CHAPITRE VI
Guibert avait été choisi pour diriger l'abbaye de Nogent-les- Vierges par des moines qu'il ne connaissait pas, et dont il se croyait parfaitement inconnu. Il se plaît à s'humilier devant cette marque d'estime, en se jugeant « plus souillé que ceux qui lui montraient tant de respect », à rabaisser son instruction religieuse et littéraire, pour déclarer que « ce qu'il y avait de poli à l'extérieur de sa personne et de sa science avait frappé ses électeurs d'aveuglement j>.
Il accepta pourtant cette nomiuatïCI^^^oSîïïe'v^^
une nouvelle épreuve de Dieu, comme un devoir à remplir dignement, parce qu'il en avait été jugé capable, malgré la désolation de sa pauvre mère. Elle avait en effet vu avec chagrin une élection qui les séparait pour toujours, et regrettait pour son fils tout ce qu'il perdait en quittant Saint-Germer, la vie tranquille et calme d'étude, et surtout leur charmante intimité. Ses visions lui faisaient prévoir un avenir gros de tristesses et de tourments; son petit Guibert l'abandonnait pour affronter les périls d'une vie glorieuse, mais dangereuse.
Le monastère de Nogent était situé à l'extrémité du diocèse de Laon, séparé de celui de Soissons par l'^A^ilette, « petite rivière plus poissonneuse que les fleuves les plus renommés », au milieu d'une campagne dont Guibert nous fait une jolie description : les eaux de la rivière, au lieu de demeurer enfermées dans leur lit, se répandent au dehors en abondance, et forment des espèces de viviers.
GUIBERT ABBÉ DE NOGENT-LES-VIERGES- iOl
Les coteaux qui s'élèvent de chaque côté sont recouverts- de vignobles, le sol produit également les fruits do Cérès et ceux de Bacclius. La terre fertile mérite d'être vantée pour toutes les bonnes choses qu'elle fournit; les eaux du petit fleuve fécondent et rendent infiniment agréables les prairies qui s'étendent auprès de ses rives. »
C'était un endroit rêvé pour un monastère, et l'ancienne légende en vers que Guibert a lue dans un vieux manuscrit pieusement conservé jusqu'alors et perdu aujourd'hui, rapportait que, même avant la naissance du Sauveur, un temple s'y élevait, dédié « non à un dieu quelconque existant, mais à cette femme non encore née, de laquelle devait naître le Dieu se faisant homme ». Vers cette même époque, vivait, paraît-il, en Grande-Bretagne, un roi, philosophe et poète, charitable et intelligent, <[ue sa religion polythéiste et barbare ne satisfaisait pas. Il avait l'intuition d'une foi plus élevée, d'une conception plus noble de la
divinité, et n'arrivait pas à comprendre comment ces Dieux de haine et de mal, parés euxmêmes de plus de vices et de crimes que les plus scélérats des hommes, pouvaient présider à nos destinées. Petit à petit, le roi breton délaissa ses autels barbares, « chassa de sa cour les images âe ces divinités dont il reconnaissait le néant, et en arriva à adorer un seul être, incompréhensible, qu'il faut servir sans vouloir lui imposer de forme, qui gouverne toute chose dans une belle harmonie et dont on connaît les qualités invisibles par l'intelligence des choses visibles ».
Au même moment, à l'autre bout du monde, en Orient, un jeune Juif révolutionnait une province romaine et, pour avoir proclamé à ces barbares une foi nouvelle, était crucifié. Le roi breton ne pouvait s'en douter, mais Dieu, charmé de trouver en lui un futur disciple et peut-être un apôtre, lui envoya des voix célestes : elles lui commandaient d'aller à Jérusalem pour apprendre quel était ce Dieu,
lils (le Dieu, et fils d'une vierge, ce qu'il avait fait et souffert pour les hommes; à Jérusalem, il connaîtrait « les témoins de tant de mystères, qui répandaient après lui sa parole sainte ». — Renonçant à ses biens et à son royaume, il part, franchit la mer sur sa nef royale, avec toute une caravane d'hommes, de femmes, d'enfants, d'animaux môme, car on ne pouvait prévoir quels déserts on aurait à parcourir. Comme il traversait la Gaule et cherchai-t un endroit propice pour faire reposer cette suite, il arriva aux environs de Laon, à l'endroit même où s'élevait ce temple consacré jadis à la future mère du Dieu inconnu : séduit par les charmes de cette belle campagne, par les gras pàturag"es où les troupeaux ne demandaient qu'à se délasser, il y campa pendant huit jours, puis se remit en marche pour Jérusalem.
Enfin, après avoir parcouru des continents et des océans, il y parvint, pour trouver tout un peuple occupé à disputer et à discuter sur
les événements miraculeux dont il venait d'être témoin : la prédication du Sauveur, sa mort, sa résurrection. Il rencontra facilement les Apôtres, et aborda Pierre, que suivait déjà une grande foule de disciples, et Marie, la divine mère de THomme-Dieu. En paroles émues, il leur expliqua l'écroulement subit de son antique croyance aux Dieux de ses ancêtres, l'intervention du vrai Dieu qui l'avait envoyé à Jérusalem, son désir d'apporter à ses Bretons la foi nouvelle. Pierre et Marie lui donnèrent aussitôt les enseignements nécessaires pour éclairer sa foi. Il reçut même le baptême sous le nouveau nom de <}uilius, et obtint, comme reliques, des fragments des liens qui avaient attaché le Sauveur à la croix, des verges dont il avait été frappé, de la couronne d'épines qui avait ceint son front, du bois même de la croix où il avait été crucifié, et du linceul qui avait enveloppé sa sainte dépouille. Muni de ces trésors, il reprit le chemin de l'Occident, et comme il traversait de nouveau la campagne
GUIBERT ARBK DE NOGENT-LES-VIERGES. lOo
de Nogent, un songe lui révéla l'usage auquel Dieu réservait ses précieuses reliques, et sa volonté de le faire mourir et ensevelir à cette |)lace. Il y mourut en effet, fut enterré avec son coffret sacré, sous le gazon frais qu'arrosait l'Ailette, à cette place même où l'on devait plus tard retrouver ses restes et son trésor. On y éleva une église : grâce aux richesses du sol, à la puissance des généreux seigneurs de Coucy, les maîtres du pays, au dévelop[)ement prodigieux du christianisme et surtout à la sainteté du lieu, et aux reliques de Quilius, Nogent ne tarda pas à devenir un centre important de foi et de vie religieuse. ^
Pour y entretenir la régularité du service divin, on confia l'église à des moines, et sous la direction habile de Henri, abbé de Saint- Remi, le monastère connut une ère brillante de prospérité et de grandeur. Plus tard, un jeune moine du Mont-Saint-Quentiti, GeotTroi, s'efforça d'y mellre en pratique les préceptes de la réforme prêchée de Rome par le Souve-
rain-Pontife Grégoire YII; la simonie, plaie honteuse de TEglise du xi" siècle, fut sévèrement proscrite.
Sous l'influence de Richard, cardinalévêque d'Alhano et légat du Saint-Siège en France, les clercs et le peuple d'Amiens venaient de confier à Geofl'roi les fonctions épiscopales. Guibert, qui ne connaissait aucun des moines de Nogent et ignorait la réputation dont il jouissait auprès d'eux, sans avoir ni brigué ni demandé le poste d'abbé, y fut appelé (1104), par la seule volonté divine qui inspira le vote des frères, et remplit ces fonctions jusqu'à sa mort (entre 1121 et 1124).
Il était à la fois étonné et ému de cet appel, de cette marque d'estime que lui donnaient les moines de Nogent-les-Vierges. Mais son trouble et son bonheur furent encore plus grands lorsqu'il vit avec quel abandon, quelle confiance, ces moines, ces inconnus d'hier, lui ouvrirent leur cœur : cette confession sincère et spontanée fut le commencement d'une vie
(l'union et d'intimité parfaite entre le nouvel abbé et ses religi.eux. Guibert était si touché qu'il lui semblait « n'avoir jamais vu de moines semblables à ceux-là ».
Tous les frères s'étaient portés en procession à sa rencontre. Après avoir été reçu par eux et introduit dans l'assemblée du Chapitre, il leur fit un sermon dans le genre de ceux qu'Anselme lui avait appris à composer.
C'était le dimanclie avant Noël. — Il avait pris pour texte les paroles d'Isaïe : Si quelqu'un prend son propre frère, et lui dit : « Vous êtes riche, soyez notre prince, et soutenez Israël qui menace ruine » ; il répondra : « Je n'y puis remédier, il n'y a ni pain ni vêtements dans ma maison ; ne m'établissez point prince du peuple. Jérusalem est tombée, Juda est ruiné. » — Il leur expliqua le sens humain que cachaient ces paroles symboliques du prophète, et par une série de comparaisons, de paraboles et d'enseignements allégoriques, leur fit un sermon moral, sur l'Eglise et ses Pasteurs,
nos vices et nos vertus, la paix du cœur et la confession.
Tous étaient enchantés du maître qu'ils avaient choisi. La vie de Guibert est orientée dès lors vers de nouveaux horizons : nous allons le voir mêlé aux graves affaires religieuses et politiques qui désolèrent le pays de Laon. 11 était arrivé aux honneurs, mais c'était pour perdre la sereine et studieuse tranquillité de Saint-Germer-de-Fly.
Ses débuts à Nogent-les-Vierges furent troublés par une douloureuse nouvelle : il apprit, de loin, la mort de sa mère. Depuis longtemps elle s'affaiblissait peu à peu, minée par cette existence de macérations, « par l'absence de sommeil et la faiblesse de son estomac », surtout par cette perpétuelle exaltation religieuse, ces prières, ces offices divins qu'elle ne manquait ni jour ni nuit. Forcée de s'aliter, la cause dernière de son mal était le départ de Guibert, seul lien qui rattachât cette sainte femme à la vie terrestre. Il n'y avait,
auprès de la malade, pour l'assister dans ces suprêmes instants, que le vieux maître de grammaire; et comme, assis auprès du lit de la moribonde, il lui disait avec d'abondantes larmes toute la tristesse qu'il y avait à s'en aller ainsi, seule, loin de son fils, elle répondit avec ce stoïcisme des vrais ascètes qui semble presque un manque de cœur : « Quand même il serait dans la chambre voisine, je ne voudrais voir assister à ma mort ni mon fils, ni m es parents, car c'est Lui seul que je désire, je souhaite que Lui seul veuille être ici présent ». Elle dit, et expira la nuit même, à l'heure où l'ange Gabriel avait jadis apparu à la Vierge Marie.
Ses nouvelles fonctions d'abbé allaient faire jouer à Guibert un rôle actif dans toutes les affaires qui éclatèrent dans le diocèse de Laon. Malheureusement les âmes qui étaient les plus pures, les plus scrupuleuses, alors qu'elles jouissaient d'une honnête médiocrité, ne tardent pas, une fois mêlées aux jeux compliqués
(le la politique, à manquer à ces principes dont elles se faisaient gloire auparavant. Guibert, qui, simple moine, jugeait sévèrement les prélats ses contemporains, et s'efTarouchait avec indignation de la moindre apparence de simonie dans l'administration de son couvent, perdit avec le pouvoir cette candide innocence.
L'histoire des élections épiscopales de Laon en 1106 est un petit tableau complet des intrigues tramées autour du Souverain-Pontife pour faire arriver à l'épiscopat un prélat indigne.
Après la mort de l'évêque Engeran, le roi Philippe jugea bon et surtout profitable de laisser l'évêché de Laon vacant pendant deux ans. Il bénéficiait ainsi des droits de régale, tout en se préparant à toucher une forte commission sur la jirocliaine élection. A la première réunion du corps électoral (nous dirions
GUIBEilT AHBÉ DE NOGENT-LES-VIERGES. 111
aujourd'hui : au premier tour de scrutin), les voix se portèrent sur les deux archidiacres de rÉgiise de Laon : Gautier et Ébal. On s'était fort disputé, et, faute de s'entendre, on avait nommé deux évoques au lieu d'un. Or, l'un d'eux, Gautier, s'il était brillant chevalier, n'avait pas reçu les ordres de la cléricature, et l'autre était « publiquement accusé d'incontinence dans l'amour des femmes ». Le pape, Pascal II, qui avait, du haut de son trône pontifical, une voix souveraine au cha[)itre, les fit rejeter tous deux comme indignes, et l'on vit alors surgir un troisième candidat, qui, « courant au plus pressé », se rendit à la cour et acheta « par de magnifiques et nombreux présents » l'appui du roi Philippe. Il s'attendait à être nommé le dimanche suivant; la candidature officielle avait de fortes chances de réussir, quand Dieu, « qui se plaît à tendre de tels pièges à de tels hommes, et à les renverser au moment oij ils sont le [dus élevés, frappa ce suj)erbe d'une maladie mortelle. »
Et le dimanche même où il se flattait de recueillir la majorité des suffrages, ce fut son cadavre qu'on apporta dans l'église. A peine déposé, il creva, dit Guibert, et laissa s'échapper une humeur fétide qui s'écoula jusqu'au milieu du chœur!
Après ces événements, qui nous instruisent autant sur la procédure des élections épiscopales qu'ils nous édifient sur les mœurs du temps, tout était à recommencer.
Le noble Enguerrand de Boves, chevalier riche et débauché qui jouissait d'une néfaste influence sur la politique et sur toute la société du Laonnais, allait intervenir pour corrompre l'élection. C'était un de ces puissants hobereaux de province, cruel et brutal, qui dominait tous ceux qui l'entouraient, et avait particulièrement besoin de l'appui du clergé pour favoriser ses mauvaises mœurs. Il vivait alors en concubinage affiché avec la comtesse de Namur, sa cousine par alliance, se flattait de ressembler par là à son roi Philippe, et avait
SU, au lieu de recevoir les anathèmes et les excommunications qu'il méritait, se faire absoudre et protéger par feu l'évêque. Celuici, d'ailleurs, à qui le roi avait refusé plusieurs évêchés à cause de ses vices, n'était arrivé à Laon que grâce à l'appui et aux intrigues du noble Enguerrand. Il payait ainsi sa dette. Il importait donc à Enguerrand que le futur évoque envisageât sa situation d'un œil aussi indulgent, et le roi et le clergé, intéressés à son succès parce qu'il payait bien, lui étaient tout dévoués et favorisaient ces manœuvres. C'est ainsi que fut nommé le référendaire du roi des Anglais, Gaudry, « qu'on avait appris être fort riche en or et en argent ». Le clergé même avait sollicité le roi des Anglais, alors en séjour à Rouen, d'appuyer l'élection de son référendaire, ([ui n'avait aucun titre aux fonctions épiscopales, puisqu'il n'appartenait à aucune Eglise, et était soldat et chasseur bien plus que clerc. Guibert nous le dépeint en deux lignes : cet homme était merveilleu-
sèment inconséquent et léger dans ses habitudes et ses propos. Il se plaisait surtout à parler d'actions militaires, à s'occuper de chiens et d'oiseaux de proie, toutes choses auxquelles il s'était formé chez les Anglais.
Aussitôt, pour donner à ce choix les apparences de la légalité, on lui conféra le titre de sous-diacre, avec un canonicat dans l'Eglise de Rouen. Anseau, l'éminent doyen de Laon, osa seul s'opposer à cette honteuse nomination. Guibert, « cédant à une timidité coupable », se laissa entraîner derrière les autres, et, bien que conscient de l'indignité qui s'accomplissait par l'assentiment lâche ou cupide de ses frères et de ses supérieurs, il les suivit. Gaudry était donc nommé. Mais il n'avait pas la conscience tranquille, ou du moins, ce n'est pas tant sa conscience qui le gênait, que celte opposition d'Anseau, et la désapprobation, tacite alors, peut-être ouverte plus tard, de tous ceux (jui n'étaient pas intéressés à le voir occuper le siège de Laon. L'impudence
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et l'audace réussissent souvent aux gens compromis : pour faire taire les g-êneurs et s'imposer à tous, il résolut d'aller à Rome, demander au pape lui-même de le reconnaître, et de le consacrer officiellement évêque légitime et incontestable pour ses diocésains.
La cour du roi d'Angleterre avait été pour Gaudry une école de politique et de diplomatie : il choisit, pour l'accompagner dans ce voyage, le moine hésitant et timide qui n'avait pas eu le courage de s'opposer à l'action des autres, mais qu'il sentait lui être hostile. L'honnête abbé de Nogent, laissé dans son monastère, seul avec ses réflexions et ses remords, peut-être encouragé par Anseau, aurait préparé, sinon une campagne contre l'évoque simoniaque, du moins un mouvement défavorable; il aurait excité une partie du clergé ou du peuple de Laon à résister à cet intrus; il fallait se l'attacher; et quelle plus grande marque d'estime, quelle flatterie pour sa vanité, que d'être choisi pour accom-
pagner un évêque auprès du Souverain-Pontife! Le bonheur de voir la Ville Éternelle, l'intimité du voyage, les bons procédés dont Gaudry saurait le combler durant ces pérégrinations, devaient le lui rendre dévoué, et en faire presque un complice.
Il lui adjoignit deux lettrés éminents, Tabbé de Saint-Vincent, Adalbéron, et l'abbé de Remiremont, et tous les quatre, avec une suite imposante de clercs de Laon, voyagèrent ainsi aux frais du riche Gaudry. Arrivés à Langres, ils apprirent que le pape Pascal avait précisément quitté Rome pour venir en France rendre visite au roi Philippe. On était à la fin de l'année 4106. Pascal voulait sceller avec le roi de France une union défensive contre l'empereur d'Allemagne, son grand ennemi dans la querelle des Investitures.
Ils décidèrent donc d'attendre le pape à Langres, car il devait traverser ce diocèse pour se rendre auprès du roi, et déléguèrent
à Dijon, au-devant de lui, quelques-uns de ces clercs tout dévoués à l'évèque. Ils avaient pour mission de préparer l'affaire, de prévenir le pape, et surtout de travailler les officiers de son palais, tous les camériers, secrétaires et ' domestiques de sa suite, qui sauraient mieux que personne influencer le jugement du Saint- Père. Il n'était que temps : Anseau avait déjà fait parvenir aux oreilles pontificales une énergique protestation. Il se plaignait avec raison qu'on eût admis aux fonctions épiscopales un homme qui n'était pas entré dans les ordres, un simoniaque, un enfant illégitime : la loi canonique était honteusement violée. Pour persuader les officiers du pape, les clercs de Laon firent alors miroiter à leurs yeux les abondantes richesses de Gaudry ; et ceux-là aussitôt de se féliciter et se concerter pour l'appuyer de leurs éloges et de leur influence; « car c'est leur usage de s'apprivoiser dès qu'ils entendent résonner le son de l'or ». Ainsi c'est dans l'entourage même
du pape réformateur, du pape ennemi de la simonie que l'on découvrait les mœurs les plus cupides, les plus vénales. C'est la cour même de Rome qui ne demandait qu'à se laisser acheter et à perpétrer ce crime de simonie.
Le lendemain de l'arrivée du pape à Langres, il réunit tous ses évoques, cardinaux, officiers italiens aux ecclésiastiques français qui s'y trouvaient. Devant cette respectable assemblée, il se fit lire le petit mémoire que notre abbé avait composé sur l'élection de Gaudry, « dans lequel il était parlé assez bien, et même mieux qu'il n'aurait fallu, de la vie et des mœurs de l'évêque ». — Puis, on procéda à l'interrogatoire. Les clercs de Laon, incapables de parler latin, s'abstinrent de prendre part à la discussion : ils évitaient ainsi des mensonges probables, satisfaits sans doute d'apporter leur tacite consentement à tout ce qui s'était passé. Le pape alors se tourna vers les abbés et leur demanda pourquoi ils avaient
choisi un homme qui leur était inconnu. « Comme ceux-ci gardaient le silence, raconte Guibert, on commença de droite et de gauche à me presser de parler; intimidé par ma jeunesse, et craignant d'être taxé de témérité, pour oser prendre la parole dans une telle assemblée, et sur un si grave sujet, je ne pus qu'à grand'peine, et en rougissant, me résoudre à ouvrir la bouche. Comme on discutait en latin, je m'attachai, avec une grande confusion d'esprit et de visage, à parler d'une manière qui convînt au goût de celui qui m'interrogeait : enveloppant de louanges, arrangées avec art, des expressions mitigées, mais qui ne s'éloignaient pas entièrement de la vérité, je dis que nous ne le connaissions pas, il est vrai, pour l'avoir familièrement pratiqué, mais (|ue nous avions reçu des rapports très favorables sur son intégrité. » Comme le pa[)e ne sut rien de la pression exercée sur le clergé de Laon par la cour du roi, et parut accepter les explications qui lui
étaient données, Guibert se contenta d'accueillir docilement les paroles du pontife, « ce qui lui plut fort, car il était moins lettré qu'il n'eût convenu à sa haute dignité », jugement sévère par lequel Guibert voudrait faire rejaillir sur l'éminent pontife un peu de la honte qu'il se sent pénétré. Il vit bientôt le peu de succès qu'auraient toutes les belles phrases préparées dans son esprit: aussi s'étendit-il sur les nécessités pressantes où l'on était de choisir un évêque, puis balbutia (\ue Gaudry était bien archidiacre, attaché à l'Eglise de Rouen, et enfant légitime. Le pape n'approfondissait rien; il n'opposait quelques objections que parce que Anseau était là, mais son siège était fait et toute discussion devenait inutile. Les prélats ensuite se mirent, « pour la forme et par badinage », à appuyer «|ui le pape, qui Guibert, si bien qu'Anscau lui-môme faiblit, et abandonna l'accusation, enfin éclairé sur les largesses par lesquelles l'évêque s'était concilié tout l'entourage pontifical. On amena
Gaudry : reconnu digne de l'épiscopat, il fut oint par le Saint-Père lui-même, dans l'église de Saint-Rufin; par une singulière coïncidence, véritable présage d'en haut, le texte de l'évangile du jour portait : Votre àme sera percée par une épée! (Luc, II, 35.)
Mais Guibert n'était pas encore quitte : entouré par tous les cardinaux, il dut subir leurs hypocrites déclarations d'amitié, leurs protestations d'admiration : « Votre discours nous a fait si grand plaisir », disait l'un. Un autre lui exprimait la gratitude du Saint-Père. Un camérier de Pascal II vint môme ajouter (juel(|ues recommandations à ses compliments : on savait que les trois abbés avaient apporté chacun vingt livres d'argent monnayé et (|ue l'heure était venue de partager le petit cadeau. Guibert dut supporter toutes ces hontes, et comme le crime engendre le crime, il apprit que ces soixante livres d'argent dont il avait porté une partie, étaient de l'argent volé par Gaudry en Nor-
mandie et en Angleterre. C'était donc le fruit du vol qui avait servi l'évêque indigne pour acheter les consciences; ceux (jui l'avaient reçu, ceux (jui l'avaient donné, ceux qui l'avaient porté, tous étaient souillés de concussion, de simonie, tous s'étaient déshonorés devant Dieu. D'ailleurs l'argent mal acquis ne profite jamais : Gaudry allait en faire la triste expérience. Il devait succomher (juelque temps plus tard dans les trouhles de la Commune de Laon '.
L'incapable gouvernement de Gaudry lui créa dès les premiers mois de nombreux ennemis. Le mécontentement de toute la populace laonnaise trouva une première cause d'irritation dans le meurtre du noble Gérard, meurtre machiné et préparé au palais épiscopal pour venger le protecteur puissant et débauché de Gaudry, Enguerrand de Boves, dont Gérard avait raillé les mœurs infâmes. L'assassinat
1. A'oir Aiigiislin ïhit'iry, Lettres sur l'Histoire de France, XVI, XYll, XVIII : Hisloirc de la coininunc de Laon.
une fois préparé, Gaudry s'en fut à Rome pour donner le change,, laissa à son frère Rorig:on le soin de punir, avec ses amis, le diffamateur Gérard, tandis que ses flatteries et ses cadeaux lui concilieraient définitivement l'amitié pontificale : Gérard est assassiné dans la cathédrale.
Mais le scandale se répand, et l'on appelle Hubert, l'évêque de Senlis, pour purifier l'église souillée par le meurtre. Un sermon de Guibert précéda cette imposante cérémonie. L'abbé, libre de parler sans timidité et à cœur ouvert puisque Gaudry était loin, sur la demande du doyen Anseau et des chanoines, reprit courage et, pour expier ses récentes faiblesses, flétrit comme il convenait les assassins de Gérard. La colère de Dieu s'était manifestée par cette anarchie qui depuis un siècle désolait la ville de Laon, par le désordre des mœurs, par ce forfait sans précédent : il prévoyait d'autres malheurs si Jes chrétiens ne prenaient pas de sévères résolu-
lions pour chanuer leur vie et réformer leurs âmes.
Et, comme premier effet de la colère divine, Guibert annonça que tous ceux qui avaient trempé dans le meurtre de Gérard allaient être excommuniés. Puis on purifia solennellement l'église. Bientôt, tous les amis de Gaudry et d'Enguerrand connurent Fanathème qu'on avait lancé sur eux ; le roi Louis devait intervenir. Malgré les lettres que Gaudry lui avait fait envoyer de Rome, par Pascal II, il décida de le chasser de son siège, de lui enlever ses provisions, de vider le palais épiscopal pour que l'évêque ne pût s'y réinstaller. Mais Gaudry ne se laissait pas effrayer pour si peu. Il revenait tranquillement de la ville sainte, rapportant aux évoques et abbés de son diocèse et des diocèses limitrophes « des dépêches apostoliques dans lesquelles le pape se montrait plein de tendresse pour lui, et une ample provision de lettres pontificales duement scellées ». Il passa sans s'y arrêter devant les églises les
plus vénérables du pays, et accueillit avec d'amicales effusions, protestations, caresses et embrassements sans fin tous ses amis excommuniés qui venaient à sa rencontre. Ils se concertèrent avant de rentrer à Laon pour préparer un coup décisif : il fallait, malgré les ordres de Louis le Gros, qui l'avait fait exiler de Laon, réinstaller par la force Gaudry à Tévêché, puis flétrir publiquement ceux qui avaient excommunié les assassins. Mais Guiberl les gênait. On connaissait son attitude énergique pendant l'absence de Gaudry; il fallait l'intimider. C'était contre lui que les coupables avaient tourné leur colère; son sermon, l'excommunication qui avait suivi envenimaient leur haine. « Quand l'archidiacre Gautier, un des assassins, parlait de l'abbé de Nogent, on croyait, à entendre sa fureur, ouïr le fracas du tonnerre : grâce à Dieu, Guibert ne fut atteint d'aucun coup de cette foudre. » Gaudry savait tout; arrêté par les forces du. roi aux portes de la ville, il fit
venir labbé, furieux contre lui, mais en apparence très affectueux; il lui montra les lettres du pape, et lui demanda au nom d'intérêts supérieurs de ne pas se prononcer pour son exclusion.
Devant un si grand prélat, entouré de tous ces homicides et excommuniés, et si ouvertement protégé par le pape, pour la troisième fois, Guibert fut lâche. Il faiblit, et « de mauvais cœur et de mauvaise foi » promit de travailler pour Gaudry dans la mesure de ses forces. Le prestige de la grandeur, de la puissance l'impressionnait encore : il n'était pas assez fort pour braver ouvertement ceux qu'il condamnait au fond de son âme.
Rassuré de ce côté, Gaudry rassembla une troupe de cavaliers, fit de ridicules préparatifs pour rentrer à Laon en triomphateur, pilla le pays environnant, puis, devant l'inutilité de ses efforts, se décida, pour simplifier les négociations, à envoyer une forte somme d'argent au roi. L'effet fut immédiat : il rentra
sans résistance dans son évêché. Alors, pour comble d'infamie,- il réunit le clergé et le peuple de Laon à l'église Saint-Nicolas-des- Bois, et excommunia publiquement ceux qui avaient osé condamner les assassins de Gérard ! Cette audace inouïe devait lui coûter cher. Les amis du noble Gérard, le peuple indigné, la Cour elle-même, (|ui avait reçu plus de promesses, paraît-il, que d'espèces sonnantes, tout le monde se tourna contre lui. Seul le clergé se taisait, intimidé par les certificats que lui avait délivrés le Siège apostolique.
La révolte couvait : elle éclata lorsqu'on l'absence de Gaudry, parti demander de l'argent au roi des Anglais, l'archidiacre Gautier gouverna Laon.
L'anarchie y était maîtresse. Personne ne se sentait plus en sécurité. Depuis le roi, dont on volait les chevaux, rouant de coups ses soldats qui les menaient le soir à l'abreuvoir, jusqu'aux laboureurs qu'on jetait sans raison en prison pour leur faire payer une rançon.
tout le monde était menacé. Les marchés se vidaient; le vol, l'assassinat, le brigandapre restaient impunis. Enfin, pour soutirer de l'argent au peuple, le clergé et les grands s'entendirent avec les délégués des bourgeois « pour leur accorder, moyennant une redevance annuelle, la faculté de fonder une Commune ». On paye, et voilà la Commune instituée. Gaudry, à son retour de Normandie, refusa d'abord d'adhérer à ce traité. Il céda, pour toucher sa part de l'argent des bourgeois, et le roi enfin, payé lui aussi par le peuple, confirma cette Commune.
Mais Gaudry n'avait qu'une pensée : ramener les serfs à leur ancienne servitude, opprimer de nouveau les bourgeois de la Commune, reprendre son autorité despotique sur Laon. Après les falsifications de monnaies qui irritaient tout le monde, il indigna le peuple entier en faisant arracher les yeux à un dizainier <|ue n'aimait pas son protecteur Enguerrand; et, comme il sentait l'opposition
grandir de jour en jour, il invita le roi Louis à venir à Laon pour s'entendre avec lui : il fallait détruire la Commune. Les bourgeois, qui flairaient l'affaire, payèrent plus de quatre cents livres au roi pour qu'il observât son serment. Gaudry lui donna le double pour qu'il lui prêtât son appui. Louis, ainsi abondamment dédommagé de ses frais de voyage, ses coffres remplis de l'or populaire et de l'or épiscopal, s'en retourna ironiquement, sans prendre parti pour personne, à Paris.
Mais les bourgeois, indignés contre l'évêque parjure, décident la guerre, la révolte ouverte.
Toutes les boutiques se ferment. On complote l'assassinat de Gaudry et de ses complices. Lui cependant, aveuglé par sa légèreté et son orgueil, ne voit rien et ne veut rien voir. Au moment des fêtes de Pâques, aux cris de Commune! Commune! la révolte se précipite, la fureur populaire se déchaîne; on assiège le palais épiscopal, et après avoir assassiné tous
ses amis, on finit par découvrir l'évêque caché dans un tonneau. D'un coup de hache, Bernard des Bruyères lui fend la tête, et livre son cadavre aux fureurs de la foule triomphante en délire. Nous n'avons pas à raconter les atrocités qui suivirent ce meurtre, ni à recommencer i'admirahle récit d'Augustin Thierry. Avec les détails les plus réalistes, Guibert nous décrit cette révolution qui dura des semaines et des mois, qui mit la ville entière à feu et à sang, les pillages, les vols, les brigandages, les scènes de carnage, les supplices atroces qui en furent le juste couronnement.
On reconnut après coup les présages sinistres qui avaient précédé ces malheurs : un globe de feu tombé sur la ville, des apparitions d'incendies imaginaires, des rumeurs de malins esprits, la naissance d'un enfant à deux têtes, qui vécut trois jours, tous prodiges qui, sans aucun doute, annonçaient ces funestes événements.
Après avoir tout détruit, il fallait recons-
truire : de pays en pays, les clercs de Laon promenèrent les Sain-tes Reliques pour recueillir l'argent nécessaire à la reconstruction de la cathédrale ruinée. De France en Angleterre, les mendiants religieux répandent miracles, guérisons, prodiges extraordinaires. L'argent afflue dans leur caisse. En même temps, l'ordre rentre dans la grande cité, et Guibert put se retirer à Nogent, loin de la politique et de ses déboires, de ses compromis et de ses lâchetés, pour se livrer au travail, à la glorification de Dieu, à la direction de ses moines. Il avait trop vu la tristesse des choses du siècle pour désirer encore y jouer un rôle. Il se sentait mieux dans le calme du couvent. Là, seul avec son Dieu et ses frères, il passe ses dernières années à expier ses péchés de jeunesse et ses faiblesses d'homme en écrivant les mémoires que nous venons de parcourir. Il y faisait une amende honorable de ses fautes, en rendant grâces au Sauveur de l'avoir fait moins mauvais que tant d'autres.
132 LA VIE DE GUIDER r.
Il en profitait pour tlétrir les vices de ceux qui avaient souillé la Sainte Église, et les atrocités qui avaient dévasté son diocèse. Les châtiments divins, qui écrasent les uns et les autres, devaient servir d'enseignement aux générations futures.
Puis, pour continuer cette œuvre de croyant et d'éducateur, il composa son histoire de la première croisade ', les Gesta Dei per Francos, nouvelle glorification de Dieu, et du magnifique élan religieux qui avait transporté en Orient la noblesse et le peuple de France.
Enfin des études de critique religieuse et de théologie inspirèrent ses traités des Reliques, de l'Eucharistie, ses commentaires sur les Livres Saints; il avait tant usé ses yeux dans les veilles qu'il ne pouvait plus, comme il le dit dans une de ses préfaces, polir ses phrases et s'attacher à l'élégance du style : la faiblesse
1. Il semble que les Gesta Dei per Francos sont antérieurs à ses mémoires puisqu'il les avait montrés à Gaudry. D'autre part, il a pu travaillera l'histoire de sa vie, peu à peu, depuis son entrée à Nogent-les-Vierges.
de sa vue le forçait à dicter sa prose à un secrétaire*.
Après avoir achevé ces travaux de science, d'éducation et de théolog-ie, il s'éteignit à Nogent, entre 1121 et 1124; il laissait à ses moines un souvenir édifiant et durable, et la mémoire d'un homme qui avait su se faire beaucoup pardonner parce qu'il avait beaucoup aimé.