‹ Le moine Guibert et son temps (1053-1124)Chapitre 27 sur 64 · L'aveu est iiiU'rossaul de la pari d'uiuluétien français · texte numérisé non relu

L'aveu est iiiU'rossaul de la pari d'uiuluétien français

S'il se permet de juger sévèrement ses compatriotes, du moins ne peut-il tolérer la même liberté aux étrangers. Selon lui, personne d'autre qu'un Français n'a le droit de dire ses vérités aux Français. Nous avons vu avec quelle indignation il répondait à l'archidiacre de Mayence, le détracteur des Français. Nous avons vu aussi que lorsque l'Empereur de Constantinopie essaya d'attirer les Croisés en Orient en leur promettant « de l'or et des femmes d'une beauté remarquable », le patriotisme de Guibert fut froissé et trouva inconvenant de proposer pareille chose « à des hommes sages et tempérants ».

S'il qualifie les croisés de « sages et tempérants », c'est uniquement pour répondre à cet Oriental qui se permettait de les traiter de pillards et débauchés. Lui-même savait fort bien à quoi s'en tenir. Il n'aimait pas la guerre, ne comprenait pas le besoin qui poussait les hommes à s'entre-tuer. Il souffrait de voir les instincts pillards et belliqueux des

chevaliers français; d'autre part, il savait combien seraient vaines ses lamentations sur l'humeur guerroyante de ses contemporains, surtout à propos d'une guerre sainte. Aussi a-t-il trouvlé, nous l'avons vu, une explication ingénieuse au plan divin qui avait présidé à ce mouvement de croisade : C'était afin d'ofTrir un nouveau moyen de salut aux chevaliers qui s'entre-massacraient, que Dieu avait suscité les guerres saintes.

Guibert, d'ailleurs, n'aime pas la guerre. Il faut, déclare-t-il, « flétrir à jamais cette fureur opiniâtre de faire la guerre, sans autre motif que de gouverner le monde », et « s'indigner contre les hommes qui exaltent la lie fangeuse des siècles passés en narrant les faits de Philippe et d'Alexandre, les luttes glorieuses ou terribles, les guerres médiques, les campagnes des Romains ». — Et il est curieux de le voir déplorer « ces pays envahis, ces soulèvements de peuples, rassemblés par les rois pour piller leurs voisins, ces guerres

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dans lesquelles la terreur et la violence contraignaient les soldats à suivre leurs chefs » ; — de le voir ailleurs s'emporter contre les guerres privées qui ruinent le pays, désolent les campag-nes et mettent à feu et à sang les riches provinces de France, — et de ne jamais l'entendre dire un mot contre les guerres de Philippe P'. Peut-être comprenait-il la nécessité de ces guerres-là, par lesquelles Philippe édifiait son royaume et créait cette France dont il était si fier.

Cette France, Guibert la concevait déjà telle qu'elle devait être dans les siècles futurs. Il comprenait, dans ce qu'il appelait la France, la France réelle, géographiquement une, et non le seul territoire du Roi capétien. Lorsqu'il parle des succès du Normand Bohémond, il dit : « La mère de l'Empereur de Gonstantinople avait prédit à son fils qu'il serait chassé de son Empire par un Français. Or Bohémond est Normand, et la Normandie fait partie de France. » Et Guibert, jugeant la

prédiction réalisée, est tout fier du rôle joué en Orient par un- Français.

Or, à cette époque, la Normandie, loin d'être une partie de la France, était un duché fort peu soumis à son suzerain, une puissance redoutable en face du Capétien, depuis que le duc de Normandie était devenu roi d'Ang^leterre. La lutte engagée par Henri P' d'Angleterre au XI* siècle ne devait finir que quatre siècles plus tard. Pourtant Guibert sentait que la Normandie « était une partie de la France » ; il devinait la Patrie future.

Il y a plus : non seulement Guibert ne pouvait souffrir qu'on dît du mal des Français, non seulement il aimait la France, mais encore il avait foi en elle. Dans cette éternelle querelle des Anciens et des Modernes, qui déjà au xf siècle défrayait les conversations des lettrés, il prend nettement parti pour les Modernes. Il part en campagne contre « ces hommes qui dénigrent toujours les actions des Modernes pour exalter les siècles passés ».

« Sans doute, dit-il, on peut vanter chez les Anciens un bonheur fondé sur la modération, une activité dirigée par la sagesse, mais nul ne devrait mettre ces qualités toutes mondaines au-dessus des vertus de notre temps. »

Les vertus de son temps, c'était i)ar elles que la France allait, au xu" siècle, devenir une des premières nations du monde chrétien. Cette France que le roi Philippe avait constituée, avait faite, pour ainsi dire; cette France que Guibert avait comprise le premier, et d'où était déjà sortie notre Épopée nationale, devait réaliser l'œuvre la plus grandiose que l'Histoire ait jamais enregistrée : d'une part, l'immense mouvement relig^ieux, les croisades ; en même temps, un grand mouvement social : les Communes; et dominant tout le siècle, l'éclosion étonnante d'une philosophie, d'une littérature et d'un art nationaux : notre scolastique, notre poésie épique et dramatique, nos cathédrales gothiques.

Ainsi, tandis que Philippe I"" créait la nation

française, c'est l'idée relig-ieuse qui fit d'abord comprendre à Guibert la grandeur de la France, qui lui fit prendre conscience du sentiment de la patrie. Puis, son patriotisme, se dégageant de l'idée religieuse, se dessina plus exclusif en face des nations voisines. En patriote éclairé, il a su aimer son pays tout en le jugeant. Mais s'il critique les défauts ou les vices de ses contemporains, parce qu'il les aurait désirés meilleurs, il n'admet pas que les étrangers se permettent de les dénigrer. Enfin, non seulement il a su aimer la France, mais il a eu confiance en elle; il a compris qu'elle avait encore de grandes choses à accomplir : il semble avoir pressenti l'œuvre de>ce siècle au seuil duquel expirait le souverain qui l'avait préparée : la barbarie de la Patrie n'était que de la jeunesse.

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