CHAPITRE II
Pour le moine Guibert, outre l'opulence et la débauche, une des principales causes de corruption et de perdition morale qui menaçaient le clergé régulier était la sorcellerie. Sans parler encore de l'hérésie raisonnée et convaincue, qui est souvent une forme dissidente de la foi chrétienne, la sorcellerie, magie noire, dévotion à Satan, faisait des ravages dans les monastères. L'exaltation mystique dans laquelle vivaient certains de ces religieux, la terreur divine, la crainte du^ diable, les visions et les miracles fantastiques
198 l'œuvre de guirert.
dont ils étaient chaque jour spectateurs, devaient fatalement les entraîner à la sorcellerie : d'abord pour écarter le démon, puis pour l'attacher à quelque ennemi, enfin pour se le concilier et obtenir de lui la fortune ou la puissance/ On croyait vivre en perpétuel voisinage avec Satan et ses armées de démons, innombrables et terribles bandes qui épiaient spécialement les couvents, car leur maître, paraît-il, était friand des âmes de relig^ieuxy Elles avaient pour lui d'autant plus de valeur qu'elles s'étaient plus rapprochées de Dieu, et il n'y avait pas une maladie, pas un accident, pas une mort subite ou violente dans laquelle on ne reconnût l'intervention du « Prince du Mal » .
Mais le simple religieux catholique n'est pas spontanément sorcier. Il ignore en quoi consistent les sorcelleries et le culte de Satan. Il faut, que quelque méchant l'induise en tentation! Qui sera ce séducteur pervers et redoutable? — Le Juif. Ici se révèle tout l'anlisémi-
JUIFS, SOIICIERS ET ^IKKKTIQUES. 199
; tismo naïf du moyen âge, qui considère non
la question de race, mais uniquement la question religieuse : et Guibert ne juge pas autrement que ses contemporains, x/
Le Juif est l'héritier de Judas, de celui que Dieu a élevé jadis d'autant plus haut qu'il voulait l'abaisser plus bas; le Juif ([ui ne croit pas à rEucharistie,\ qu'on ne brûle pas encore parce qu'il est Juif, mais qui est souvent brûlé à cause des crimes qu'on lui impute. — Guibert raconte sans indignation comment les habitants de Rouen, sur le point départir pour -la Croisade, traitèrent les Juifs assez nombreux qui se trouvaient dans la ville. Ils disaient : « Nous désirons aller combattre les — ennemis de Dieu en Orient; mais nous avons sous les yeux des Juifs, race plus ennemie de "^ Dieu que ne l'est aucune autre : c'est prendre l'affaire tout à rebours! » A ces mots, ils courent aux armes, « chassent de force ou par artifice les Juifs dans une église, où ils les massacrent tous sans pitié et sans égard pour
200 lVf.uvre de guibert.
le sexe ni l'âge ».\Pourtant, ajoute Guibert, on épargnait ceux qm voulaient bien embrasser la foi chrétienne : le Baptême ou la Mort! Il ne dit pas si les conversions furent nombreuses.-/
Beaucoup de Juifs étaient instruits, et naturellement considérés comme sorciers. Plusieurs de ceux dont parle Guibert avaient étudié la médecine : de là à être empoisonneurs et alchimistes, il n'y a qu'un pas. C'est un Juif qui aide la comtesse de Soissons à
y. crever les yeux et à arracher la langue à un malheureux diacre, puis à empoisonner son
y propre frère. C'est dans la maison d'un Juif que le misérable comte Jean de Soissons don-
^- nait ses rendez-vous d'amour à « la vieille et laide prostituée » avec laquelle, « dans les
-s fureurs de sa honteuse lubricité », il trompaitsa jeune et belle épouse. En même temps, pour donner le change, il envoyait, « quand les lumières étaient éteintes », un de ses parasites prendre sa place dans le lit de sa femme.
Cet ami et protecteur des Juifs était si bien circonvenu par eux, il montijait pour leurs doctrines un si vif penchant que, « ctiose que les Juifs eux-mêmes n'oseraient jamais », avoue Guihert, il parlait du ('lirist en termes criminels. Il proférait de telles abominations que les Juifs, effrayés d'avoir un ami aussi compromettant, le regardaient comme un insensé. Un soir, le samedi de Pà(|ues, il était allé -veiller dans l'église ; abordant un humble clerc, il lui demande de lui expliquer les mystères de la Semaine Sainte. Tandis J4j[ifi le clerc lui parle candidement de la Passion et de la Résurrection, il l'interrompt en traitant son récit de fable mensongère. Celui-ci, étonné, lui demande ce qu'il vient alors faire dans l'église : « C'est, répliqua le comte, que je m'amuse à regarder les belles femmes qui viennent y passer la nuit ! »
La mort de cet ami des Juifs fut digne de sa vie : après avoir eu la vision d'un effrayant et immense globe de feu, il se rendit encore
202 L œuVllE DE GUinEUT.
chez sa vieille prostituée. « Mais ce fut avec l'alTreuse mort (ju'il coucha », dit Guibert. Gomme il souffrait d'horribles tortures, il manda un clerc pour le consulter sur la nature de ses urines. Apprenant (pi'il allait mourir, et pressé d'expier sa vie de débauches par le repentir, la èonfession et de pieuses donations, il s'écria, hors de lui : « Tu veux, je le vois, ({ue je donne mes biens aux parasites, c'està-dire aux prêtres! Ils n'en auront pas seulement une obole.... D'ailleurs, de plus malins que toi me l'ont dit : toutes les femmes doivent être communes, il n'y a aucun péché à se livrer à leurs caresses ». Après ces blasphèmes, il gesticula comme un fou furieux, renversant tout le monde, menaçant sa femme de coups de pied, si bien qu'il fallut le ligoter, lui tenir les mains et attendre ainsi que, enfin épuisé, il rendît son âme au Diable.
Mais le comte Jean était un laïc, un noble issu d'une famille déjà tarée, d'un père débauché, d'une mère fratricide. Il n'y avait
rien d'étonnant à ce qu'il se laissât entraîner l>ar les Juifs. Bien plus grave était l'a-ction du Juif (|uand elle s'attaquait à quel(|uer religieux, véritable fils du Christ et pauvre nrems du grand troupeau du Sauveur. Et pourtant la malice savait triompher de la foi! Le Juif rôdait toujours autour des couvefits, comme les troupes des démons, ses frères : c'est ainsi qu'un moine, élevé, depuis son enfance, dans le cloître, tombé malade et placé par l'abbé dans une cellule attenante au monastère, « eut l'occasion de parler de son mal à un certain Juif qui avait étudié la médecine ». Une confiance charmante s'établit entre eux; ils se révélèrent mutuellement leurs secrets, et bientôt le moine, « plein de curiosité pour les étranges artifices du Juif, qui s'entendait en maléfices », insista auprès de lui pour ([u'il lui permît de participer à ses sorcelleries. Le Juif lui promet d'être son entremetteur auprès du diable, et, au jour dit, au lieu convenu, il le met en présence du « Prince Scélérat ». Le
204 L'CKUVRE DE GUIBERT.
moine ayant demandé au démon de l'initier à sa doctrine, celui-ci lui déclare qu'il doitpour cela renoncer à la foi chrétienne et lui olTrir un sacrifice. — « Et quel sacrifice? — Le sacrifice de ce qu'il y a de plus précieux dans l'homme, dit Satan. — Quoi donc? — Une libation de tes forces viriles, et, lorsque tu les répandras devant moi, tu en goûteras le premier ainsi ([ue doit faire le sacrificateur! » Et Guibert de s'indigner justement : « 0 crime, ô honte, et celui de (]ui on exigeait une telle chose était prêtre! Offense sacrilège à l'hostie sacrée ! » Le misérable fit la libation demandée et reçut, en échange, du Malin le don magique : il était enchanteur. Il parvint même à métamorphoser une femme en un chien énorme! Mais Dieu, dans son infinie bonté, lui envoya une salutaire maladie, et la confession sauva son âme.
Les Juifs toutefois ne sont pas à jamais damnés : ils peuvent se convertir. C'est ainsi que dans le massacre de Houen, le jeune
comte Guillaume sauva un enfant en bas âge, dont il avait eu pitié, le fît baptiser et élever dans la religion chrétienne par sa mère, la comtesse Hélisende, puis au couvent de Saint- Germer, où Guibert le connut. C'était un moine modèle, reconnaissant à ses sauveurs de l'avoir tiré des erreurs du judaïsme, plus attaché à Taustérité de la règle qu'aucun de ses compagnons, et qui fut, par sa pénétrante et vive intelligence , la gloire du couvent. C'est pour lui que Guibert écrivit son livre Contre les Juifs, traité de théologie sur VEucharistie et pamphlet dirigé contre l'infâme Jean de Soissons. Le jeune moine goûta tellement l'ouvrage de Guibert « qu'il travailla dans sa pieuse ardeur à en composer un du même genre, avec les arguments de la foi ». — Nous pensons qu'à côté des Juifs sorciers, des Juifs empoisonneurs et des Juifs convertis, il y avait encore au xi*^ siècle quelques Juifs, restés iidèles au Talmud, et cependant honnêtes gens, dont Guibert ne nous a pas
206 l'œuvre de guibert.
parlé... parce qu'il ne les connaissait pas, ou ne voulait pas les connaître.
La religion catholique avait d'autres ennemis que les Juifs. Le xi" siècle, en particulier, vit se produire en France une émouvante éclosion d'hérésies, parallèle à la campagne de réforme ecclésiastique provoquée par le Saint- Siège. En dehors des hérésies d'école, sorties des discussions théologiques, sur l'essence de l'Eucharistie ou la prédestination et la grâce, et qui datent de bien des siècles, fruit naturel des recherches scolastiques et du développement de la pensée libre, illustrées par Claude de Turin, Gotteschalck, Scot Erigène, et, plus tard, par le célèbre Bérenger de Tours, nous constatons à la fin du xi® siècle un mouvement hérétique d'un caractère tout différent. Ce mouvement semble être né d'un besoin de réforme, réalisée, non pas officiellement ])ar l'Eglise comme celle de Grégoire YII, mais par les individus euxmêmes, devenus seuls juges de ce qu'il con-
JUIFS. SORCIEUS ET HKIlÉTIQUES. 207
venait de garder et de pratiquer dans le Christianisme. L'immoralité du clerg-é avait provoqué ce mouvement : immoralité des monastères trop riches, dirigés par des abbés plus chevaliers que moines; immoralité du clergé séculier, débauché et simoniaque, que le pape même ne parvenait pas à corriger. Puisque les ministres étaient indignes, ne valait-il pas mieux se faire une conception intime, individuelle, de la foi, l'appliquer à sa manière, et vivre conformément aux leçons du Christ? Les papes eux-mêmes étaient responsables de ce mouvement par leurs décisions contradictoires : Alexandre II, par exemple, tout en condamnant le concubinage des clercs, prétendait que les sacrements donnés par les prêtres mariés n'en étaient pas moins valables; Urbain II, réformiste intransigeant, vient dire le contraire. Qui croire? De qui recevoir les sacrements dès lors? A qui se fier? Ne valait-il pas mieux s'en tenir à la parole du Christ, beaucoup plus simple et plus édifiante, beau-
208 l'œuvre de guibert.
coup plus rapprochée aussi de la vérité de Dieu que les contradictions de ses ministres? Si bien que l'hérésiarque, au xi" siècle, « s'oppose à la tradition, s'écarte du sentier battu par sa façon de comprendre le dogme et les institutions de l'Eglise, non par incrédulité, mais par piété, en voulant ramener les mœurs et la discipline à l'âge d'or de la constitution chrétienne ' ». Afin de bien montrer leur supériorité sur le clergé corrompu qui les entourait, ces hérétiques menaient une vie austère de privations et de sacrifices, considéraient l'union sexuelle comme un péché, et, de crainte de recevoir les sacrements de mains impures, renonçaient au baptême et à la communion.
Guibert, qui n'est pas très au courant des différentes sectes et de leurs doctrines, les traite tous de Manichéens, à cause des analogies qu'il trouve entre leurs idées et celles