‹ Le moine Guibert et son temps (1053-1124)Chapitre 28 sur 64 · I. — La méthode historique chez Guibert · texte numérisé non relu

I. — La méthode historique chez Guibert

Il est peu d'historiens du moyen âge aussi intéressants que Guibert de Nogent; non pas qu'il ait beaucoup écrit, ni que son œuN^re

4. Giiibort de Nopont n été jugé avec une injuste sévérité par Sybel {Gcschichte des l'rsten Kreinziiges,'!" M., p. 33-34). Sybel pntfite de ce que Guibert dit lui-nièine î«ur le soin littéraire apporté à la rédaction de >>oii livre pour prétendit* (pril n'a 9U faire autre chose que de mettre en bon latin le récit de rAn(Miyine, pour lui reprocher son manque d'originalité, sa prétention, son orgueil, sa pédanterie, pour trouver « insupp<»rtable sa personnalité littéraire •. Peutêtre la germanophobie de Guibert est-elle pour (juelquc chose dans cet étrange jugement. — Nous ne nous attarderons pas à la notice tout à fait médiocre de Michaud {Biblio'

historique embrasse une période considérable (elle se réduit à certains chapitres des livres I et II et au livre III de l'Histoire de sa vie et à ses Gesta Dei per Francos), mais parce qu'il s'est fait avant d'écrire une idée précise de son devoir d'historien. Il exprima la conception très nette de la tâche qu'il voulait accomplir dans la préface et dans le début de chacun de ses livres des Gesta, nous donnant ainsi une véritable profession de foi, qui pourrait souvent servir aujourd'hui encore de règle de méthode, mais qui n'a, malheureusement, guère été observée par les auteurs de chro-

thèqiie d<'s croisades, t. I, p. 123); pour donner un exemple de lacriti(iueavec laquelle Michaud a analysé Guibert, nous citerons cette simple phrase : « Le seul document utile que nous ollre le commencement de son histoire est la lettre qu'écrivit l'empereur Alexis au comte de Flandre » (p. 125). — Potthast porte sur Guibert un jugement aussi superficiel qu'injuste. Il ne sait trouver autre chose à dire de ses Gi'stn que « Man^henhafl und wuiulervoll » (liihl. Medii Mvi). — Tliurot (Revue hislorique, 1870, t. 11, p. 104) n'a guère cherché à donner une appréciation sur l'onivre de Guibert. Il s'est surtout attaché à faire la liste complète de ses additions au texte de l'Anonyme. — Enfin, M. A. Lefranc a rendu justice à Guibert dans son étude sur le De Pignoribiis sanctoruin (Études d'histoire dédiées à G. Monod).

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niques et d'annales postérieurs à Guibert. Si les conditions défectueuses où se trouvait alors, par suite de l'état des sciences historiques, un esprit observateur et critique, l'ont empêché de réaliser toujours l'idéal qu'il s'était proposé, sa tentative n'en est pas moins intéressante, et ses efforts, d'une part, la théorie qu'il a exposée, d'autre part, nous ont paru dignes de mériter l'attention.

Esprit indépendant, presque frondeur, si l'on en juge par son De Pignoribus sanctorum, il avait beaucoup connu les hommes et les avait observés en psychologue et en moraliste. Sa situation élevée dans l'Eglise lui avait donné l'occasion d'entrer en relations avec le pape Pascal II, avec le roi Louis VI, avec les personnalités les plus éminentes de la noblesse et du clergé. La haute culture (|u'il avait acquise jiar quarante années de travail (1064- 1104), dans le monastère de Saint-Germer, lui permettait de connaître et de juger les anciens aussi bien que ses contemporains. Il était, si

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Ton peut employer cette expression, l'iiomme le plus intellectuel de son siècle.

Après avoir beaucoup vu et beaucoup lu, il voulut écrire. Honteux des faiblesses auxquelles il avait cédé lorsqu'il s'était occupé des affaires du diocèse de Laon, dégoûté des atrocités qui avaient ensanglanté l'insurrection communale de Laon, il avait compris qu'un honnête homme ne pouvait se mêler à l'action politique sans se risquer à des compromissions qui révoltaient la droiture de sa conscience, et il se retira dans la solitude du couvent qu'il dirigeait, pour consacrer à la science ses dernières années ^

Deux idées dominent son œuvre. D'une part le moraliste (et il ressemble par là à tous les historiens ses contemporains) cherchait dans

1. C'est surlout à ses mémoires (ju'il consacra ses dernières années. 11 avait écrit les Gesla entre 1104 et 1112. Tluirot, qui essaye de déterminer {Revue hislorùjiu'i 1876, (. II, p. lOo, n. 8) Téiuxinc tiii ceux-ci ont été rédij^és, oublie ce fait imiMirtant : Guibert raconte au livre 111 de ses Monodiue qu'il avait offert à Gaudry un exemplaire de i*es Gesta, qiù étaient donc terminés avant 1112.

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l'hisluire une leçon qui put instruire la jtostérité : il glorifiait Dieu en écrivant le récit Je la première croisade, aussi bien qu'en racontant sa propre vie. L'œuvre divine se manifestait en Palestine par la victoire des croisés sur les infidèles, comme au cours de l'existence du moine de Saint-Germer par le triomphe de la vertu sur ses mauvais instincts. — Mais, tandis que ses contemporains s'efforcent avant tout d'édifier leurs lecteurs en leur montrant par un procédé grossier la supériorité des chrétiens sur les hérétiques et les musulmans, Guibert, qui connaît trop bien et les vices de ses semblables et ses propres imperfections, cherche plus haut sa leçon. Il ne cachera rien de la véritable nature de ses frères ni des petitesses ou des défauts de son caractère; mais il montrera Dieu triomphant quand même, d'autant plus grand que ses instruments, — les hommes, — auront été [dus mesquins'. Cette conception de

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