‹ Le moine Guibert et son temps (1053-1124)Chapitre 23 sur 64 · Luchaire, Histoire de France · texte numérisé non relu

Luchaire, Histoire de France

des Manichéens dont parle saint Aug'ustin. 11 ne nous ,dit cependant pas qu'ils crussent comme ^ux, au double principe du Bien et du Mal; leur prétention de « mener une vie conforme à celle des apôtres », c'est-à-dire de retourner à la foi ancienne et aux pratiques religieuses du i" siècle, nous porterait plutôt à les rattacher aux Vaudois ou à la secte des Apostoliques, qui se développera au xii" siècle, et qu'il ne faut pas confondre avec celle des Néo-Manichéens ou Cathares'. Il était, d'ailleurs, difficile de se rendre compte de la doctrine de ces gens qui refusaient, même soumis à la torture, de révéler leurs convictions. Ils ne reconnaissaient pour juge que Dieu, et opposaient un stoïque mépris aux tentatives du clergé, qui cherchait à leur faire abjurer leurs erreurs.

Naturellement, l'imagination exaltée des

1. Gela réfuterait, d'ailieurs, ce que dit M. Luchaire sur CCS hérétiques, en reportant à trente ans plus tôt l'origine des Apostoliques, qu'il fait sortir en 114.^ du château de Monticor.

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moiftps du moyen âge, les confidences ou les aveux mensongers des disciples qui les p,vaient abandonnés, peut-être pour n'avoir pas eu la force de se plier à l'austérité de la règle imposée, ne contribuèrent pas peu à en faire, aux yeux des orthodoxes, des monstres, ey à leur faire aJtribuÊfjion seulement des idées impies, mais aussi des pratiques et un culte abominables^

Guiberl fjit, avec son cousin Lysiard, évêque de Soissons, juge dans un procès instruit contre deux de ces hérétiques, les frères Evrard et Clément, "diî village de Bussi, dénoncés par une vieille matrone qu'ils 'avaient ensorcelée pendant plus d'un an, et par un diacre qui prétendait les avoir entendus proférer de méchants discours! De quoi sont-ils accusés? Guibert résume ainsi leur doctrine : « Ils déclarent nul le baptême des petits enfants; l'Eucharistie est pour -eux un objet d'horreur » ; ce qui s'explique fort bien par leur opposition aux sacrements donnés par des

prêtres indignes. « Ils condamnent le mariage et regardent comme criminelle l'union d'une femme et d'un homme. » Résultat naturel de leur austérité, qui leur commandait la continence, comme le pape l'ordonnait à tous ses religieux! Voici une accusation plus grave : « Ils traitent de fable le crucifiement du fils de la Vierge ». Est-ce le crucifiement lui-même ou les légendes qui l'entourent qu'Evrard et Clément n'admettaient pas? C'est la seule croyance nettement antichrétienne qu'on puisse leur reprocher, et elle cadre peu avec l'ensemble de leur foi. « Ils expliquent le verbe de Dieu par des discours longs et embrouillés. » Ici Guibert ne se donne pas la peine de discuter. Et d'ailleurs, les plus vénérés des théologiens du moyen âge n'ont guère fait autre chose à ce point de vue que les hérétiques de Bussi!

Enfin, si l'on passe de la théorie à la pratique, ils se livrent à un culte monstrueux. Et Guibert nous décrit une de leurs cérémonies

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(en contradiction absolue, d'ailleurs, avec/ l'accusation lancée contre eux de condamner l'union des hommes et des femmes), messe noire aussi criminelle que les pratiques dont on accusa les Juifs pendant tout le moyen âge. a C'est dans des cuves ou des souterrains cachés qu'ils tiennent leurs assemblées : là, les deux sexes sont confondus pêle-mêle; là, pendant que les lumières sont allumées, une des femmes relève sa robe à la vue de tous les assistants, et se présente, dans cet état indécent, à celui qui est erosterné derrière elle. Aussitôt, on étemj, les lumières, tous se mettent à hurler : Chaos! Chaos! et chacun s'unit à la première femme qui lui tombe sous la main. S'il en résulte une grossesse, aussitôt l'accouchement terminéjf on se réunit de nouveau dans le même souterrain : on allume un grand feu, tous s'assoient autour, se passent l'enfant de main en main, puis le jettent dans le brasier, et, lorsqu'il est consumé, font de ses restes une espèce de pain, dont chacun mange

en guise de communion *. Quand on en a mangé, on ne. revient jamais de cette hérésie. »

Le procès était difficile à instruire. Quand on les interrogeait, les coupables répondaient, simples d'esprit qui croyaient que le royaume de Dieu leur était réservé : « Ne cherchez pas, au nom de Dieu, à sonder si profondément nos idées : nous croyons tout ce que vous dites ». Sur le baptême, ils répètent les paroles de saint Marc : « Celui qui croira et qui sera baptisé, sera sauvé ». Et ils « s'expliquent dans les termes les plus chrétiens », si bien que, incapable de les convaincre d'erreur,

1. Ce sacrilège, la parodie de la communion sous cette forme infâme, est une des inventions du clergé du xi* et du XII" siècle. Les hérétiques, manichéens ou autres, des premiers siècles de l'Église, étaient aussi accusés de se livrer à de monstrueuses orgies; mais, ce qui fait véritablement ressembler ces scènes, (|ue Guibert nous raconte, à des messes noires, c'est l'introduction do cet élément nouveau, le simulacre de la communion avec une hostie sacrilège. De là dérivera plus tard le cérémonial de la messe noire proprement dite, dans laquelle le prélre dissident commence par consacrer une hostie véritable sur le ventre d'une femme nue avant de se livrer à d'autres pratiques sataniques.

214 l'œvure de ouibert.

Guibert conclut que, comme les Priscillianistes, ils appliquent la maxime :

Jura, perjura, secrelumprodcrc 7\oli.

Cependant, il fallait les éprouver : on décida de les jeter dans une cuve pleine d'eau. Après avoir reçu la Sainte Communion, ils jurèrent n'avoir jamais rien dit, cru ni enseigné de contraire à la foi chrétienne. Clément, jeté dans le bassin, surnage! L'évêque ne savait quel parti prendre. Il s'en rapporta au Synode de Beauvais. Heureusement pour ses hésitations, le peuple des fidèles avait moins de scrupules. Pendant l'absence de Lysiard et de Guibert, il courut à la prison, enleva les frères hérétiques, et sur un bûcher élevé en dehors de la ville, les brûla! La question était tranchée. Guibert trouve légitime le zèle du peuple de Dieu contre ces misérables.

Cette histoire étrange, ce récit, un des premiers sans doute' que nous ayons de la

1. Une prouve du pou do fondonienl (]u*avaiont oos accusalions d'orgies salaniques vient de ridentité niùiiie qu'un

JUIFS, SOUCIEIIS ET HKRKTIQUES. 215

célébration d'une messe noire, nous intéresse particulièrement après ce que Guibert nous a dit des Juifs. En effet, il est à remarquer qu'au moyen âge les accusations odieuses lancées contre les Juifs (surtout au sujet du meurtre rituel) ne sont autre cliose (|ue la répétition fantaisiste de celles dont on accablait les sorciers de toute sorte, les magiciens et nécromans qui trouvaient dans le mysticisme catholique un facile champ d'exploitation./ Nous avons vu, d'un côté, un Juif accusé d'un acte de sorcellerie accompagné de pratiques immondes; d'autre part, Guibert, parle récit de la messe noire des hérétiques apostoli(|ues de Bussi, nous donne un exemple des accusations qui seront souvent reprises contre les Juifs au cours du xu'' siècle et surtout du xui'' au XVI" siècle. Celles-ci n'étaient pas plus

trouve dans tous les récits analofiuos. Le mémo cliclié servait, suivant les circonstances, pour des liérétiques fort différents. En 1027, dans Taffaire des hérétiques d'Orléans, on reproche aux accusés de se livrer aux mêmes débauches, et à peu prés dans les nu'mes termes. Voir, à ce propos, le texte curieux du Carlulairo de Saint-Père de Chartres, 109-113.

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fondées ([uc celles-là. Mais il est curieux de voir d'où elles ^miliiiûnt, comment on les formulait, et comment, en somme, l'Eg-lise catholi<|ue devait toujours triompher par les mêmes moyens, par les mêmes fables, de tous ceux qu'elle ne pouvait asservir à sa foi. On ne doit pas oublier néanmoins que, très certainement, une foule d'empoisonneurs commirent leurs crimes, en s'attribuant, comme sorciers, un pouvoir surnaturel.

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