‹ Le moine Guibert et son temps (1053-1124)Chapitre 20 sur 64 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Il est difficile d'avoir du passé une idée exacte, de se rendre compte de l'état d'esprit et des mœurs des sociétés disparues et, quand on connaît une époque ,' de savoir comment les contemporains la jugeaient. Le moyen âge surtout a longtemps été mal jugé par les historiens, parce qu'ils n'en avaient pas étudié les textes d'assez près, et que la plupart de ceux qui nous restent sont peu expressifs, documents d'archives, cartulaires monastiques, chroniques sèches et brèves écrites par des annalistes aussi dépourvus de sens histo-

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rique que de psychologie. Ils composaient leurs ouvrages dans un but manifeste d'édification religieuse, ou pour défendre la politique d'un prince ou d'un parti. La vie ellemême se montre peu dans ces œuvres souvent grossières, à peine littéraires, et si l'auteur a fait de bonnes humanités, le plagiat de Suétone ou de Salluste leur enlève toute valeur. Ces œuvres ne reflètent ni l'état social ni l'état moral de la France Capétienne; d'abord parce que la France n'est guère jusqu'à Philippe I" qu'une expression géographique, et surtout parce que seules les luttes politiques de l'entourage princier occupent les chroniqueurs qui racontent la vie des rois. Quant aux chroniques monastiques, elles nous apportent plus de détails sur la mort d'un abbé, la procession de la Fête- Dieu, ou la translation de reliques vénérées dans le diocèse, que sur la société elle-même qui vivait autour du monastère.

L' « Histoire de ma vie » de Guibert est un document d'une autre portée : ce sont de véri-

tables mémoires, écrits par un lettré, issu (l'une famille noble du Beauvaisis, et resté en relation, même après son entrée dans les ordres, avec la partie laïque de sa famille. Loin de se confiner dans son couvent, il entre en contact avec le siècle. Il voyage; ses fonctions d'abbé le font intervenir dans les conflits qui divisent le clergé du xii'' siècle, dans les luttes sociales les plus importantes du moyen âge, dans le grand mouvement communal.

Naturellement, la vie, les mœurs et les études monastiques occupent une place bien légitime dans son ouvrage : il nous montre dans ses confessions l'esprit qui animait les religieux de son temps, catholiques orthodoxes ou hérétiques, les idées qui les passionnaient, les miracles, les prodiges qui exaltaient leur foi. 11 recherche la vérité parce qu'il écrit pour Dieu, et que, quels que soient les défaillances ou les vices de ses contemporains, clercs ou laïcs, il est sûr que Dieu parviendra toujours à triompher. C'est pourquoi il juge avec imi»artialité

et clairvoyance les hommes qu'il a connus, la société au milieu de laquelle il a vécu et les événements auxquels il a assisté.

Né à Beauvais, ou près de Beauvais, moine à Saint-Germer, puis abbé de Nogent-sous- Coucy, près de Laon,. c'est naturellement le monde laïque et relig-ieux du Beauvaisis qu'il nous montrera. Il avait passé son enfance auprès des seigneurs, amis et parents de sa famille; puis sa jeunesse au milieu des moines dont il fut le confrère avant d'être leur directeur. Il nous fait vivre avec eux, dans le Beauvaisis, le Laonnais et le Soissonnais : c'est là son champ d'observation, c'est là qu'il a vu presque tous ceux dont il parle. Il a connu le pape Pascal à propos de l'élection épiscopale de Laon (1106), le roi Louis au moment des insurrections communales de Laon et de Soissons; les évêques avec lesquels il fut en relation sont ceux de Beauvais et de Laon; la noblesse qu'il a fréquentée et dont il nous rapporte les exploits, c'est la petite féodalité

batailleuse et cruelle de ces mêmes régions. L'image qu'il nous donne de cette société est bien celle de la société française, car au XI* siècle et au début du xif, les territoires qui s'étendent autour de Laon, Beauvais et Soissons sont véritablement avec Paris le noyau de la France future, le domaine capétien par excellence.

En haut de l'échelle sociale, il y a d'abord le Pape, souverain pontife, qui, de Rome, règne sur toute la chrétienté. Guibert a le plus grand respect pour les papes, à cause de l'idée qu'ils représentent, à cause de la suprématie qui les élève au-dessus des puissants de la terre, et des grandes choses que certains d'entre eux ont accomplies. L'ancien moine de Cluny, qui prit avec la tiare pontificale le nom d'Urbain II, devait avoir toutes ses sympathies. Ce pape austère, réformateur intran-

sigeant, qui s'appuya toujours sur le clergé régulier pour lutter contre l'épiscopat débauché du royaume capétien, était, de plus, cher à notre moine parce qu'il était le premier qui eût organisé et fait aboutir la Croisade. En lisant l'histoire de cette campagne en Palestine, intitulée par Guibert : Gesla Del per Francos, on sent l'admiration enthousiaste que l'orateur du Concile de Clermont avait su éveiller en France. D'abord, les Français étaient fiers d'avoir été choisis par le Saint- Père, élus les premiers pour cette gigantesque expédition, et par cet Urbain II « qui, sauf erreur, nous dit Guibert, était le premier pape français ». Cet ennemi implacable du roi de France Philippe I", qui, avec l'aide de son âme damnée, Hugue de Lyon, le farouche légat apostolique, révolutionna l'épiscopat français, était un homme d'une telle sainteté que la fin de sa vie et son tombeau môme furent illustrés par des miracles.

Gomment ne pas y croire, après qu'un jeune

homme fut frappé d'hémiplégie pour en avoir douté devant soa sépulcre? L'enthousiasme que provoqua Urbain II, en arrivant en France pour prêcher la croisade, fut indescriptible. « De mémoire d'homme vivant », aucun pape n'était venu dans ces provinces. Aussi, vers Clermont en Auvergne, se pressait une affluence considérable : prélats, clercs, nobles, lettrés, bourgeois, manants, tous accouraient vers lui, et quand le Concile fut réuni, « la gravité calme avec laquelle il présida l'assemblée, sa politesse mesurée, l'éloquence piquante avec laquelle il répondait aux objections », lui concilièrent la faveur de tous les assistants.

Guibert, qui était un savant, admire surtout ses talents de lettré : sa facilité à parler en latin, « l'élégance littéraire de son discours », celle de ses péroraisons et cette abondance de parole « qui le fit parler si longuement qu'aucun des auditeurs ne put garder un souvenir complet de sa harangue ». Et Guibert

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s'étonne avec respect « de ce que la grande affluence n'émoussât pas le génie de l'orateur, et de ce qu'il ne fût pas troublé par cet entourage imposant de prélats, de lettrés et de savants grammairiens ». Le pape avait su gagner tous les cœurs en n'écartant aucun solliciteur, quelque modeste fût-il, en prêtant une oreille favorable aux bavardages « de ces importuns plaideurs qui lui demandaient d'intervenir dans leurs futiles procès » . Enfin tout le clergé bien pensant approuvait la fermeté avec laquelle, dédaignant les sollicitations des grands et les offres de riches présents, il avait, en terre de France, excommunié le roi adultère, Philippe, qui, après avoir indignement répudié sa femme, Berthe, vivait en concubinage avec Bertrade, la comtesse d'Anjou. Mais ce courage n'était rien à côté de la prédication de la croisade : « Le monde entier, dit Guibert, l'admira avec élonnement! »

Son successeur Pascal II avait moins grande allure. C'était un homme conciliant

qui voulait contenter tout le monde, et craignait beaucoup plus les antipapes que les hérétiques. Après avoir absous Philippe I", il n'avait pas craint de venir lui demander son appui, sans s'inquiéter de sa mauvaise vie, et, tort grave aux yeux du monde érudit, « il était beaucoup moins lettré qu'il n'eût convenu à sa haute dignité ». Ce qui indignait surtout Guibert, c'est la vénalité de cette cour pontificale, la faiblesse du pape, entouré de ses courtisans, officiers, chambellans, secrétaires, camériers, et prélats de toute sorte, qui profitaient du voyage en France pour remplir leurs poches, et, au lieu de prêcher la réforme, étaient les premiers à favoriser la simonie, pourvu qu'ils pussent eux-mêmes y participer.

Nous avons raconté la triste histoire des compétitions à la suite desquelles Gaudry obtint le siège épiscopal de Laon, grâce à la corruption de l'entourage du pape et à la faiblesse du pape lui-même.

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Guibert ne devait pas pardonner à Pascal II sa lâcheté vis-à-vis de Gaudry. Il ne la lui pardonnait pas, peut-être parce que lui-même n'avait guère été courageux, et qu'il se sentait responsable en partie de ce qui était arrivé. Cependant, l'abbé de Nogent était flatté de ce que la France fût encore le pays choisi par Pascal II comme terre d'asile, quand il avait à lutter contre l'Empire. Son patriotisme était agréablement touché par la pensée que la France et son roi servaient d'alliés au Saint-Père. Peu importait alors la qualité des individus, la faiblesse du pape, l'immoralité du Roi!

Et pourtant Guibert n'avait guère d'estime pour Philippe I"'. Le religieux, qui craignait la simonie au point de se féliciter de n'avoir pas reçu un canonicat à l'âge de douze ans, ne pouvait aimer un roi qui tiraitde la simonie le plus clair de ses revenus. Le moine austère

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qui se reprochait avec tant de contrition les erreurs de sa jeunesse et les dépravations de son imagination, aurait difficilement pu estimer un roi qui s'affichait cyniquement avec la femme d'un de ses vassaux. Bien plus : si, par sa conduite indigne, Philippe encourait l'excommunication pontificale, il n'avait même pas de respect pour le châtiment qui devait le corriger; il raillait ces sentences d'interdit que le pape croyait terribles; et il disait en plaisanterie à Bertrade, quand il entendait les cloche sdes villes, dont il s'éloignait, se mettre en branle à son départ : « Entends-tu, ma belle, comme ils nous chassent? » Sa concubine le valait : c'était elle qui faisait enfoncer les portes des églises qu'on fermait sur leur passage. C'était elle aussi qui avait répondu au poète Baudry de Bourgueil, venu, un sac d'or à la main, demander un évêché : « Votre concurrent nous en a donné le double; attendez qu'il soit nommé, puis vous le ferez déposer

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comme simoniaque, et alors on pensera à vous! »

On comprend le peu de cas que le pieux Guibert faisait d'un tel roi. La cour royale tout entière imitait son seigneur; et que ce fût pour l'élection de Gui à l'évêchc de Beauvais, d'Engeran ou de Gaudry à celui de Laon, la même vénalité l'emportait, l'or triomphait de tout avec l'intrigue, la violence et la concussion. Les grands de l'entourage du roi ne reculaient devant rien. Ils avaient de qui tenir : les serviteurs valaient le maître.

Pourtant, Guibert est juste : Louis VI est corrompu comme son père; Guibert le reconnaît néanmoins « bon, doué de grandes qualités, si remarquable dans sa personne qu'il semblait fait exprès pour la majesté du trône, courageux dans la guerre, ennemi de toute lenteur dans les affaires, et d'un cœur ferme dans l'adversité. Mais il ouvrait trop facilement son âme et son oreille aux hommes vils et corrompus » ; Guibert le vit à l'œuvre

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au moment de l'établissement de la commune de Laon, quand Louis se faisait payer par Gaudry d'un côté, et par les bourgeois de l'autre; puis, lors de la révolte, quand l'évêque et ses amis refusaient de tenir leurs promesses : le roi se laissa alors encore acheter par les deux partis, et, après avoir reçu l'or de l'évêque et l'or du peuple, il s'en retourna à Paris, laissant Gaudry et ses bpurgeois se débrouiller comme ils pourraient. Il aurait pu être honnête au moins dans sa vénalité! Mais, nous dit Guibert, sa cupidité l'aveuglait, « source féconde de dommage et de blâme pour lui, et de malheurs pour beaucoup de gens ».

Et pourtant, bien que Guibert n'aime ni Philippe I" ni Louis le Gros, ces usurpateurs débauchés et malhonnêtes, il ne peut s'empêcher, lorsqu'il parle des rois étrangers, de laisser son patriotisme de Français reprendre le dessus : quand il blâme les excès du faste royal, il ajoute « des nations étrangèi^es », « car

chez les rois de France, dit-il, on vit toujours dominer une naturelle modestie, de sorte qu'ils réalisaient cette parole du sage : « Vous a-t-on établi chef? Ne vous élevez point : soyez parmi les autres comme l'un d'entre eux ».

Si la cour est vénale, si le roi est débauché et simoniaque, les nobles seigneurs, ses vassaux, possesseurs de grands fiefs ou petits hobereaux de province, "ne valent guère mieux. Ceux des nobles que Guibert a connus de près, — noblesse du Beauvaisis, du Laonnais, de l'Amiénois et du Soissonnais, — il nous les montre libertins, cruels, toujours en guerre les uns contre les autres, occupés à piller les biens de leurs voisins, à martyriser leurs serfs, à ravager les terres des couvents et des églises, terribles pour le pauvre peuple qui ne savait leur résister. 11 n'a pas craint de nous donner une triste idée de son père, le

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noble Evrard, qui, après avoir trompé sa pieuse femme, attendait au purgatoire que les prières de cette sainte lui eussent ouvert les portes du ciel. Son frère, ses petits cousins sont des galopins élevés sans aucun respect pour Dieu, et deviennent des chevaliers intéressés, avides, immoraux et méchants. Les familles sont divisées, déchirées par des haines terribles. On ne saurait mieux donner une idée de ces mœurs qu'en choisissant entre toutes l'histoire du noble Enguerrand de Boves, de son fils Thomas, et de sa concubine, la dépravée et adultère comtesse de Namur : tous ont joué un rôle actif dans l'insurrection communale qui ensanglanta la ville de Laon.

Cousin d'Engeran, évoque de Laon, « libéral, prodigue et dépensier sans mesure », Enguerrand de Boves affectait pour les églises un respect et une munificence sans bornes.

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Mais il était « tellement adonné à l'amour du sexe », qu'il avait toujours autour de lui quelques femmes achetées ou empruntées, et ne faisait rien « que ce à quoi le poussait leur effronterie ». Après avoir échoué dans de nombreux projets de mariage, il se mit à rechercher les femmes d'autrui, parvint à séduire la comtesse de Namur, dont le mari était son cousin, et finit par vivre publiquement avec elle. Tous deux, pressés par la honte, auraient peut-être abjuré cette union, suppose Guibert, si l'évêque de Laon, aveuglé par sa parenté avec Enguerrand et les flatteries de la comtesse, n'avait poussé sa lâche condescendance jusqu'à favoriser cet adultère, et à absoudre les deux criminels.

Cette jeune comtesse était la fille du second lit de Roger, comte de Porcien. Avant son mariage, elle avait déjà causé des malheurs dans sa propre famille; sa mère, de médiocre condition, poussa Roger à déshériter en sa faveur les enfants qu'il avait eus de sa pre-

mière femme, pour lui faire faire un beau mariage : elle appQrta le comté de Porcien en dot à Godefroy, comte de Namur.

Pendant que celui-ci guerroyait en Lorraine, elle s'installa à Tournus, au château de Porcien; et là, « elle arriva au comble d'un déshonneur aussi public que monstrueux ». Déjà grosse d'un fruit adultérin, elle accepta Enguerrand pour nouvel amant.

Godefroy, trompé, bafoué, allait se venger cruellement; une guerre acharnée s'alluma entre les deux rivaux, et, comme il était coutume alors, leurs gens y prenaient part. Tous ceux qui tombaient entre les mains de Godefroy étaient impitoyablement pendus à des fourches patibulaires, les yeux crevés, les pieds coupés; dans une rencontre douze hommes d'Enguerrand furent ainsi saisis, et sus[tendusàla même potence. Pillages, incendies, assassinats; la guerre était déclarée : l'amour et la haine se chargeaient de l'alimenter.

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Pendant ce temps, le noble Enguerrand n'oubliait pas son rôle de grand seigneur, intrigant et influent. A la mort de son cousin, l'évêque, qui de son côté avait vécu dans de telles débauches que les infirmités contractées par ses vices l'avaient petit à petit mené à une paralysie générale, scandalisa tous ceux qui assistaient le moribond par ses protestations de tendresse, et les indécents embrassements dont il le comblait. Puis il s'occupa de faire nommer un autre évêque, aussi indulgent pour son adultère, et aussi dévoué à sa personne. Le roi Philippe n'avait rien à lui refuser : tous deux vivaient dans un semblable concubinage. Enguerrand avait déjà fait nommer par ses intrigues son cousin à qui on avait d'abord refusé trois évêchés pour cause d'inconduite et d'indignité; il saurait lui faire donner un successeur digne de lui. Il avait déjà l'appui du roi ; le clergé lui était gagné à cause de ses largesses; achetant habilement les uns et les autres, il fut le principal auteur

de l'élection de Gaudry, le riche chevalier, chasseur et fauconnier, référendaire du roi des Anglais.

Enîiuerrand avait en Godefroy un ennemi acharné ; il allait en avoir un autre : le châtelain d'un monastère de filles du Laonnais, le noble Gérard, brave et vaillant chevalier, qui s'était fait dans tout le pays une réputation de courage. Gérard avait, dans sa grande franchise, l'habitude de railler tous ceux dont la conduite méritait le mépris; les faveurs dont l'avait jadis comblé Enguerrand ne l'intimidèrent pas : il se mit, d'abord en secret, puis ouvertement, àdénigrer la comtesse de Namur, enfin à la diffamer en termes violents. Or luimême avait jadis compté parmi ses amants : il aurait dû garder une réserve d'autant plus respectueuse que sa liaison avait duré fort longtemps. Une vieille jalousie le poussait peut-être; et comme, d'autre part, il s'était marié, il n'était pas fâché de donner ainsi le change à sa femme. Mais la comtesse avait

bon bec et peu de scrupules. Elle répondit si bien à ses sarcasmes, que la jeune épouse de Gérard ne tarda pas à apprendre l'ancienne liaison de son mari. Ce fut alors, entre les femmes, une guerre terrible : « Elles commencèrent à s'attaquer en paroles infâmes, et plus elles étaient instruites de leurs anciens et mutuels déportements; mieux elles se connaissaient réciproquement, plus elles parlaient l'une de l'autre d'une manière honteuse ». Chacune ne pensait qu'à machiner la ruine de l'autre. Par malheur pour Gérard, il se laissa aller à insulter g'rossièrement Gaudry, Enguerrand et leurs amis. Ceux-ci ne songèrent plus qu'à se venger d'une façon éclatante. Tous les grands de la ville se concertèrent; le meurtre du châtelain railleur fut décidé : plusieurs des femmes les plus riches entrèrent môme dans le complot. Là-dessus, Gaudry partit pour Rome afin de mieux cacher son jeu, et le pauvre Gérard devina sa perte par un songe terrible qu'il fit le sixième jour

après l'oclave de l'Apparition de Jésus-Christ : il lui semblait que deux ours lui arrachaient du corps le foie et le poumon. Quelques heures après cette sinistre vision, il se rendait à réglise Notre-Dame. Aussitôt les espions des conjurés, aux aguets, courent au palais épiscopal annoncer que Gérard est dans l'église. Tous, leurs épées cachées sous leurs manteaux, précédés par Rorigon, le frère même de l'évéque, se précipitent, et surprennent Gérard au moment où il priait devant l'image du Sauveur. L'économe de l'évèché saisit sa robe, l'emprisonne dedans et s'écrie : « Tu es pris! » Gérard, tournant vers lui son œil farouche (il était borgne), lui réplique : « Va-t'en d'ici, parasite obscène! » Mais Rorigon accourt, lui assène un coup d'épée au milieu du front, à la naissance du nez, et son cadavre est mutilé sous les coups redoublés de tous les conjurés.

Ce meurtre, qui allait provoquer incidem* ment toute la terrible révolte de Laon, l'in-

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"surrection de la commune contre l'évêque, l'assassinat de celui-ci, l'incendie elle pillage de la ville, n'était que le premier acte des tragédies causées par les amours de la comtesse de Namur. Quand Gaudry revint de Rome, Enguerrand et la comtesse, devenus les familiers de l'évêché, l'accablèrent de prévenances, et le poussèrent à absoudre les criminels, publiquement, en pleine église.

Il alla plus loin. Enguerrand avait un fils, Thomas, avec lequel la comtesse l'avait brouillé, comme jadis sa mère avait brouillé son mari Roger avec ses enfants du premier lit. Enguerrand fit partager sa haine à Gaudry, au point qu'il suffit à un malheureux dizainier du Laonnais de s'être montré favorable à Thomas, pour mériter les plus abominables tortures. Gaudry le fit saisir, empri-, sonner dans le palais épiscopal, et, au milieu de la nuit, chargea un nègre qui lui servait de domestique et de bourreau de lui arracher les yeux. Tous ces crimes ne devaient pas

rester impunis; on sait comment Gaudry les expia par une mort aussi atroce. Celui-là même qui le découvrit dans le tonneau où il s'était caché, et l'en fît sortir à coups de bâton pour' offrir sa tête à la hache de Bernard des Bruyères, était un officier de son ami Enguerrand, le prévôt Theudegaud. Pour n'être pas compris dans la disgrâce des familiers de l'évêque, il s'était jeté dans le mouvement communal, et, à la tête d'une bande d'enragés, avait envahi le palais de l'évêque. Pour lui voler son anneau, il arracha un doigt du cadavre, et souilla de boue ses restes mutilés! Puis la Commune s'étendit. Elle avait besoin d'un chef, et ne sut mieux choisir que Thomas, ce fils déshérité d'Enguerrand, sorte de brute sauvage et féroce qui avait passé sa jeunesse à s'enrichir des dépouilles des pèlerins qui partaient pour la Terre Sainte. Après avoir « contracté plusieurs mariages incestueux », il était arrivé à exercer une grande puissance sur le pays par la terreur qu'il inspirait, et les

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richesses qu'il avait accumulées. Il ne se contentait pas de tuer : il commençait par torturer ses victimes avec des raffinements de supplices révoltants : « Il suspendait ses captifs en l'air, de sa propre main, par les organes les plus délicats, qui, cédant au poids du corps, étaient arrachés, et laissaient un libre passage à la sortie des intestins » ; « il les pendait par les pouces, et leur chargeait les épaules d'une grosse pierre pour ajouter à leur poids; il les frappait jusqu'à la mort de coups de bâton, et leur brisait tous les os. » Innombrables étaient ses victimes, mortes de faim, de pourriture, de supplices innombrables, dans les fers de ses cachots. « Un jour, il enfonça sa lance dans la bouche d'un malheureux, si profondément que le fer força les intestins et ressortit par le fondement. » Il trancha d'un coup d'épée les deux pieds d'un de ses captifs que ses brûlures empêchaient de courir.

Ce Thomas était l'âme de l'insurrection, lo

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chef de la révolte, du j)illage, de l'incendie. Il avait entraîné après lui toute la racaille de Laon,et se préparait à une résistance ouverte. Sur ces entrefaites, la soi-disant épouse d'Enguerrand avait pris un nouvel amant, le noble Gui, Elle sut si bien « tourner la tête de son époux par de feintes caresses » que celui-ci, après avoir flairé quelque infidélité, appela lui-même Gui auprès de lui, et sur les conseils de sa femme le fiança à sa fille, jeune innocente « qui servait ainsi de manteau à ces criminelles amours ». Bien plus, Gui et Thomas étaient ennemis d'enfance : Enguerrand chargea son futur gendre de défendre ses terres contre son terrible fils. Hôte et protecteur du père, fiancé de la fille, amant de la belle-mère, (Jui exaspéra la lutte. Un jour, ïheudegaud, cet ancien officier d'Enguerrand qui avait participé au meurtre de Gaudry, fut pris par les soldats de Gui. En plein carême, il avait tant bu et mangé, qu'il

en rendait son repas et il disait à qui vou-

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lait l'entendre, caressant amoureusement son ventre gonflé, « qu'il était plein de la gloire de Dieu! » Sans pitié pour son ancien prévôt, Enguerrand le traîna aux fourches patibulaires.

Puis, comme Thomas avait entraîné dans la campagne tout le peuple de Laon, Enguerrand, Gui et la comtesse en profitèrent pour aller, comme les autres nobles des environs, piller la ville désolée, et faire main basse sur les richesses et les trésors abandonnés. Le soir, ils rentraient chez eux, attachant, comme distraction, par les pieds, à la queue de leur cheval, quelque moine rencontré sur les routes, pour « lui faire jaillir la cervelle » sur les pierres du chemin.

Thomas, pendant ce temps, était de son côté excommunié par tous les archevêques et évoques de France, dans chaque concile synodal, dans chaque conseil royal, et tous les dimanches, par chaque prêtre dans sa paroisse.

La comtesse, « qui portait un cœur plus féroce que celui d'une ourse » (la férocité était naturelle, vis-à-vis d'un beau-fils pareil!), poussa Enguerrand à répudier publiquement Thomas et à le déclarer son ennemi mortel; « il fit ainsi d'un fou, un furieux ». Sa barbarie devint encore plus atroce. Par de nouvelles intrigues, la comtesse lui suscitait chaque jour de nouveaux ennemis. Lui, continuait à désoler les terres paternelles. Le beau-fils et la marâtre se ressemblaient et par leurs cruautés et par leurs débauches. « Elle n'était pas plus retenue par ses devoirs vis-à-vis d'Enguerrand, que Thomas ne s'en tenait à ses épouses, ne leur épargnant jamais les rivalités d'amours étrangères, ou de viles prostituées. » Tous deux assouvissaient leur rage réciproque par d'effrayants carnages, et le massacre d'innocents paysans. En un seul jour, Thomas fit crever les yeux à dix de ces malheureux qui en moururent aussitôt.

Pourtant, un soir, sous la foi de serments

sans nombre et moyennant de somptueux cadeaux faits à la comtesse, le père et le fils se réconcilièrent, la marâtre admit Thomas dans son intimité. Enguerrand avait besoin de Thomas pour lutter contre la commune d'Amiens ', qui s'était révoltée comme celle de Laon, et menaçait de détruire et de ruiner ses droits de comte. Thomas avait été appelé par le peuple pour lutter contre Enguerrand. On rivalisa de présents : ce fut Enguerrand qui l'emporta.

Avec l'aide d'Adam, gouverneur de la Tour de la ville d'Amiens, il s'y réfugia avec Thomas, et la guerre commença entre la ville soulevée et la Tour menaçante. Gomme le clergé avait dans cette révolte donné la main à la Commune, Thomas ravagea les biens de l'Église, établit un camp dans une des métairies épiscopales, et pilla les autres. Il réunit un jour dans une église tous les clercs qu'il avait faits prisonniers, et y mit le feu, brù- 1. Voir Augustin Thierry, ouvrage cité, XIX.

lant pêle-mêle avec eux dos bourgeois, des moines, des lépreux,- des enfants et des femmes enceintes.

Cependant la comtesse, qui ruminait toujours sa perte en secret, heureuse de voir à quels dangers il s'exposait, le trahit, révéla une de ses expéditions au chef des rebelles, le vidame d'Amiens, et Thomas, surpris, cerné, ne se sauva qu'à grand'peine, transpercé de blessures, et le jarret tranché d'un coup de lance.

Puis, comme le fils d'Adam, le gouverneur de la Tour que défendaient Enguerrand et Thomas, était fiancé à Adalbèle, la fille de Thomas, ce fut Adam que la comtesse essaya de trahir. Et Enguerrand, soudain, par un revirement de politique incompréhensible et qu'on ne peut expliquer que par les intrigues de la comtesse, change brusquement de parti, et s'unit à son ancien ennemi le vidame d'Amiens et aux bourgeois révoltés, contre le roi Louis le Gros qui venait pacifier le pays.

Le roi Louis, fatigué de ces perpétuelles révoltes, avait organisé une expédition contre Thomas, Enguerrandet la commune insurgée. Il avait commencé, après deux jours de lutte, par prendre d'assaut Thomas dans son château de Goucy; puis, uni au clergé et à l'évêque Godefroy, il avait fait installer par les troupes royales tout un système de tours, de machines, catapultes, remparts et hastions pour s'emparer de la ville en révolution! Les femmes elles-mêmes s'acharnent au travail. Enfin tout est prêt, des deux côtés vole une grêle de pierres et de traits; quatre-vingts femmes jonchent le terrain, et le roi est frappé d'un coup de javelot en pleine cuirasse. Les soldats royaux lâchent pied, les révoltés se précipitent sur leurs machines, et restent maîtres de la situation. Enguerrand triomphe et le roi abandonne la ville, ordonnant de tenir la tour hloquée pour forcer les assiégés à se rendre, épuisés par la famhie. « Ce blocus dure encore aujourd'hui, écrit Guibert,

et l'on ne saurait dire combien chaque jour il périt de bourgeois. Car, Adam, campé en dehors de la tour, désole par de continuelles hostilités, les faubourgs, Enguerrand et le vidame. Si de tels maux ouvraient l'intelligence de ceux qui en entendent ce récit, ils apprendraient qu'il n'est pas permis à un évêque de provoquer ses ouailles à s'entr'égorger '. »

Nous voici loin du moyen âge d'opéracomique, vu à travers les romans de chevalerie. La vraie société du xi" et du xn" siècle, avec sa brutalité sauvage et grossière, dépravée et cruelle, qui mit tant de raffinement dans les supplices, et d'énergie dans le brigandage, se montre tout entière dans cette histoire. Naïvement contée par Guibert, éparpillée, çà et là, à travers toutes les pages de son livre, j'ai

1. Le récit thi revirement de polili(iiie d'Eajiuerrand est très complicuté dans Guibert. Tout ce qu'un peut en dégager est que, la comtesse ayant brouillé le vidame et Thomas, c'est pressé par sa femme (|ii'Enfiuerrand s'était uni aux bourareois.

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tâché de la reconstituer au milieu de vingt autres semblables, non moins atroces.

A Soissons, la famille comtale se déshonore par des crimes odieux, une vie indigne, et — chose horrible pour le pieux moine — un attachement diabolique aux doctrines juives : c'est un Juif qui aide la comtesse de Soissons à crever les yeux et à arracher la langue à un malheureux diacre, puis à empoisonner son propre frère.

Guibert raconte dans tous leurs détails réalistes la vie et la fin également scandaleuses du misérable comte Jean de Soissons. Il ne tait môme pas ses blasphèmes impies et ses gesticulations furieuses qui pourraient faire croire à l'agonie d'un épileptique.

Quelques nobles, cependant, s'amendaient parfois, et, retirés du monde, dégoûtés de cette société barbare au milieu de laquelle ils vivaient, peuplaient des couvents, qu'ils enrichissaient par de grandes donations. Par leur humilité et leur obéissance, ils servaient

d'exemple à tous leurs frères chrétiens. L'un d'eux, noble de Semur, après avoir pendant plusieurs années vécu en honteux concubinage, est tout à coup frappé de la grâce, et pousse le fanatisme jusqu'à se mutiler, en expiation de ses péchés. D'autres, sans pousser aussi loin l'exaltation religieuse, embrassent avec enthousiasme la vie monastique : le riche et gracieux Evrard de Breteuil, le plus brillant et le plus élégant seigneur du pays, se retira dans les forêts, et, « après avoir connu le faste des richesses », vécut en anachorètecharbonnier. Jadis, il n'avait de soins que pour ses vêtements recherchés, et poussait l'orgueil jusqu'à s'offenser de ce qu'on lui adressât la parole : devenu ermite, il traitait sou corps avec un tel mépris, que la grossièreté de sa mise, l'humilité de son maintien, la maigreur de ses membres, le rendaient méconnaissable. Et pourtant, c'était un fin lettré qui aimait la poésie et se plaisait aux savantes discussions. T.a foi avait tout

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emporté pour le plus grand bien de son âme.

Puis, c'est Simon, le fils du comte Raoul, un des plus puissants seigneurs de France, époux en secondes noces de la mère du roi Philippe. Au moment de la translation des cendres de son père, à la vue du cadavre pourri de celui qui jadis avait été si grand, « il se mit à réfléchir sur la misère de la condition humaine ». Et, abandonnant une fiancée chérie, il n'hésita pas à s'enterrer, jeune encore, dans le monastère de Saint- Claude, dans la comté de Bourgogne.

D'autres se contentent de doter les couvents, de les enrichir. Le comte de Nevers donne aux Chartreux qui viennent de s'installer près de Grenoble sa précieuse vaisselle d'argent. Devant le refus de ces austères religieux qui méprisaient les richesses, il leur envoie des cuirs de bœufs et des parchemins pour leur bibliothèque.

Mais combien d'Enguerrand et de Thomas

nous rencontrons |)Our un Simon ou un Evrard.

Les femmes ne trouvent guère plus d'indulgence auprès de Guibert. Il avait vécu dans l'intimité d'une trop sainte femme, pour ne pas juger sévèrement toutes celles qu'il voyait s'éloigner de l'austère et pieuse honnêteté; et celles-ci ne manquaient pas. A côté de la comtesse de Namur, nous voyons la mère du comte de Soissons se complaire aux crimes les plus odieux, et même faire un souper copieux le jour du carême : Dieu la punit en la rendant muette, paralytique, « véritable pourceau! » En voulant l'opérer, on lui coupa maladroitement la langue, et elle mourut, à l'octave de Pâques, dans d'atroces souffrances.

Leurs contemporaines n'ont rien à leur envier : sur les femmes, sur les jeunes filles, le même souffle de perversité avait passé.

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Quand Guibert les compare à leurs aïeules, il s'écrie douloureusement :

« Combien misérablement, depuis cette époque, la pudeur et l'honnêteté ont peu à peu disparu dans la conduite des jeunes filles! Elles ont secoué la surveillance des femmes âgées, et dans toutes leurs manières on ne remarque plus qu'une gaîté folle, on n'entend plus que des plaisanteries, on ne voit plus que des roulements d'yeux, et de frivoles babils; leur démarche est étourdie; toutes leurs habitudes n'ont rien que de répréhensible. Leurs vêtements sont ])ien loin de l'antique simplicité : des manches larges, des tuniques étroites, des souliers dont la pointe se recourbe, à la mode de Gordoue; tout enfin nous montre l'oubli complet de la décence. Une femme se croit parvenue au comble du malheur quand elle passe pour n'avoir point damant, et c'est pour chacune un titre de noblesse et de gloire de compter le plus grand nombre de tels courtisans. Nul ne

rougit plus de la légèreté et de la licence parce qu'il voit tous les autres entachés d'un pareil défaut. Pourquoi avoir honte d'une passion qu'on sait au cœur du reste des humains? — Mais que parlé-je de honte quand il s'agit de gens qui ne sont accessibles qu'à la honte de rester en arrière quand il s'agit de donner l'exemple de la débauche! Nul ne craint de vanter ses bonnes fortunes, nul n'est méprisé pour avoir déshonoré la femme qu'il aime ' ! »

Ne croit-on pas entendre un austère moraliste du xx^ siècle parler de nos mœurs relâchées et regretter le bon vieux temps? Il est peu probable d'ailleurs que le commencement du xi^ siècle fût beaucoup plus moral que la fin, et les lamentations de Guibert venaient probablement de ce qu'il connaissait ses contemporains mieux que ses aïeux.

Pourtant, il y a d'honnêtes femmes. Et d'abord, quel admirable exemple de constance

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