L'ÉVEIL DU SENTIMENT NATIONAL EN FRANCE AU XI' SIÈCLE
Or, Guibert de Nogent vivait précisément au moment où se constituait la nation française. Après une révolution dynastique, la jeune France féodale s'affirmait en face de l'Allemagne; après avoir été dominés par leurs petits-cousins, les Carolinjiiens avaient subi la tutelle des Empereurs saxons et franconiens : depuis Hugue Capet, le royaume avait une dynastie vraiment nationale, indépendante, la cause du Roi devenait la cause du pays : leurs destinées étaient confondues. Qu'était ce pays à l'origine? Un duché autour
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duquel gravitaient quelques comtés' vassaux. Le Roi était suzerain plus que souverain ; mais, sorties de ce duché, la nation et la royauté vont se développer ensemble. Après un demi-siècle d'anarchie, la France se forme, le royaume s'organise. Petit à petit, par alliances ou par conquêtes, la suzeraineté du Roi s'étend. Il devient un souverain — et la Patrie se constitue. L'œuvre vraiment grandiose de Phi-, lippe I" fut l'unification de cette France nouvelle. Il avait entrepris de rattacher à la couronne le plus grand nombre possible de principautés voisines, de rendre plus étroits les liens de vasselage qui liaient à lui les comtés dont il était le suzerain. S'il fut batailleur, c'est qu'il devait résister aux attaques de ceux (|ui voyaient ses Etats grandir à leurs dépens, profiter de la succession de Flandre (1070- 1072), tenir en échec le duc de Normandie qui venait de décupler ses forces en conquérant l'Angleterre (1066). Il réalisa quand même son œuvre : en affermissant son pou-
voir, il assurait la vie de son royaume. Avait-il senti que la France devenait une grande nation, puissante et unie, dont il serait le centre? Pourquoi pas? Sa lutte contre la papauté ne fut autre chose qu'un effort prolongé pour créer, dans les diocèses soumis à son autorité, un clergé national, qui coopérât avec lui à l'émancipation de cette France nouvelle. La réalisation partielle de cet idéal, idéal parfois même inconscient, réalisation souvent non préconçue, mais que provoquaient les incidents et les luttes de chaque jour, est un titre de gloire suffisant pour celui que des ignorants ont appelé Philippe le Faible.
C'est sous le règne de Philippe P' que s'est véritablement constituée la France. En effet, ne fallait-il pas que notre pays fût une nation au sens moderne du mot, et que les Français eussent conscience de ce qu'était leur Patrie, pour créer cette grande œuvre nationale : les Chansons de Gestet « L'Epopée, dit Gaston
Paris ', est nationale par son sujet, elle l'est encore en ce qu'elle n'emprunte rien au dehors : elle est la création la plus spontanée, la plus directe du génie national. » Or, l'éveil de ce sentiment national, nos premières Chansons de Geste, datent du roi Philippe \
D'autre part, l'idée de « Patrie française » opposée aux pays d'outre-Rhin, apparaît pour la première fois, nettement exprimée, sous Philippe P'. Devant l'ennemi héréditaire du Capétien, l'Empire, représentant l'ancien ordre de choses en face de la jeune France féodale, le pieux moine de Sainl-Germer, devenu plus tard abbé de Nogent, comprit le premier que le royaume de Philippe devenait la Nation française.
Guibert était un moine, et son patriotisme
1. La Littérature française au moyen âge, Paris, 1800, p. 34.
2. Ibid., p. 39 : « Los poèmes auxquels on peut attribuer la plus haute antiquité sont, dans l'état où ils nous sont parvenus, de la seconde moitié du xi' siècle; et on ne peut dire qu'il s'agisse de simples remaniements de forme : ils présentent des traits qui ne peuvent être antérieurs à cette époque. »
revêt tout d'abord un caractère ecclésiastique, c'est-à-dire que ce sont les grands événements religieux auxquels la France a été mêlée qui lui révèlent la grandeur de son pays en face des autres nations européennes. La France avait été choisie par Urbain II comme terre d'élection pour la prédication de la première Croisade. Guibert était fier avec ses contemporains de cette marque d'estime que leur donnait le Saint-Père. « De mémoire d'homme vivant, dit-il, aucun pape n'était venu dans ces provinces. » L'enthousiasme que provoqua le voyage du pape fut un enthousiasme national. Tous, riches et pauvres, nobles et manants, furent conquis par cette idée grandiose de la Croisade. C'est la France catholique que Guibert célèbre alors dans ces pages lyriques où il nous montre le pays soulevé, fanatisé, se ruant vers l'Orient aux cris de : « Dieu le veut! » N'oublions pas que ce pape, qui entraînait le peuple et faisait des Français les élus de Dieu, excommuniait en
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même temps leur Roi pour simonie et adultère.
Mais ce patriotisme catholique ou chrétien change bientôt de caractère. Au lieu de s'en tenir à l'exaltation du peuple qui fait de si grandes choses, Guibert va bientôt se tourner contre ceux qui ne l'imitent pas, et toujours par esprit chrétien, il flétrit l'Empereur, cet « homme sans humanité », ces Allemands « qui ne font rien que ce qui peut peiner et ennuyer le Saint-Père », qui « résistent toujours aux commandements de Home », et se plaisent à croupir sous le coup d'un anathème prolongé ; et il comprend alors tout ce qui sépare ces deux nations, l'une dévouée à l'Église, l'autre qui ne cherche qu'à lui nuire. Son patriotisme se détermine, se précise : c'est la France, chrétienne malgré son Roi, en face de l'Allemagne, qui, depuis un demisiècle, fatiguait la Papauté avec la lutte des Investitures.
Il suffira, quelques années plus tard, que le
Roi soit rentré dans la communion de l'Eglise, que Pascal II ait absous Philippe I" et vienne lui demander « aide et conseil » contre l'Empereur, pour que Guibert compare son très chrétien souverain à Pépin, à Charlemag^ne, secourant Etienne et Adrien, humiliant devant le Saint-Père l'arrogant Didier, roi des Lombards. « Toutes les fois que les Papes ont de graves ennuis, s'écrie-t-il, ils viennent demander secours aux Français. » Et le moine, qui, la veille, ne trouvait pas de paroles assez dures pour son roi, simoniaque et débauché, oublie l'inimitié personnelle qu'il avait contre lui. Son patriotisme s'élargit; devant ce roi qui va aider le Pape, et l'aider contre l'Empereur, contre ces Allemands détestés, ce qui n'était d'abord qu'un sentiment religieux, devient vis-à-vis de son souverain un sincère loyalisme français. Nous avons déjà dit avec quelle verve il répondit à l'archidiacre de Mayence qui se permettait de railler devant
lui l'accueil fait à Pascal II par Philippe et
le peuple français : « Si vous tenez les Français pour tellement faibles et lâches que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries un nom dont la célébrité s'est étendue jusqu'à la mer Indienne, dites-moi donc à qui le pape Urbain s'est adressé pour demander des secours contre les Turcs? N'est-ce pas aux Français? Si ceux-ci n'eussent par leur activité et leur courage opposé une barrière aux progrès des barbares, ce ne sont pas tous vos Teutons, dont le nom n'est même pas connu, qui eussent servi à quelque chose! » Cette opposition bien marquée entre le Teuton et le Français, l'enthousiasme de l'auteur pour ces derniers, semble un témoignage certain de l'existence de l'idée et du sentiment de patrie.
Cinijuante ans auparavant, ce sentiment n'existe pas, ou du moins il n'est nulle part aussi nettement exprimé. Ce n'est pas là le patriotisme dynastique qu'on rencontre chez Richer. Richer, corrigeant un récit de son bis-
toire pour nous montrer l'Allemagne et Henri l'Oiseleur soumis à Charles le Simple ' (au lieu de la Belgique et de Gislebert), cherchait à grandir le souverain à la dynastie duquel il était attaché, aux dépens de la vérité historique. Chez Guibert de Nogent, rien de semblable. Le sentiment de patrie est tellement fort chez lui, qu'il dépasse les préférences dynastiques. Comme beaucoup de membres du clergé régulier au xf siècle, il comprenait que la révolution capétienne, détrônant l'ancienne famille des Carolingiens, traditionnels amis du Saint-Siège, était défavorablement jugée à Rome; aussi, gardant une secrète préférence pour les Caroligiens, il reprochait à « ces étrangers d'avoir usurpé des droits qui appartenaient au grand Charles ». Mais il comprend que les destinées de la France devaient suivre un autre cours, aussi reconnaît-il « l'utilité d'un changement (de dynastie) qu'expliquaient