‹ Le moine Guibert et son temps (1053-1124)Chapitre 21 sur 64 · Monodiae (liv. I, chap. xn · texte numérisé non relu

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dans la foi conjugale, de piété et de sacrifice, nous donne la mère de Guibert! Elle n'est pas seule : la fiancée désolée du comte Simon, qui s'était retiré à Saint-Claude, embrasse de désespoir la vie relij:;ieuse et s'enferme dans un couvent. D'autres font preuve de courage et de dévouement dans la révolution de Laon. Voyant sa dernière heure venue, la femme d'Adon, vidame de la ville, demande pardon à son époux des torts qu'elle a pu commettre envers lui : tous deux se tiennent longtemps serrés dans les bras l'un de l'autre, puis affrontent courageusement ensemble les fureurs de la populace. — Une cousine de Guibert escalade les murs avec l'agilité d'un acrobate, s'habille en homme pour mieux se sauver, donne par son calme du courage à son mari épouvanté, et finit par sortir de la ville avec une robe de religieuse.

Mais ces exemples sont rares. La vertu et la foi étaient trop intimement unies pour que la société laïque gardât longtemps ces femmes

supérieures. Elles sentaient que leur salut dépendait d'une vie austère, loin des hontes qui les entouraient, et elles cherchaient dans les monastères le recueillement et la paix qui devaient leur ouvrir le ciel.

On pourrait accuser Guibert d'avoir vu la société laïque de son temps avec un esprit partial de moine exclusivement attaché à l'Église, et croire que le religieux critiquait à plaisir les vices et les hontes des laïques. Mais ce qui nous permet d'ajouter foi aux histoires atroces qu'il nous conte sur la noblesse du Beauvaisis, c'est qu'il ne se montre ni plus indulgent ni plus modéré quand il parle du monde ecclésiastique. Comme il écrivait pour Dieu et non pour les hommes, il ne craint pas de dire tout haut ce ({u'il pense des prélats débauchés et simoniaques qu'il voyait autour de lui souiller l'Eglise de France, et il nous fournit par ses

mémoires la meilleure justification de la campagne de réforme entreprise par la papauté au milieu du xi® siècle, afin de purgrer le clergé des plaies qui le gangrenaient. Il fallait que le mal fût bien profond pour que Grégoire VII et Urbain II se fussent émus à ce point. Guibert, en racontant ce qu'il savait sur ses contemporains, ne croyait pas se montrer plus « anticlérical », ni causer plus de tort à la religion, que les papes réformateurs, qui faisaient réunir par leurs légats des conciles pour protester contre le concubinage et la simonie, coutume ordinaire, généralement admise en France.

Quand il avait douze ans, et (jue sa mère voulait se retirer du siècle, elle demanda à l'évêque de Beauvais, Gui, l'autorisation de séjourner à la Châtaigneraie, campagne attenante aux domaines de son église. Elle ne voyait alors en lui que le prélat « orné de toutes les qualités d'un hoinme de cœur, dont la prestance convenait merveilleusement à la

dig-nité dont il était revêtu. » Mais ces qualités n'avaient pas empêché Hugue de Die, le farouche légat qui se faisait un jeu de déposer les évêques français coupables de simonie, de le poursuivre pour ce crime. Afin d'échapper à ses foudres, il avait dû se réfugier comme simple religieux au monastère de Cluny. Et Hugue ne soupçonnait pas tous ses crimes. Guibert nous raconte, en effet, que, parmi les personnes de sa maison, il y avait un jeune chevalier, « que Gui aimait d'une façon singulière, plus que tous ses compagnons ». Le pauvre chevalier avait cédé à contre-cœur à cet amour infâme. Tourmenté de remords terribles, il faisait d'inutiles efforts pour y échapper. Il fallut une apparition du démon pour le ramener dans la bonne voie. Quant à Gui, il ne se corrigea pas, et Guibert ne nous dit pas que son séjour à Cluny l'ait purifié.

A Reims, l'archevêque Gervais avait été remplacé par Manassès, simoniaque fameux

qui remplit de ses luttes contre Hugue de

Die tout le pontificat de Grégoire VIL Toujours excommunié et déposé, puis absous et réintégré sur son trône archiépiscopal par l'admirable indulgence du Saint-Père, il mettait du moins une crànerie amusante dans sa façon de comprendre les fonctions ecclésiastiques. Non content d'avoir acheté son évêché, il vendait les offices religieux au plus offrant, se dispensait de comparaître aux conciles auxquels le mandait le légat, et avait « conçu un tel orgueil de son élévation au trône de Reims, qu'il n'y avait ni luxe ni faste dont il ne s'entourât ». Il vivait au milieu d'hommes d'armes plutôt (|ue de clercs, et disait ironiquement à qui voulait l'entendre : « L'archiépiscopal de Keims serait bien bon, s'il n'y fallait chanter la messe! »

Les prélats indignes n'étaient malheureusement pas rares à cette époque. C'est pendant que Guibert était encore à Saint-Germer que l'archevêque de Tours obtint de Philippe I"" la nomination à l'évêché de Jean, simple archi-

diacre d'Orléans. Le vénérable prélat, Ives de Chartres, l'accusait de mœurs infâmes. Le scandale était public.

Quand, par hasard, on croit avoir nommé un saint homme à un évêché, comme l'abbé de Nogent-sous-Coucy, GeofTroi, que le légat pontifical Richard d'Albano confirma sur le sièg-e d'Amiens, on s'aperçoit avec tristesse que le succès et la gloire lui font tourner la tête : il ne tarda pas à imiter ses devanciers et ses semblables. Tout le monde proclamait les mérites de Geofîroi; Guibert lui-même vantait les talents administratifs qu'il déploya comme abbé : aussitôt qu'il fut évêque, il trahit ses promesses, et se montra le plus faible des hommes. Aussi Guibert, qui se pique de connaissances classiques, lui applique-t-il le vers du poète latin :

Parluriunt montes, nascitiir ridiculus mus.

Mais parmi les évêchés de France, il n'en est pas qui fut plus éprouvé que celui deLaon.

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Depuis plus d'un siècle, tous ceux qui s'étaient succédé sur le trône épiscopal avaient déshonoré l'Église : Adalbéron d'abord, qui trahit la foi jurée, et livra son seigneur et roi, le dernier descendant de la race du grand Charles, à l'usurpateur Hugue Gapet; puis Hélinand, qui, après savoir exploité la cupidité du roi Henri pour acheter son évèché, avait couvert d'or le roi Philippe pour obtenir la métropole de Reims, et prétendait enfin arriver au trône pontifical !

Après lui, Engeran, que nous avons déjà vu favoriser l'adultère de son cousin Enguerrand de Boves et de la comtesse de Namur, et qui, dépourvu de toute affection pour Dieu, tournait en dérision la tempérance et la vertu, et « se montrait ouvertement, par ses propos licencieux, presque un bouffon ou un baladin ». Il avait des mœurs si abominables que Guibert préfère les taire! D'après ce qu'il a osé dire des mœurs des autres évéques, nous ne savons plus que supposer — Toujours est-

il qu'en punition de ses débauches et de ses vices, Dieu lui envoya « une infirmité, maladie à la suite de laquelle ses sens furent tout à coup tellement engourdis qu'on ne pouvait tirer de lui une parole raisonnable ». « Sa langue et ses yeux nageaient déjà dans les flots de la mort », (|uand la vue de son cousin le réveilla, pour le faire délirer jusqu'au moment où il rendit l'àme.

Enfin Gaudry, sur le compte de qui nous sommes déjà suffisamment édifiés. Mais Guibert avait des motifs d'ordre plus intimes pour en vouloir à Gaudry : cet évêque avait en effet poussé l'insolence jusqu'à traiter une des cousines du moine, pieuse femme réservée et respectable, de « Puante », de « Paysanne », et il avait refusé de lire son ouvrage sur les Croisades, « livre estimé de toutes les personnes lettrées ». Guibert lui gardait rancune de cette offense faite à sa vanité d'écrivain.

On comprend, en lisant ces pages, l'opportunité de la réforme de Grégoire VII. L'état

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du clergé était devenu un danger pour l'Eglise; les principales hérésies n'eurent d'autre origine que le désir de quelques âmes pures de retourner à la religion du vrai Christ, en se séparant d'une église corrompue. Ce n'est d'ailleurs pas sans opposition que les ordres pontificaux s'imposaient au clergé de France. Guibert fut témoin de l'effet produit par la déclaration du Saint- Siège sur les clercs mariés, « la fureur de jalousie qui échauffait contre eux les clercs célibataires, au point qu'ils demandaient avec rage qu'ils fussent privés de leurs bénéfices et qu'on leur interdît le sacerdoce ». La lutte fut vive : à Cambrai, on brûla Ramhir pour avoir osé soutenir les ordres du Souverain- Pontife; — en plein concile de Paris le pieux abbé Gautier soulève un tumulte épouvantable pour avoir osé prendre la défense des mandements de Grégoire VII : de tous côtés, clercs et moines se précipitent sur lui, le rouent de coups, le couvrent de crachats et

le traînent en prison; — à Thérouanne, Tévêque Lambert de Bailleul, qui avait voulu faire observer la nouvelle refile imposée par le pape, est saisi dans son église envahie, et supplicié : on lui coupe les dix doigts et on lui arrache la langue !

En présence de ces brutalités, on comprendra combien nous semblent véridiques les histoires d'Enguerrand de Boves, du terrible Thomas et de la comtesse de Namur.

Si le haut clergé donnait un tel exemple, on peut deviner ce que valaient les clercs, prêtres, chanoines, diacres, qui encombrent les églises et les chapitres. Guibert, malheureusement, s'occupe peu de ce petit monde qui semble n'être qu'une imparfaite copie des grands prélats, moins leur haute allure. Il y en avait de brutaux, tel ce prêtre qui, condamné par le doyen de son église à payer une petite amende pour une faute dénoncée par un prêtre bourguignon, se mit en embuscade pour surprendre de nuit son délateur, et, au

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moment où il rentrait chez lui, lui fracassa la tôte d'un coup de massue; le malheureux en mourut, ajoute Guibert, sans avoir eu le temps de faire son testament. Un autre put impunément faire percer d'une flèche un de ses confrères, en pleine église, pendant qu'il célébrait la messe!

Ce que Guibert leur reproche surtout, c'est la cupidité, l'amour du lucre, de l'argent acquis à tout prix, par le pillage, le vol, ou l'exploitation de la crédulité humaine sous forme de pratiques religieuses. A ce propos, il se révèle à nous réformateur et presque esprit fort. Il avait remarqué avec quelle àpreté les clercs de Laon recueillaient des trésors pour reconstruire leur église, en exhibant des reliques extraordinaires à travers les campagnes et les villes de France ou d'Angleterre. Plus tard, il écrit contre les fausses reliques un traité des plus curieux dans lequel il fait preuve non seulement de bon sens, mais aussi d'un sens critique d'au-

tant plus louable qu'il était à peu près seul à juger ainsi, et à oser exprimer son jugement'.

Si Guibert traite avec autant de dureté le clergé séculier, on pourrait croire que c'est afin de mieux garder toute son estime et son admiration pour le clergé régulier dont il faisait partie. Il n'en est rien. Nous verrons qu'ici encore il sait juger avec impartialité, sans aucune étroitesse, sans même céder à l'esprit de rivalité qui animait les clunisiens contre les nouvelles congrégations naissantes. Moine lui-même, il admire la simplicité des moines au milieu desquels il a vécu ; il reconnaît avec un' certain orgueil à quelle perfection morale la vie austère et pure des couvents peut amener les âmes, même les plus per-

I. Voir plus loin l'nnalyso donnée par M. A. Lcfranc du De Pignoribus Sanctnruin.

verties; surtout il est fier de sentir le Seigneur vivre en perpétuelle communion avec ces élus qui peuplent les monastères, puisqu'à chaque moment, par des visions et par des miracles, il manifeste et sa volonté, et l'intérêt qu'il prend aux affaires de l'ordre. Dieu devait s'occuper avec plus de soin de ces hommes voués à lui, consacrés à sa personne et à celle de son divin fils, que de ceux qui vivent égarés dans le siècle. N'est-ce pas cette noble conception de la vie monastique qui l'a saisi d'une si profonde émotion, quand il nous raconte sa première entrevue avec les religieux assemblés au chapitre de l'abbaye de Saint-Germer? Et, même après avoir éprouvé bien des déboires de la part de ses frères en religion, envieux de ses succès, jaloux de son intelligence, il ne cache pas sa tristesse lorsqu'il doit les quitter pour remplir les augustes fonctions d'abbé.

Il admire l'institution monastique sans s'aveugler sur les défauts ou les vices des

individus : moines frivoles, gourmands, brutaux, voleurs, débauchés, il ne nous cache rien. Chacun de ces exemples d'ailleurs est une salutaire leçon pour ses lecteurs, car il nous décrit complaisamment les justes punitions que Dieu leur infligeait. Qu'importe l'indignité de certains membres du clergé régulier, quand on songe à l'admirable influence de cet état monastique qui entraîne à la sainteté, au dévouement, au sacrifice, des jeunes nobles, riches et brillants, Evrard, Simon, Thibaud!... La fortune leur souriait; séduits par le charme sévère, mais divin du cloître ou de la retraite, ils ont préféré une vie de privations, d'austérité ascétique. Et si c'est un moine qui prêche, il ne prêche pas pour .sa chapelle; il sait bien de quels maux sont accablés les monastères bénédictins et les réformés clunisiens : la richesse des maisons, l'origine noble et laïque des abbés ont entraîné tout l'ordre dans une corruption qui le désole. Il regrette « les temps anciens où

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florissait la vie monacale », où, à l'étranger comme en France, s'élevaient partout des établissements religieux. « Une si grande multitude venait s'y réfugier qu'on s'étonnait de voir une si étroite enceinte contenir une telle affluence d'hommes »; il regrette le temps oii Luxeuil et tant d'autres célèbres monastères se fondaient et se développaient, où, comme le disait Raoul Glaber, la France se couvrait « ainsi qu'une robe de mariée, d'un manteau blanc (le cathédrales ».

Mais « le relâchement de la sainte règle de vie » suivit le succès; avec la fortune « on méprisa le travail des mains ». Les moines qui encombraient les couvents, les abbés qui les dirigeaient, étaient non pas « des hommes qui avaient abandonné le siècle par dégoût pour le péché », mais des cadets de famille voués à la vie monacale par la volonté de leurs parents, ou de riches nobles qui gouvernaient leurs abbayes comme un suzerain gouverne son fief et qui vivaient en grands

seigneurs au milieu de leurs bénéfices. C'était « à qui dilapiderait les richesses des églises, prodiguerait leurs ressources en folles dépenses » ; « la religion était oubliée ». Il fallait une réforme *.

Et le moine de Saint-Germer, l'abbé de Nogent, ne craint pas d'opposer à l'ordre bénédictin et clunisien, auquel il appartenait, l'admirable austérité, la piété simple et vraiment religieuse de l'ordre rival que saint Bruno venait de fonder : les Chartreux. Le Rémois Bruno, « qui était instruit dans les arts libéraux et les hautes sciences », avait fui sa patrie où régnait l'impie et simoniaque Manassès. Il

1. La réforme était pressante en effet : après les Chartreux, fondés par Bruno, ce fut Gtteaux, que Robert de Molesmes fonda pour lutter contre la décadence clunisienne.

Guibert ne parle guère des femmes. Nous pouvons suppléer à ce silence par une lettre curieuse de saint Ives. L'évèque de Chartres demandait à Gautier de Meaux de faire fermer le monastère des nonnes dépravées de Saintc-Fare. « Il faut, déclare Ives, ou réformer le couvent, ou le confier à des moines », en prescrivant de tenir les religieuses sous une rigoureuse discipline, afin « d'arracher à leur perte les âmes de ceux qui périssent par la société de ces femmes! »

avait choisi, près de Grenoble, un rocher escarpé, « d'un aspect effrayant, auquel on parvenait par un sentier difficile, et au-dessous duquel s'ouvrait un gouffre profond » ; il y élut domicile avec treize frères, et y établit la règle nouvelle. Les cénobites, au lieu d'être réunis dans le cloître, avaient chacun leur cellule, où ils travaillaient, mangeaient et dormaient. Une fois par semaine, le pourvoyeur leur donnait les aliments permis : du pain et des légumes qu'ils faisaient cuire chez eux. Le dimanche, si quelque personne charitable leur en donnait, ils mangeaient du poisson et du fromage, mais jamais ils n'acceptaient ni or, ni argent, ni ornements d'église. Ils ne parlaient jamais, portaient un cilice sous leurs vêtements et se livraient aux travaux des champs, à l'élevage ou à l'étude, en vue de laquelle ils avaient, dans leur pauvreté, amassé une riche bibliothèque; « car moins ils possédaient de biens matériels, plus ils travaillaient pour acquérir cette nourriture

qui ne périt point, mais vit éternellement. » L'enthousiasme qu'ils provoquèrent fut immense. Bruno alla convertir la Fouille et la Calabre, refusa la dignité épiscopale et travailla, par la création d'innombrables filiales, à développer son ordre. Grands monastères et « petites maisons pour abriter deux ou trois frères », la sainte règle se répandait partout. « Dans les campagnes, les bourgs, les villes, les châteaux forts, dans les forêts et les champs, on vit soudain surgir des essaims de moines; on entendit retentir le saint nom de Dieu dans les lieux où les bêtes féroces avaient jusque-là établi leur retraite, et les larrons leur domicile. »

Riches et pauvres, femmes, enfants, vieillards, c'était partout de nouvelles conversions, et le moine qui avait approuvé sa mère quand elle abandonnait un fils de huit ans pour se retirer au couvent, cite avec admiration ces femmes de haut rang qui renonçaient à leur mariage et oubliaient leurs affections de mères

et d'épouses, pour transporter loin du monde toutes leurs richesses, et se consacrer à Dieu. Il oublie seulement de nous dire ce qu'en pensaient les enfants et les maris ainsi dépouillés et abandonnés!

Malgré cette l»elle tentative, malgré la réforme de Cîteaux, dont Robert de Molesmes prit l'initiative un quart de siècle plus tard, le monachisme était gravement atteint.

Après les grands prélats et le petit clergé, Guibert nous parle aussi du peuple. 11 le connaît peu, car il l'a peu fréquenté. Il vivait au couvent, en dehors de la foule, et n'eut l'occasion de le voir de près qu'au moment de l'insurrection de la commune de Laon. Cette révolution, qui désola la ville et le pays de Laon, bien que dirigée contre un évèque indigne et haï de Guibert, lui est particulière-

ment odieuse parce (]irellc s'opposait à l'Église, et qu'il en a vu les horreurs. Il ne nie pas la légitimité des revendications du peuple; il justifie même le soulèvement, puisque l'cvèque n'avait pas tenu ses engagements. Mais il souffre de voir une foule ignorante se faire justice elle-même, au lieu d'attendre que Dieu ait accompli son œuvre. Il n'avait pas plus que ses confrères le sens de la démocratie. Voici comme il juge l'institution de la Commune : « Commune! nom exécrable et nouveau : tous les habitants rachètent par un cens annuel les obligations ordinaires de la servitude, moyennant quoi ils sont exemptés des autres charges et redevances imposées aux serfs ». Ce qui lui paraît énorme, nous semble aujourd'hui fort peu révolutionnaire. Mais la servitude était alors une condition sociale admise et qu'il valait mieux ne pas transformer. Ces monceaux d'or sortis de la poche des bourgeois et des

serfs enrichirent l'évêque et les seigneurs,

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mais causèrentleur ruine; car, étonnés de voir la richesse de ce peuple qu'ils pressuraient depuis si longtemps, ils voulurent prendre plus qu'on ne leur donnait, et parjui'èrent le serment de la Commune. D'oîi l'insurrection que la mo^t de l'évoque concussionnaire n'arrêta pas. Alors Guibert peut à bon droit critiquer la brutalité de ce peuple, qui d'ailleurs n'avait guère de bons exemples sous les yeux, autant que nous pouvons en juger parle haut clergé et la petite noblesse du Beauvaisis. Il s'indigne contre ces sauvages qui, non contents d'avoir tué Gaudry, mutilent et souillent son cadavre, pillent le palais épiscopal, envahissent et incendient un monastère de nonnes; contre ce serviteur d'un moine qui, après avoir tué son maître, « avec lequel il vivait dans une trop grande intimité », le laisse pourrir dans sa chambre, puis, craignant d'être trahi par l'odeur du cadavre, le fait rôtir dans la cheminée, « sous un de ces ustensiles qu'on appelle séchoirs » ; contre

ces sacrilèges qui profitent des troubles de Laon pour piller les trésors de l'Eglise ; ou contre ce paysan qui , par haine pour un prêtre , coupe en petits morceaux un crapaud et le cache dans le vase destiné au vin sacré. Le prêtre, malade à mourir, le ventre plein de petits crapauds, ne pût, paraît-il, vomir sa « multitude de petits reptiles » qu'en absorbant de la poussière du tombeau de saint Marcel dans de l'eau bénite.

Papes incapables, rois indignes, nobles vicieux et cruels, femmes frivoles, prélats simoniaques et débauchés, clercs ignorants et cupides, peuple sauvage, telle est la société au milieu de laquelle vivait Guibert. Il fallait que sa foi fût bien forte pour lui permettre de voir la main de Dieu diriger tout ce monde barbare, et que la puissance de Dieu fût

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prodigieuse pour arriver à faire de grandes choses avec de pareils instruments.

Mais Guibert ne désespère jamais : Dieu fait son œuvre, et le monde ne peut que [)rogresser.

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