‹ Le moineChapitre 14 sur 58 · L£S MOINES SAVENT ATTENDRE · texte numérisé non relu

L£S MOINES SAVENT ATTENDRE

les visites faites par les Grenier ; ils les invitèrent même à dîner, se gardant bien d'avoir ce jour-là les personnes de leur société habituelle; mais, aux bals, aux concerts, aux soirées intimes^ les Grenier ne furent point admis. Ils revinrent à Charroux le cœur ulcéré; ils assurèrent à tout le monde qu'ils avaient passé un hivet délicieux. MaisOctaviene dissimula pas avec dom Claude. Elle mit à nu, devant lui, les blessures faites à l'amourpropre de son frère . Irrité par les obstacles, ajouta-t-elle, il donnerait la moitié de sa fortune pour marcher de pair avec cette orgueilleuse noblesse poitevine.

Ces paroles furent une illumination pour dom Claude. Les cinquante mille francs qui lui étaient nécessaires, il les aurait.

Un jour qu'il avait été invité chez les époux Grenier, après avoir savouré d'excellent café, dom Claude ramena la conversation à son idée fixe, la restauration de l'abbaye de Charroux.

— Oh ! si nous pouvions voir un jour cela ! dit la dévote Octavie, avec un long et doux soupir qui allait à l'abbaye ruinée et à cette autre ruine du temps appelée dom Claude.

— Le fait est, dit Abel Grenier, qu'il est malheureux qu'un aussi bel édifice ne se relève pas de ses ruines I

— Ah! se hâta de dire dom Claude, l'homme généreux, l'homme de coeur, et il s'en trouvera un, j'en suis sûr, qui attachera son nom à la restauration de cette sainte abbaye, cet homme sera grand dans l'histoire.

— Comment cela? dit Abel.

— Vous vous rappelez la belle façade de Civray?

— Évidemment.

— Quand vous regardez la porte, vous avez, à votre gauche , une haute arcade qui couvre une statue équQstre.

— Oui, le cheval s'y voit toujours; la statue a été détruite.

— Eh bien I monsieur Abel , cette statue était celle du fondateur de l'église. Il avait cela pour récompense, le digne seigneur, qui avait ôté à son luxe quelques centaines de mille francs, pour se donner la gloire de fonder une église et de passer, lui et les siens, à la postérité.

— Quelques centaines de mille francs ! se disait tout bas Abel Grenier.

— Eh bien ! moi, reprit dom Claude, je ne demande pas des centaines de mille francs pour restaurer Tabbaye.

— Combien vous faudrait-il pour commencer, mon bon Père? dit Octavie.

— Avec mes petites économies depuis plus de quarante ans, cinquante mille francs me suffiraient : la piété du peuple ferait le reste. , Et vous ne savez pas, monsieur Abel Grenier, l'honneur que je réserve au restaurateur nouveau, à celui qui procurera les premiers fonds? Je ferai sculpter son buste par un artiste de Paris, et je le placerai, ce buste, à l'arcade gauche de la façade, à la place traditionnelle des fondateurs, avec une inscription en lettres d'or au-dessous, pour transmetti:e son

Page 1