qu'il ne pouvait quitter, la figure horriblement décomposée, n'osa l'aborder dans une
telle situation. Ils se regardèrent l'un l'autre sans rien dire, et le malheureux ne put ni se confesser, ni recevoir l'absolution. Au bout de quelques instants, l'abbé se retira et le moine se mit ensuite au lit pour se reposer. Mais à jteine y fut-il étendu, que le Diable se précipita sur lui pour l'étoufTer. On vit en effet son menton et sa g'orge effroyablement collés sur sa poitrine, comme s'ils avaient été écrasés. Et quand, devant la stupeur générale produite par cette mort extraordinaire, on procéda aux cérémonies funèbres, on retrouva la bourse maudite, cachée sous son aisselle. Tout s'expliquait. L'argent servit à l'ensevelir, et les prières de ses frères lui permirent de gagner le paradis.
Le monastère renfermait des frères encore bien plus coupables. Tel cet ancien chapelain de la mère de Guibert, « homme religieux seulement eti apparence, mais adonné à des vices énormes qui l'entraînaient irrésistiblement ». Soudain, il tombe malade, il lui
semble que sa cellule est remplie « d'hommes sauvages ». C'étaient les démons qui venaient l'assaillir, et l'empêcher, malgré les exhortations de ses compagnons, de se signer en invoquant le nom de la mère de Dieu. Il sentait une grosse barre de fer, rougie à blanc, qui lui brûlait le gosier et l'estomac. Tout à coup, au milieu d'une nuit tellement calme qu'on n'entendait pas le plus léger souffle de vent, les fenêtres s'ouvrent avec fracas, battent violemment, comme si une foule affairée se précipitait dans la chambre : les diables venaient enlever son âme. Au même moment il expirait et s'en allait rejoindre aux enfers ses démons familiers.
D'autres, sans être aussi criminels, manquent à la mansuétude ecclésiastique qu'on voudrait rencontrer dans ces saints lieux. Le sacristain de Saint-Germer, Osmond, qui, après être entré dans les ordres, avait amèrement regretté sa décision, eut besoin d'une maladie, châtiment de Dieu, pour revenir à de meil-
leurs sentiments. Il était resté colère et peu charitable; le «liable en profita, voici comment. Un soir, Osmond avait brutalement chassé de l'église un pauvre qui y demandait l'aumône. Le diable, plein de pitié pour le malheureux, et tout content de pouvoir impunément, presque avec l'autorisation de Dieu, punir un religieux, prit la forme du pauvre mendiant, et, au milieu de la nuit, tandis que le sacristain ouvrait les portes de la basilique pour convier les moines à vigiles, le poursuivit en brandissant un gourdin. Puis, comme il jugeait ce châtiment insuffisant, il attendit un soir d'hiver pour le châtier plus cruellement encore. Osmond, qui s'était levé pour aller « satisfaire un besoin delà nature », avait poussé la paresse jusqu'à négliger de mettre ses vêtements; le diable en profita pour lui faire prendre un chaud et froid. Voici que les extrémités du corps du sacristain se mettent à gonfler démesurément; il ne peut garder les aliments qu'on lui fait prendre, il
sent la mort le terrasser. Et le gardien de l'église entend en même temps une troupe innombrable de démons envahir le cimetière, puis l'église, se glisser du chœur à l'autel, de l'autel à la maison où Osmond expirait. Toute cette armée de diables s'était précipitée à la nouvelle qu'un moine mourait, afin de le tourmenter dans son agonie, et de ramener son àme à Satan. Heureusement Dieu prit enfin pitié de lui et, malgré ses vomissements, il garda le Saint-Sacrement qui lui permit d'échapper à ces démons en furie.
11 y avait aussi à Fly des moines qui travaillaient comme Guibert dans la bibliothèque. L'un d'entre eux eut une fin tragique ; un autre, prévenu à temps de l'œuvre impie du Malin, put échapj)er à ses coups. Ce dernier remplissait les fonctions de scribe au monastère et s'était lié avec un clerc sorcier ', qui voulut
1. Lh sorcellerie était frt'qupiiinionl prali<|iié(' à ccllo ùpoqiu', jiis(|ue dans les couvents, où elle jouissait d'un grand prestige. Voir au livre second le chapitre sur les juifs, sorciers et hérétiques.
pour le tenter lui'enseigner une pratique diabolique « pour le rendre riche sans aucun travail ». Ravi de cette bonne aubaine, le scribe se prête à ses sorcelleries qui consistent en la circonstance dans le sacrifice d'un coq au diable; mais « d'un coq sorti d'un œuf pondu un lundi du mois de mars » ; ainsi l'exigeait Satan. Pendant que le moine tenait son coq, grillé sur sa broche, au-dessus d'un vivier, le sorcier évoque le démon qui apparaît aussitôt dans un tourbillon, saisit le coq et celui qui le tient, et s'apprête à les entraîner tous deux. Heureusement, le malheureux moine songe, dans son épouvante, à invoquer la sainte Vierge, pieuse précaution qui fait fuir le démon. 11 l'avait échappé belle, et se prêta, pour racheter ses tentatives de sorcellerie, à toutes les pénitences, prières et jeûnes que l'abbé lui ordonna.
L'autre moine « avait étudié la grammaire avec succès », source probable de sa liaison avec Guibert. D'une extrême simplicité (on le
surnommait « la Colombe «), les joues à peine couvertes d'un léger duvet, le jeune Robert était le plus zélé des frères de Saint-Germer. 11 voulait chaque jour remplacer quelque camarade dans ses veilles ou ses .corvées, pour ajouter encore à ses fonctions religieuses, tant le service de l'Eglise le passionnait. Malgré ses qualités, il trouva prématurément la mort avec deux de ses compagnons, un jour que la foudre s'abattit sur Fly. Ses deux amis lui ressemblaient peu : moines depuis huit mois à peine, l'un simulait la gravité pour cacher l'absence d'une réelle vocation, l'autre affichait une légèreté qui convenait peu avec l'état monastique. Au moment oii la foudre tombait, où le tonnerre remplissait d'épouvante l'àme des religieux, il s'était mis à dire des plaisanteries. Aussi fut-il « justement frappé du coup dont il s'était moqué ». Robert seul devait arriver aux félicités éternelles. Dans une vision, un des moines vit les trois infortunés foudroyés se diriger vers le tom-
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beau de saint Pierre à Rome. Robert vêtu de blanc marchait tranquillement « et comme plein de vie », tandis que les deux autres semblaient de vagues ombres, à peine perceptibles.
Ces accidents de la foudre frappaient tout particulièrement d'épouvante les esprits simples et religieux du moyen âge. Si dans les cultes primitifs on adorait les forces de la nature comme des divinités, le culte du Dieu chrétien n'avait pas enlevé tout leur prestige à ces manifestations violentes d'une puissance supérieure, et Guibert, comme ses contemporains, cherchait dans les coups de la foudre un avertissement ou un châtiment divin, une marque du mécontentement ou de la colère de la Providence. Respectueusement incliné devant elle, il ex[tliquait ces phénomènes comme un enseignement.
A trois reprises, la foudre tomba sur le monastère, et chaque fois Guibert en note les ravages avec une exactitude scientifique, une
précision méticuleuse des plus intéressantes. Il en suivait le ' passag-e destructeur sans omettre aucun détail, et les observations de la science actuelle nous permettent de juger de sa véracité et de comprendre ses étonnements.
La première fois, la foudre frappe le coq en fer placé sur la tour, au travers de laquelle elle descend briser, sans la brûler, l'image du Sauveur crucifié, transperce son flanc droit, et la réduit en miettes. Une autre fois une langue de feu glisse le long de la voûte, y traçant un sillon noir, et va foudroyer à leur place deux moines placés dans le chœur, après avoir enlevé comme avec un rasoir tout l'enduit du ciment. Les deux cadavres étaient intacts, on n'y voyait aucune lésion : l'un d'eux avait seulement les yeux retournés. Ceux que la flamme avait épargnés furent précipités à terre les uns sur les autres, ceux-ci à moitié paralysés, ceux-là atrocement blessés.
Chez quelques«-uns, remarque Guibert, la
foudre, se glissant sous leurs vêtements, brûla tous les poils (le leur corps, même ceux des aisselles, et, perçant chaussures et semelles, sortit par l'extrémité de leurs pieds. Enfin, comme dans toutes ces manifestations de la puissance divine, le surnaturel ne ])erd pas ses droits, Guibert affirme avoir vu « l'image «le la bienheureuse mère de Dieu présenter alors un visage tellement agité et différent de sa sérénité habituelle qu'elle semblait changée » • elle ne reprit sa figure tranquille et souriante que lorsqu'après avoir médité avec tristesse sur ces événements, les moines encore vivants eurent fait amende honorable de leurs péchés, et reconnu la justice du châtiment divin.
La troisième fois, sans blesser personne, la foudre pénétra dans le coffre qui renfermait une chasuble précieuse, et la réduisit en poudre, tandis qu'elle ne touchait aucun des autres trésors : cette chasuble, jadis vendue et rachetée, rendue sacrilège par les fraudes de ces négociations, avait seule
mérité la colère divine. Elle était condamnée : comment douter que la main de Dieu eût dirigé ce trait?
Aujourd'hui que nous connaissons les phénomènes de l'électricité, nous pouvons comprendre la stupeur que devaient causer il y a huit siècles, à ces esprits ignorants, les voyages capricieux de la foudre. Ils voyaient une main divine conduire ce sillon de feu pour châtier les crimes des moines, de même que, dans un autre orage, au cours duquel on n'eut à déplorer que des dégâts matériels, ils voyaient un avertissement de Dieu « pour dénoncer aux pécheurs le mal qui les attend, comme le grand serpent qui frappe la terre de sa queue pour mettre un terme aux importunités de son petit ».
Ces avertissements du ciel, ses visions, celles de ses compagnons, de sa mère, de son maître, son existence sage de travail austère et religieux, avaient décidément orienté Guibert vers la véritable et sainte concep-
tion de l'état monastique. La cupidité, l'ambition auxquelles il avait cédé jadis étaient désormais loin de son esprit. Tous autour de lui, parents, amis, ne cessaient de l'exciter à briiiuer « quelque honneur important ». Mais Dieu lui avait appris « que ceux qui se sont élevés au gouvernement des âmes par les voies détestables de la supériorité extérieure, en tombent d'autant plus honteusement qu'ils n'ont point marché selon L'égalité, mais se sont laissé tenter par leur orgueil ». « C'est pourquoi, ajoute-t-il, je résolus par la crainte que j'avais de toi, ô mon Créateur, à dédaigner d'adresser quelque demande aux hommes, à ne point convoiter les honneurs ecclésiastiques qui ne doivent être un don que de toi seul ; car je ne veux rien ([ue ce que je pourrai recevoir de toi, et je veux être fait ce que tu m'auras fait toi-même ». Il avait réussi à décourager ses amis, et les moines qui auraient voulu le nommer abbé, pour goûter la « suave douceur » de l'humilité et de la pauvreté éternelle,
quand il fut soudain appelé à remplir ces fonctions auxquelles il se dérobait.
Toutes ces dissertations de GuiLcrt sur la modestie et l'ambition sont certainement sincères. Nous n'avons pas le droit de douter de son humilité. Mais elles nous révèlent un sing-nlier état du clergé : la simonie, l'intrigue, la vénalité étaient si couramment et si constamment pratiquées que Guibert éprouve un besoin presque importun de nous rassurer. Il semble tenir à se disculper d'avance des critiques qu'on pourrait lui adresser, à bien nous affirmer que Dieu seul l'a appelé à des honneurs que jamais il n'aurait brigués.
Il venait d'être nommé, à son insu, abbé du monastère de Nogent-les-Yierges-sous- Coucy.