III. L'ÉDUCATEUR ET LE MORALISTE
C'est encore au point de vue moral que Guibert envisageait la psychologie, dont Anselme lui apprit à faire la classification que nous avons mentionnée plus haut; ce sont les mêmes convictions morales qui lui font blâmer la guerre offensive, excitée par l'ambition delà conquête, approuver la guerre défensive, sauvegarde de la liberté ou de la nation envahie , encourager la guerre religieuse , œuvre divine. Et il pousse le bon sens, lui le chrétien, l'homme convaincu de l'action constante de la Providence, jus(iu'à condamner
le duel judiciaire, coutume légale, et officiellement reconnue par les tribunaux et par l'Église.
Enfin, c'est sur la morale qu'il fait reposer le fondement de toute son esthétique. La beauté de sa mère l'avait amené à parler de la beauté en général. Ce qu'il admirait chez sa mère, ce n'est pas la beauté plastique du visage, « louange mondaine et insensée », mais « cette beauté armée contre la corruption et placée sur un front chaste ». Il blâme Salluste d'avoir osé dire d'Aurelia Orestilla « qu'en elle un homme de bien ne pouvait louer que la beauté » ; comme si un homme de bien pouvait « admirer la beauté sans les mœurs ». Il ne nie pas l'existence de la beauté extérieure, même indépendamment de toute idée morale : « on peut louer dans une idole (statue), qui n'est que le néant sous le rapport de la foi, cette heureuse harmonie, cette proportion des membres d'où résulte la beauté ». Mais, « dans ce charme passager et mépri-
sable à cause de la fragilité de la chair », on ne trouvera pas « la vraie beauté qu'il faut admirer et rechercher ».
Celle-là, on la découvrira dans la pureté morale, beauté des Anges, du Christ, beauté intime, qui, « comme la transfiguration sur la montagne », peut corriger la laideur de notre aspect extérieur. « Si nos modèles intimes sont beaux, ceux qui en reproduisent l'image seront beaux également. » Et s'il reconnaît enfin que la beauté du corps existe, il déclare « qu'elle se corrompt par son alliance avec le vice, tandis qu'elle devient véritablement un don de Dieu, digne d'être aimée et admirée, quand elle s'unit avec la vertu ».
S'il passe de la théorie à la pratique, c'est pour donner encore une leçon d'austère vertu, dans son traité sur la Virginité. Il a bien hésité avant de l'entreprendre; lui-même se sentait peu digne d'aborder un tel sujet. Cependant, l'utilité de l'enseignement lui fait
rédiger son livre, presque didactique. Cette vertu, si dédaignée de ses contemporains, il nous apprend par quels moyens on la garde, et comment on la perd. Cet état sublime est en effet difficile à conserver, aussi faut-il y appliquer tous nos efforts. Lui-même nous a avoué ses luttes, il parle de ce qu'il connaît pour l'avoir éprouvé.
C'est une vertu digne d'être cultivée, puisque les païens mêmes l'honorent; saint Paul était chaste, et Dieu n'a voulu naître que d'une vierge! Répondant par avance aux j)artisans (déjà!) de la repopulation de la France, il leur déclare : « Si vous objectez que Dieu a créé les hommes afin qu'ils procréent, je vous dirai que cela était vrai dans les temps anciens; mais maintenant il n'en est plus aucun besoin ». Il se disait que vu les mœurs de ses contemporains, il y aurait toujours assez d'hommes et de femmes non chastes pour qu'on ne décourage pas ceux qui tentent de gagner le ciel par la continence. Il fait
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d'ailleurs toute une psychologie de la pudeur ([ui est d'un observateur très pénétrant.
Celte préoccupation morale, on la retrouve dans toute l'œuvre de Guibert, non seulement dans son Histoire de la Croisade, dans ses Mémoires, mais aussi et surtout dans ses nombreux traités de théologie. Cet homme qui, le premier en France, avait essayé d'appliquer des principes de critique historique et d'impartialité, devait aussi envisager la théologie d'une façon spéciale. Tandis qu'autour de lui, dans tous les couvents, une multitude innombrable de moines couvraient des milliers de feuilles de parchemin de leurs dissertations insipides sur les Ecritures, préoccupés, dans leurs stériles commentaires scolastiques, de découvrir pour chaque phrase et chaque mot de la Bible de subtiles explications, des sens cachés, Guibert veut au contraire « s'a]»pliquer à ne donner que le moral ». On a suffisamment discuté sur le « sens allégorique et anagogique » des livres saints; il
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est futile « d'approfondir encore les mystères qu'ils renferment », de s'attacher au « sens littéral ». Il faut maintenant y rechercher les enseignements utiles, y trouver une règle de vie, discerner, dans ces récits émouvants, ce qu'ils contiennent d'humain, et en faire une œuvre morale, afin de « tirer les pécheurs de leurs désordres », leur faire « craindre les peines divines », leur faire espérer les récompenses éternelles. En un mot, pour lui, le commentaire des Ecritures, comme les études de théologie en général, doivent servir de leçons et non pas être de vaines dissertations. C'est dans cet esprit que, des son séjour au monastère de Saint-Germer, il avait rédigé son Commentaire de la Genèse^ Gomme saint Augustin, disait-il, en avait suffisamment expliqué le sens littéral, il voulait maintenant, comme l'avait fait saint Grégoire le Grand pour Job, en tirer le sens moral. Et quand il aborde les