‹ Le moine Guibert et son temps (1053-1124)Chapitre 24 sur 64 · L'ORIENT MUSULMAN ET LES DÉBUTS DE LA PREMIÈRE CROIS A DE · texte numérisé non relu

L'ORIENT MUSULMAN ET LES DÉBUTS DE LA PREMIÈRE CROIS A DE

Les qualités d'observateur et de psychologue que nous avons remarquées chez Guibert de Nogent, quand il décrit les mœurs de ses compatriotes, se retrouvent dans son histoire de la première croisade qu'il intitule Gesta Dei. Le savant abbé, au lieu de se contenter de reproduire les récits de ses prédécesseurs, se permet de juger, de critiquer, de discuter les Gesta anonymes qui sont le premier récit de cette expédition. Bien plus : il ajoute à ce texte primitif toute une introduction, dans laquelle, tirant de son propre fonds tout ce qu'il savait

218 L'CKUVRE DE GUIIJEHT.

sur rOiient, il nous dépeint le monde musulman tel qu'il croit le connaître. Puis il nous conte, dans une série de chapitres originaux, ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu dire des préparatifs de la croisade , la })rédication d'Urbain II, l'enthousiasme et le départ des premières bandes.

Il nous a paru intéressant de rechercher ce que le moine catholique pensait des hérétiques orientaux, et de voir comment il appréciait l'entreprise de ses corelii»ionnaires. Dans ces pages, qu'il n'emprunte à personne, on remarque le plus curieux mélange d'ignorance et de sens critique, de superstition et d'impartialité, de naïveté et de réelle observation. Le moine de Nogent est le premier de nos historiens qui ait compris, sans l'appliquer toujours, ce qu'étaient la méthode et la critique historiques.

Avant d'aborder le récit même de l'expédition, Guibert nous raconte' ce qu'il sait des

1. M. Tliiiiot, (liuis la prcfncc de son cdilidii des Gcsta Dci

hérésies orientales et des erreurs du « nouveau prophète Mathomus » (Mahomet), erreurs « qui ont infesté les lieux mêmes jadis illustrés par le Sauveur ». Toute la terre d'Orient, divisée entre les sectes d'Arius et de Manès, séparée de la sainte tradition catholique et inondée par les Eunomiens, Eutychiens, Nestoriens et tant d'autres, était rapidement devenue, à cause du relâchement des mœurs et de la religion, la proie des Gentils. Dans cet état d'anarchie que favorisait le Dieu chrétien, irrité de l'impiété avec laquelle ces hommes s'étaient écartés de la foi de leurs ancêtres, se développèrent l'esclavage, la prostitution obligatoire et réglementée au bénéfice de l'empereur, l'usage de communier avec du pain fermenté. Telle était la conception qu'avait Guibert de la décadence et de la dissolution de l'empire d'Orient. Il nous rapporte

(Historiens des Croisades, t. IV, p. xv-xx), inditiuc avec précision tous les chapitres de l'œuvre de Guibert, qui ne sont empruntés ii aucun liistorien antérieur, et forment i)ar conséquent la partie absolument originale de son histoire.

220 l'ceuvre de guibert.

dos racontars de moines quand il prétend que l'empereur de Gonstantinople forçait tout père de famille à faire d'un de ses fils un eunuque, et d'une de ses filles une prostituée, qui était tenue de lui remettre la moitié de ses recettes. Mais il est dans le vrai lorsqu'il décrit l'état d'anarchie qui divisait l'Orient, et la rapidité avec laquelle se répandit la religion de Mahomet; il a hien vu comment la discorde religieuse a entraîné l'anarchie politique et, partant, la faiblesse de ces peuples qui, ennemis les uns des autres, faisant appel à l'étranger, ont fini par provoquer l'invasion de l'Occident sur l'Orient.

Retournons à nos hérétiques : corruption des mœurs, corruption de la religion, cette décadence ne devait pas tarder à les ramener au plus bas paganisme. Un homme se trouva alors, véritable mauvais génie de ces races perdues, qui hâta leur chute. C'était un ermite ambitieuxquivoulaitsefaire nommer patriarche d'Alexandrie. Convaincu d'hérésie, il échoua

dans ses orgueilleux projets, et « médita, dans son iniquité, sur les moyens de répandre au dehors son perfide venin, et de se venger en pervertissant les dogmes de l'Eglise catholique ». Le démon lui suggéra d'aller trouver le jeune Mathomus, futur prophète, qui « recueillera ses enseignements et les répandra avec lui ». L'ermite va trouver son prophète, et commence par lui faire faire un beau mariage avec une riche veuve, éblouie par les prédictions de gloire dont on entourait son futur mari. Mais ce Mathomus n'était qu'un débauché épileptique : « il avait fréquemment de violentes attaques du mal d'épilepsie, ou mal caduc, qui tournait ses yeux, décomposait son visage, faisait écumer ses lèvres et se choquer brusquement ses dents ». La jeune épouse, effrayée et inquiète, va trouver son ami Fermite, qui la rassure en lui disant que ces attaques étaient la preuve même de l'inspiration divine. Rassurée et fière d'être unie à un homme appelé à de si hautes destinées, elle

reprend la vie conjugale, et, avec l'ermite, accompagne son mari dans ses prédications. Partout Mathomus proclame la religion nouvelle; partout il est, grâce au démon, accueilli comme un prophète. Les peuples les plus éloignés accourent à lui, avides d'entendre prêcher cette foi qui permettait à ses sectateurs de se livrer à toutes les turpitudes. En effet, ce prophète enseignait d'abord que Jésus n'était qu'un homme; que la loi de Moïse et celle du Sauveur n'étaient que des fables; que tous devaient « user librement des plaisirs de la chair » et « s'abandonner à la volupté plus que ne font les animaux, non par voie de mariage, mais i>ar tous les excès d'une débauche effrénée, au point de se livrer à des désordres qu'il n'est pas décent de rappeler, et que les bêtes ignorent complètement ». Enfin il « adopta la circoncision » et « lâcha les rênes à toutes les impuretés ».

Mais il fallait à cette foule idolâtre une loi écrite : Mathomus devait leur apporter un livre

l'orient musulman. 223

divin. Quelle supercherie allait-il inventer pour faire croire ses fidèles à la révélation du dogme nouveau? Il écrivit son livre, le Corail; puis, dans son esprit fertile, imagina le stratagème suivant : après avoir réuni la multitude de ses disciples dans une grande plaine, il leur imposa un jeune de trois jours, afin de mieux recevoir la loi que Dieu leur enverrait, et rentra dans sa tente pour préparer sa ruse. Or, Mathomus possédait une vache si bien a[)privoisée qu'elle accourait à lui dès qu'elle entendait le son de sa voix. Il attacha son livre aux cornes de l'animal, l'enferma dans sa tente, et, le troisième jour, parut au milieu de son peuple pour faire un discours. « Mais à peine la vache l'eut-elle entendu parler qu'elle bondit hors de la tente, et, traversant la foule, vint se coucher aux pieds de l'orateur comme pour le féliciter et lui offrir le livre attaché à ses cornes. » Nul ne pouvait douter de l'origine miraculeuse de la loi nouvelle. Tous furent remplis d'admiration, et ce

224 l'œuvre de guibert.

livre, déroulé, présenté à l'impatience haletante des fidèles, remplaça désormais pour eux les saintes Ecritures.

Les débauches qui suivirent, la dépravation de mœurs qu'encourageait la religion du prophète, on peut les deviner. La doctrine impie se répandit en Afrique, en Egypte, en Ethiopie, en Libye, en Espagne même!... Quant à Mathomus, il trouva une mort digne de sa vie. Un jour qu'il sortait seul, il fut frappé d'une attaque d'épilepsie, au milieu d'un troupeau de porcs. Ceux-ci le dévorèrent si complètement « qu'on ne retrouva de l'excellent législateur que les talons ». Ainsi « périt ce pourceau, livré aux pourceaux, et dévoré par eux, afin que son ministère d'obscénités fût terminé par la fin la plus obscène ».

Et Guibert se flatte d'avoir écrit sur ce sujet un quatrain qui sera aère perennius, regalique situ pyramidum altius :

« Celui qui avait vécu en pourceau est dévoré par les dents des pourceaux. Ses mem-

l'orient musulman. 225

bres bienheureux, devenus les excréments des pourceaux, sont resplendissants. Que celui qui veut l'adorer porte à sa bouche les talons qui restent de lui, et à son nez ce que les pourceaux en ont rendu. »

C'est contre les infâmes disciples d'un tel apôtre, de ce Mathomus faux prophète hystérique, que, sous le pontificat d'Urbain II, les Français allèrent guerroyer en Orient. Cette expédition grandiose, qui allait pendant deux siècles déverser sur la Grèce, l'Empire Byzantin, la Palestine, l'Egypte et môme la Tunisie, des multitudes fanatisées par l'idée religieuse, et, peut-être aussi, heureuses de trouver un libre champ pour la guerre, le pillage et le massacre, avait fortement impressionné Guibert. L'idée de faire une guerre désintéressée pour défendre la cause de la religion chrétienne devait plaire au moine catholique, et il ne ménage pas ses éloges à ceux qui l'ont entreprise. Après avoir énuméré toutes les

guerres de l'antiquité, et fait grand étalage

226 l'œuvre de gcibert,

d'érudition en parlant des guerres médiques et d'Alexandre, de Philippe et de Xerxès, de la bataille des ïhermopyles, puis des Ghaldéens et des Romains, il compare à la lutte nouvelle ces guerres fameuses de l'antiquité. Certes, il ne refuse ni le courage ni la vaillance aux guerriers qui ont illustré ces époques lointaines. Mais on reconnaîtra aussi, ajoute-t-il, qu'il est juste de flétrir à jamais cette fureur opiniâtre de faire partout la guerre sans aucun autre motif que la passion de gouverner le monde! Le voilà donc nettement antimilitariste, notre bon abbé de Nogent, et ennemi déclaré de la guerre de conquête. Il blâme les hommes « d'exalter la lie fangeuse de ces siècles », et trouve que dans l'histoire de ces pays envahis parla force des armes des Gentils, dans ces soulèvements de peuples rassemblés par leurs rois pour porter le pillage et la guerre chez le voisin, « c'étaient la terreur et la violence qui contraignaient les soldats à suivre les chefs ». Au

contraire, quelle admirable expédition que la croisade! « que. ces peuples marchant sans maîtres, sous la seule impulsion de Dieu, très loin de leur patrie, de la mer du Nord au fond de la Méditerranée, non par le désir d'une vaine renommée, ni par avidité d'acquérir des richesses nouvelles, ni pour reculer les frontières de leur nation, ni même (motif plus honorable) pour défendre la liberté et la chose publique, mais pour Dieu! »

Guibert connaît bien l'humeur guerroyante de ses contemporains, chevaliers pillards et bretteurs. Aussi trouve-t-il une ingénieuse explication du plan divin : c'est afin d'offrir un nouveau moyen de salut aux chevaliers qui s'enlre-massacraient que Dieu a suscité les guerres saintes ; pour que ces braves guerriers ne fussent pas tous contraints de gagner le ciel en embrassant la vie monastique, mais pussent y arriver en « demeurant dans leurs habitudes ».

N'était-ce pas Dieu, en effet, qui inspirait

228 L'CEUVRE DE GUIBERT.

une guerre aussi désintéressée, pour laquelle l'ardeur et la joie du départ faisaient dédaigner les honneurs, les richesses, les seigneuries, et les femmes les plus belles? C'est à la France spécialement que s'adresse le Souverain-Pontife; c'est par la France que passent les étrangers venus du Nord, « ces Ecossais sauvages qu'on a vus accourir du fond de leur pays couvert de brouillards, jambes nues, vêtus de casaques au poil hérissé, portant sur leurs épaules un sac de vivres », et les autres barbares qui « ignorent tout langage humain » et ne savent que croiser leurs doigts pour faire comprendre qu'ils vont vers Dieu.

C'est sur la France, en somme, que rejaillit toute la gloire de cette guerre sainte. Aussi quel noble enthousiasme de patriotisme, je dirais même de nationalisme indigné, dans la réponse que fît l'abbé de Nogent à l'archidiacre de Mayence qui raillait les Français! a Si vous tenez les Français pour tellement faibles et lâches que vous croyez pouvoir

l'orient musulman. 229

insulter par vos plaisanteries un nom dont la célébrité s'est étendue jusqu'à la mer Indienne, dites-moi donc à qui le pape Urbain s'adressa pour demander des secours contre les Turcs? N'était-ce pas aux Français? »

La France était donc la nation élue par Dieu pour accomplir son œuvre; le récit même de ces actions sera intitulé par Guibert : Gesla Dei per Francos.

L'empereur d'(^rient, qui ne recherchait pas si loin l'intervention divine et connaissait peut-être, mieux que ne semble le faire l'honnête abbé de Nogent, le fond de l'âme de nos chevaliers, leur écrivait en même temps ' : il réclamait leur secours, non seulement « par amour pour les saints apôtres », mais parce qu'ils trouveraient là-bas « de l'or et de l'argent que les Crentils possèdent en quantités incalculables » ; et comme il les savait sen-

1. Lellro atijouvd'liui reconnue .iporrvplio. — Cf. Riant, Archives de l'Orient latin, t. I, p. 71 ; et G. Paris, Revue criti<iue, 1879, t. II, p. 379.

suels, il leur disait « qu'ils y trouveraient des femmes d'une remarquable beauté ». Argument qui choque fort le bon Guibert en même temps qu'il froisse son patriotisme. « Il était inconvenant, dit-il à ce sujet, de proposer pareille chose à des hommes sages et tempérants (n'était-ce pas s'avancer bien loin, et même se contredire?), et d'attirer ceux qu'il sollicitait en exaltant les charmes des femmes de son pays, comme si les femmes grecques ou turques étaient douées d'une si grande supériorité sur ce point qu'elles dussent être préférées aux Françaises! » Le pieux moine parlait-il en connaissance de cause? J'ose espérer que non. En tout cas, cette indignation partait d'un louable sentiment.

Quel que fût le motif qui poussait l'Occident à se ruer sur l'Orient, l'enthousiasme des croisés fut admirable. Aussitôt le concile de Glermont terminé, « il s'éleva une grande rumeur à travers toutes les provinces de la France ». Chacun poussait ses parents et ses

voisins à s'engager dans la « voie de Dieu ». Suzerains et vassaux, bourgeois et pauvres manants, tous sont enflammés d'un zèle si ardent « qu'ils ne s'arrêtent pas à considérer les richesses dont ils disposent, ni le regret de renoncer à leur maison, à leurs vignes, à leur champ ». Les résultats économiques de cet enthousiasme frappèrent notre historien : cette année-là, une terrible disette éprouvait la France; de riches accapareurs avaient acheté tout le grain, et les pauvres en étaient réduits à se nourrir de racines; aussitôt la croisade annoncée, chacun se met à vendre à vil prix tout ce que renferment ses greniers, afin de s'acheter un équipement, et la disette est conjurée! « Les richesses des avares ressortirent tout d'un coup, et ce qui paraissait fort cher auparavant était soudain vendu partout pour une somme modique : si bien que la famine se transforma pour les malheureux en une abondance miraculeuse. »

Ce n'était pas une armée, c'était un peuple

232 LGKUVRE DE GUIBERT.

en mouvement qui parcourait la France. Aux cris de : Dieu le veut! hommes, enfants, jeunes filles, vieillards, tous voulaient partir; et avec leurs attelages de bœufs ferrés comme des chevaux, traînant de lourds chariots sur lesquels ils entassaient provisions et petits enfants, ils partaient, sans rien savoir, sans rien comprendre. Aussitôt qu'ils apercevaient un château ou une ville, ils demandaient si c'était bien là cette Jérusalem vers laquelle ils marchaient !

Les conséquences sociales de cet enthousiasme ne sont pas moins curieuses : la France, jusque-là déchirée par les troubles et les brigandages, résultat naturel des incessantes guerres privées, est soudain pacifiée. Au lieu de piller son voisin, on s'en va trouver l'évêque le plus proche, lui demander de vous marquer du signe de la croix, suivant les ordres du Saint-Père; et bientôt, chacun portant sur sa poitrine la croix de laine, symbole de la campagne entreprise, on vit défiler à

l'orient musulman. 233

travers les plaines de France les bandes de Pierre l'Ermite; puis les troupes de Godefroy, d'Huiiue, de Robert et de Raymond , les quatre seigneurs qui dirigeaient l'expédition militaire, sous la conduite du légat pontifical, Ascelin, évêque du Puy.

Guibert admire ce grand mouvement, mais il n'est pas aveuglé par le chauvinisme : le pieux abbé, qui prêchait toujours la modération, fut bientôt indigné des scènes de brutalité et de sauvagerie inutiles qui déshonorèrent l'expédition de Pierre l'Ermite. Il nous montre les Français, ses compatriotes, abusant de l'hospitalité des Hongrois, pillant leurs maisons, incendiant leurs granges, violant leurs filles. Cette « insolence, que ni la dou- ' ceur des populations grecques, ni l'affabilité de l'empereur de Gonstantinople ne put adoucir », méritait une désapprobation devant laquelle le moine catholique ne recule pas. Il les flétrit, livrant leurs crimes à la postérité. Et s'il admire par ailleurs « l'extrême viva-

cité » des Français, il critique « leur légèreté », et les blâme « de se montrer au milieu des autres nations plus arrogants qu'il ne convient ».

Ces quelques traits sont d'un observateur bon psychologue qui, s'il ressuscitait aujourd'hui, ne trouverait peut-être pas que ses compatriotes aient beaucoup changé.

Désordres, massacres, pillages inutiles, Guibert ne cache rien de ce qui pourrait ternir la réputation des Français. Mais qu'importe? Ils accomplissaient le « Dessein de Dieu » ; et, si leurs moyens furent barbares et grossiers comme leurs âmes et leurs mœurs, leur œuvre du moins était grandiose.

Page 1