‹ Le moineChapitre 9 sur 58 · CE QUE G^ÉTAIT QUE DOM CLAUDE A · texte numérisé non relu

CE QUE G^ÉTAIT QUE DOM CLAUDE A

— Avant de condamner ce moine, il faut T interroger.

— Du moment qu'il tente de fuir, il est coupable.

— Cest un indice, mais ce n'est pas une preuve.

— Bah ! dit un oflBcîer, en temps de guerre et quand on est exposé à des dangers devant lesquels le courage est impuissant, il ne faut pas être si diflTicile en fait de preuves.

— 11 faut, avant tout, être juste.

— Vous avez raison, monsieur le comte... Non, je me trompais, citoyen Gargilesse, dit un olBcier qui, tous les jours, donnait à son chef ce titre de comte, proscrit alors en France, pensant en cela le flatter beaucoup.

Le petit Claude, tout effrayé, tenait la main de son oncle, et se pressant éperdu près de lui, il ne lui échappait pas un détail du drame terrible qui se passait et dont il ne devait jamais perdre le souvenir. Au moment où le nom du comte de Gargilesse fut prononcé, l'enfant sentit trembler la main qu'il tenait. Le visage de dom Pierre était devenu peut-être un peu plus pâle qu'à l'ordinaire ; car cet homme, qui avait brisé la fougue de l'âge mûr par d'incessantes austérités, n'était plus que l'ombre du brillant abbé de Charroux. Mais cette légère émotion ne fut point aperçue.

Le commandant, descendant de cheval, s'adossa à une magnifique haie de lauriers roses couverts de fleurs, et il interrogea le moine.

— Votre nom?

— Dom Pierre de Lussac.

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— Dom Pierre de Lussac ! Seriez-vous Tancien abbé de Charroux?

— Je suis Tancien abbé de Charroux.

Le comte de Gargilesse porta la main à son épée; il la tira à moitié du fourreau. Ses yeux étincelaient de fureur, et les deux officiers qui étaient là crurent qu'il allait se jeter sur le moine, pour le tuer. Tout en ne comjDreiiant pas comment le nom de l'abbé de Charroux avait pa surexciter encore la colère du citoyen Gargilesse, ils n'auraient pas été très-fâchés de voir la chose se terminer ainsi. Des moines avairat voulu les faire assassiner, donc on pouvait sans scrupule taer tous les moines; pour eux, c'était logique, et ils trouvaient que leur chef y mettait vraiment trop de façons.

Mais l'épée ne sortit point du fourreau. Le fier regard du moine resta fixé sur Gargilesse; il semblait lui dire :

— Frappe, je suis prêt!

Le commandant Gargilesse se retourna vers ses officiers et leur dit :

— Eloignez- voQS de quelques pas. avec votre escorte. Je veux parler à cet honune... l'interroger seul... et, s'il est coupable, il sera puni. Emm^iez cet enfant avec vous.

^ Claude résista aux soldats qui voulaient le réparer de son oncle; il ne voalait pas lâcher sa noain. Mais, ils ne tinrent pas compte de sa résistance, ei ils l'entraînèrent en lui disant :

— Ici, moinillon, tout le monde doit obéir à la consigne.

Quand les officiers et les soldats furent assez

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éloignés poar ne pas entendre la conversation de ces deux: hommes que le hasard plaçait en face l'un de l'autre, ils s'arrêtèrent.

— Ainsi, dît le commandant, vous êtes Pierre

• de Lussac, abbé de Charrbux?

— Je vous l'ai déjà dit.

— Eh bien ! écoutez-moi. Je suis le comte de Gargilesse. J'avais un frère plus âgé que moi ; il était marié à une belle et adorable créature, Claudia de Vigneroles, et il l'adorait, et il s'en croyait aimé. Mais, dit le commanda»!, je vous raconte là une histoire que vous savez mieux que moi, n'estce pas?

Le moine gardait le silence ; il cachait son visage dans ses deux mains.

— Ah î vous avez perdu votre orgueilleuse assurance! Vous ne répondez pas? Oui, vous savez comment cette faible femme fut victime de la plus coupable des séductions ; vous savez que, bourrelée de remords, car elle succombait sous le poids de cet amour sacrilège, doublement adultère, elle avoua tout à son mari, dont la jalousie était déjà

* éveillée. H l'emmena dans une de ses terres, à deux cents lieues de Paris, et il vous écrivit qu'il vous tuerait s'il apprenait que jamais le nom de Claudia eût été prononcé par vous et que vous eussiez livré son honneur aux quolibets de vos compagnons de débauche. Yovts eûtes peur de cette menace sans doute ; car vous abandonnâtes le monde^ et vous allâtes vous ensevelir dans votre abbaye.

A ce mot : — Vous eûtes peur, — le moine releva fièrement la tête et il dit au commandant :

. — Pierre de Lussac n*a jamais eu peur d'aucun homme sur la terre ; il ne craint que la justice de Dieu.

, Et puis , comme emporté par un douloureux souvenir, il s'écria :

— Oui, j'ai quitté le monde où je n'aurais jamais dû vivre ! Ce nom de Claudia, je ne l'ai prononcé que devant Dieu. Chère et douce créaturç que ma passion a conduite aux abîmes I Claudia, mon seul amour, descendue si jeune dans la tombe I Jamais je ne pourrai assez expier mon crime !

, — Oui, Claudia est morte jeune, bien jeune; mais votre crime, moine, vous n'en connaissez pas toute l'étendue, et je vais vous l'apprendre.

Sachez donc qu'en arrivant au château de ***, la malheureuse Claudia était mourante ; le médecin déclara qu'elle était enceinte de sept mois, et cette grossesse avait été cachée à mon frère. Furieux, il saisit un poignard et en frappa sa femme ; Claudia ne mourut que quelques jours après. Quant à mon frère, on l'entraîna à moitié fou de désespoir; on le fit yoyager pendant deux ans. Ce malheureux événement n'avait eu qu'un petit nombre de témoins, tous dévoués à mon frère ; il fut facile, dans ce pays presque sauvage, de l'ensevelir sous le plus profond secret. La veille de. la mort de ma bellesœur, une de ses femmes disparut du château ; on prétendit l'avoir rencontrée tenant un enfant dans ses bras. Était-ce celui de Claudia? Le médecin refusa de s'expliquer là-dessus. Et à quoi bon l'interroger? Si cet enfant existait, ne devait-il pas être voué à une éternelle obscurité ?

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