CE QU£ G^ÉTAIT QUE DOH CLAUDE
Dom Pierre de Lussac, voilà quels sont vos crimes. Le sang d'une victime retombe aujourd'hui sur votre tête. J'ai juré à mon frère mourant que, si je vous rencontrais jamais, je vengerais et son honneur outragé et la malheureuse Claudia.
— Je suis prêt à mourir, dit dom Pierre.
Le commandant fit signe à ses hommes de s*approcher.
— Cet homme, leur dit-il, a confessé son crime.
— Tiens ! dit l'un des officiers, il le niait pourtant tout à l'heure avec une assurance qui m'avait presque convaincu. Comme ça, brave moine, tu voulais nous faire massacrer?
— Je suis un pécheur, dit dom Pierre, et je mérite la mort.
Et la voix dû moine était calme, et son visage ne trahissait aucune émotion.
— Monsieur, dit-il au commandant en lui montrant Claude, il serait cruel de faire rester là cet enfaqt. Ordonnez qu'il soit reconduit au Mont- Cassin, et, si votre conscience vous reproche Taction que vous allez commettre, protégez-le, au moins pendant que vous resterez ici, dans le cas où le monastère serait exposé à quelque danger.
Sur le visage de dom Pierre de Lussac, on pouvait reconnaître l'impression de la douleyr morale arrivée à son plus haut degré de puissance; mais cette douleur était résignée, et le commandant, malgré la haine que lui inspirait cet homme, ne pouvait s'empêcher de l'admirer.
Il donna l'ordre à l'un de ses officiers de faire reconduire l'enfant au Mont-Cassin. Claude aurait
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bira voulu ne pas quitter dom Pierre ; mais^ habitué à Tobéissance passive, il suivit ses guides, sur Tcxrdre de son oncle. Avant de se séparer de Ten* fant, dom Pierre Fembrassa tendremaat.
— Souviens-toi, lui dit-il, que, si tu retournes en France, c^est à Charroux que tu dois vivre et mourir.
Deux heures après l'arrivée de Claude au Mont- Cassin, des pâtres de San-Germano rapportaient au monastère le corps d'un moine dont la poitrine ^it criblée de balles. Ce moine, c'était dom Pierre de Lussac; on vénéra sa mémoire comme celle d'un, martyr.
Dom Claude rentra en France sous l'Empire; il fut accueilli parfaitement par l'évéque de Poitiers. Il demanda la place de vicaire de Charroux. Plus tard, on lui offrit des postes plus importants; il les refusa. 11 ne voulait pas s'éloigner de ces ruines qu'il espérait bien relever un jour.
LES MOmES SAVENT ATTENDRE
Personne n'ignorait que le vicaire de Charrouz, émigré enfant avec son oncle, avait passé sa jeunesse dans une abbaye de Bén^ctins, qu'il avait porté le saint habit, et on ne l'appelait que dom Claude. Ce vicaire-moine, qui n'avait pu rentrer em France que comme prêtre séculier, s'était attaché à l'église de Charroux, comme les chats qui ne désertent pas la maison quand les maîtres fuient, et là, depuis près d'un demi-siècle, il partageait son temps entre les devoirs de son ministère et l'étude des livres traitant des us et coutumes des anciens moines. Il caressait une chère idée, celle de relever la magnifique abbaye de Charroux.
Cette superbe coupole, s'éleVant seule dans les airs, susp^due sur ses huit piliers, formés chacun de quatre demi-colonnes, et montrant. sa masse
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imposante, lui parlait tous les jours et exerçait sur son cerveau une attraction magnétique. Cent fois il avait rejeté cette pensée comme absurde, impraticable, folle. Cent fois ce quMl avait de raison et d'expérience des affaires matérielles de ce monde lui démontrait que c'était un rêve, rien qu'un rêve. Cent fois il s'était dit : La glorieuse abbaye est morte, bien morte ; elle ne se relèvera pas de ses ruines. Ne pouvant la restaurer, je mourrai auprès d'elle, comme je l'ai promis au saint martyr. Mais, au milieu de ces découragements, une voix intérieure, puissante, persévérante, lui disait : Toi, pauvre dom Claude^ vicaire obscur d'une paroisse qui ne peut pas seulement mettre quelques morceaux de verre pour remplacer ce qui tombe des verrières de son église, toi, dom Claude, tout vieux que tu es, né sous le siècle qui a vu la grande Révolution, tu relèveras lés voûtes circulaires autour de la cou* pôle jetée dans les airs, tu diras là la messe avec la crosse et la mitre.
Cela sonnait, dans la cervelle du pauvre homme, comme le bruit régulier et monotone du gros balancier de l'horloge dans la tour du clocher de la paroisse.
Quand dom Claude arriva en France, on était encore sous l'Empire ; et Napoléon P% en restaurant le culte, n'avait point prétendu restaurer le monachisme.
Dom Claude voyait bien les Jésuites s'introduire sournoisement, tantôt sous un nom, tantôt sous un autre ; mais les Jésuites n'étaient pas des moines proprement dits, c'étaient des prêtres réguliers.