UNB VOCATION AU CABARET
La grosse cloche de Charroux v»ait de sonner à toutes volées. Elle rendait encore ces sonsplain* tifs et lents qui, s'échapipant en ondulations expirantes , semblent être le dernier brait des âmes au sortir de ce monde.
Maître Biaise» sacristain en titre de Téglise» desceqdit en hâte du clocher, ramassa les bancs de bois qui avaient soutenu la bière d'un défunt que Ton venait de déposer dans sa fosse, et les porta dans l'arrière-sacristie ; il prit un à un les cierges qui brûlaient encore sur d'énormes chandeliers de fer ouvragé , œuvre du moyen âge , qui avaient autrefois appartenu à TaUbaye, et qu'après le rétablissement du culte, en 1801, le curé d'alors avait achetés au poids chez le ferrailleur. Il arriva au maître-autel, sauta sans gène, d'un bond assez leste, sur l'autel lui-même, afin d'atteindre les cierges qui y brûlaient sur des chandeliers de bois
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peint en noir, et, revenant à la sacristie, déposa toute cette cire dans une grande boîte allongée où se conservaient les cierges du curé et de la fabrique. Il alla dérouler ensuite sur la nappe blanche de l'autel un tapis de bouracan vert, destiné à la protéger de la poussière jusqu'à la messe du lendemain.
Puis prenant, derrière la porte delà sacristie, un vieux feutre usé et crasseux, suspendu à une patère de bois blanc , il ferma avec soin la porte, et se mit à traverser le chœur pour sortir de l'église.
II avait à peine dépassé la balustrade , appelée table de communion, qu'une pensée lui vint.
— Biaise, se dit-il, il faut sauver sa pauvre âme. Tu sors de l'église, comme un âne entre dans un moulin. Voyons, retourne-toi. Fais une prière, au moins un signe de croix I
Et Biaise, en honnête chrétien, quoique homme d'église et familier du bon Dieu, se retourna et récita, un peu rapidement il est vrai, en écorchant beaucoup son latin , il est vrai encore , un pauvre petit Pater.
— Vois-tu , Biaise , continua notre homme en marchant d'un pas de recteur d'un bout de la nef à l'autre, il faut commencer une vie nouvelle. Dom Claude... Ah ! lécher homme !... Dom Claude veut faire quelque chose de toi. Dom Claude veut te faire avancer. Il faudra se tenir maintenant, se sur* veiller, ne pas trop caresser la chère bouteille. Avec cela. Biaise, tout ira bien. Tu auras une jolie retraite pour tes vieux jours.
Pendant ce monologue, les pas de maître Biaise
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avaient rcAenti sur les larges dalles qui pavent r^glise et qui recouvrent la poussière de tant de générations. Il ferma la grande porte à double tour et prit le chemin de sa maison.
— Tiens! mais j'oubliais ce pauv^re Simon I Sa fosse doit être recouverte maintenant Passons du côté du cimetière. Ce n'est pas tout, Biaise, de sauver sa pauvre âme, ii faut aussi songer à Tâme des autres. Simon est un brave homme, un peu comme moi ami de la chopine. On pourra en faire quelque chose.
Notre homme en ce moment atteignait les premières buttes inégales qui formaient, à rentrée du cimetière , les tombes du pauvre peuple. Simon n'avait pas oublié la promesse du sacristain de lui payer bouteille dès qu'ils auraient bien et dûment enterré leur mort. Il était tout en sueur, tellement il avait mis de cœur à remuer la terre noirâtre retirée *d'abord de la fosse et formant maintenant l'unique signe qu'une dépouille humaine reposait là. La bonne bouteille l'attendait.
Les deux amis, ayant suivi la grande route qui du cimetière conduit à la place de Charroux, débouchèrent en face de l'auberge du Lion (Tor^ vieille maison où logeaient les étrangers du second rang et qui avait la réputation de vendre toujours d'excellent vin.
— Entrons ici, dit d'un air protecteur maître Biaise.
— ^^ Pourquoi pas, comme d'habitude, chez mam'selle Frîcart? Le vin n'y est pas mauvais.
— Simon, mon ami, j'ai des raisons dès aujour-
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d*hui pour me respecta. Tu apprendrai toilt cela.
Et maître Biaise se redressa comme un homm»
qui voit changer sa fortune.
Les deux amis pénétrèrent dans la cuisine de Tauberge et allèrent s'établir au fond d'une petite chambre enfumée, uniquement meublée de bancs et de tables, où se faisait, au détail, le débit du vin.
Biaise, frappant du couteau sur un verre :
— Garçon, bouteille, s'il vous plaît I Celle-ci arriva bientôt, bonne et large, pleine de
ce vin généreux de Saintonge qui nourrit et réchauffe.
— Oui, mon pauvre Simon, il faut se respecter maintenant. Le vin se vend ici deux sous plus cher que chez mam' selle Fricart; mais, que veux-tu? il y a homme et homme, comme il y a cabaret et cabaret : je me comprends. Et aujourd'hui nous avons à traiter d'affaires graves.
— Diable î de quoi s'agit-il donc, monsieur Biaise? Deviens-tu millionnaire que tu viens boire bouteille au Lion (fov?
— D'abord, Simon, il vaudrait mieux dire:
Mon Dieu ! appeler Dieu à son secours, que de dire toujours : Diable 1 Je t'excuse, mon ami, parce que tu n'as pas mauvaise intention ; mais, vois-tu, il y a quelque chose de bon à faire. Il faut songer à sauver sa pauvre âme.
— Je ne dis pas non, l'ami Biaise. J'ai entendu cela au prône de M. le curé et de dom Claude, notre digne vicaire. J'espère bien me sauver avec le métier que je fais. Dieu doit être bon avec les pauvres gens. Mais où veux-tu en venir?
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-->- SiiDOiL, mon ami, parlons peu, parlons bien. 3^ sais ce que je dis quand je dis qu'il faut sauver sa pauvre âme. Il y a plusieurs moyens pour cela dans oe monde.
— Ah ! apprenez -mai oela, monsieur le sacristain. D'abord ti'inquonsl... Ma foi, il est bon, le vin du Li<m d'or.
— Simon, mon &mi» il ne faut pas prendre sa foi en vain.
— Quoi ! quoi !
— McmDieuI tu ne le fais pas par maOce ; mais c'est un jurement.
— Peste de toi ! En finiras*-tu avec ton prône ? C'est plus ennuyeux que ceux de dom Claude.
— Dans quelcpie temps, Simon , nous parlerons avec bien plu^ de respect de dom Claude.
— Ah bah ! Va-t-il avoir quelque bonne cure dans le voisinage ?
— Des cures, allons donc !
— Mais, dame!... A propos, est-ce jurer, cela^ que de dire : Dame ?
— Ohî non.
— Eh bien! je continue... Maïs, dame! c'est bien beau d'avoir une grosse cure comme celle de Charroux. Il- y a un bon revenu par derrière.
-^ C'est bien mieux que cela.
— ^Quoî donc?
— Dom Claude, mon ami, va être mitre et crosse comme un évêque. Comprends-tu cela?
Gonmie notre seigneur Tévêque de Poitiers, quoi ! quand il vient ici donner la confirmation.
'/' *^ Et que fera-t-il de cela, qui se met sur la tête?
— Pauvre ignorant !
— Dame! notre seigneur Tévêque a un gros traitement, m'a-t-on dit. II peut porter mitre et crosse; mais ce pauvre M. le vicaire?.. .
— Ce pauvre M. le vicaire, mon brave Simon, a ramassé, sou par sou, depuis cinquante ans, une somme assez rondelette, et il achète Tabbaye, Tabbaye, entends-tu?
— Oui, j'entends. Et que fera-t-il de ces énormes murailles ?
— Il va faire rebâtir tout cela.
— C'est une grande affaire, Fami Biaise I
— Et il sera abbé mitre et crosse, et on ne l'appellera plus que Très-Révérend Père. On lui dira : Votre Révérence, comme on dit à notre seigneur révêque de Poitiers : Votre Grandeur.
— Mattre Biaise, je le vois, vous savez là beaucoup de belles choses oCi je ne comprends rien. Je lis fort mal, et je ne sais pas si j'écrirais bien mon nom. Mais après qu'arrivera-t-il ? et qu'as^tu à faire là-dedans? -
— Ce qui m'arrivera, mon cher Simon, arrivera à nous deux, si tu veux être raisonnable. J'ai pensé à ton âme quand j'ai pensé à sauver la mienne. Eh bien ! écoute ; je vais te dire mon secret. Tu sais que dom Claude m'aime beaucoup?
— Oui, je sais cela. •
— Nous autres, les BImse, nous sommes de père en fils des serviteurs des moines.
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-^ Oh ! oui. Même que souvent les méchantes lungues ont dit...
— Eh bieni quoi, mon ami Simon? Les Biaise peuvent passer partout la tête haute.
— Ohl de trè&-honnétes gens... Sur cela pas de doute. Mais ils disaient que ta grand'mère avait trop aimé un moine. Dame!... quoi! ce serait possible. Je ne dis pas oui, je ne dis pas non. Mais enfin, un jour, j'entendais M. le curé et dom Claude causer de quelqu'un. Ils parlaient de l'ancien temps, de dom Germain, le prieur de Tabbaye, et, si mes oreilles ne m'ont pas trompé, je crois bien 'que dom Claude dit à M. le curé : — Le vieux Biaise était fils de dom Germain.
—Je ne dois pas croire ce conte, mon ami Simon. • .
— Âh I ne prends pas cela en malice. Serais-tu par hasard le seul petit'-fils de moine dans la ville de Charroux?
— Simon, brisons là-*dessusl Si je suis petit-fils de moine, eh bien I je m'en fais honneur. Sai&-tu que les Bénédictins d'autrefois étaimit des savants, et, comme chacun doit avoir eu son grand-père, je suis fier de descendre d'un Bénédictin et d'avoir du sang de gens d'esprit dans mes veines.
— Ce n'est point si bête cela. Tu as raison.
Biaise; je t'en estime d'autant. Je ne t'ai pas fâchée n'est-ce pas?
, — ^ Oh ! pas le moins du monde*
— Marche maintenant 1
— Que je sois moine par le sang ou non, voilà ce qui arrive. Dom Claude me prend avec lui à l'abbaye, et il fait de moi un frèrew
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— Bft freine ? Et qo^est^e qm celaî
— Un frère, dans une maison de mcmies^ «?o«>aapé du matériel ; les Pères s'ocoqpeot du spirituel*
— Ah ! ouL Si bien donc que les Pères lisent^ écrivent,, chantent^ boi¥^, doroieBt, et que les
— Tiennait la maison, quoi!
— Sont des doniestiques enfin?
^ — Mon Dieu !: domestiques,, oui et non.
— Voyons! expliqué- toi bien. Je n'ai jamais vodIu être dnmestiquev mcâ. Tel que tu me vois; Blailëe^ j^aurais gagné de gros gages. On me toq^ bdt dans une grande {Hx^priété,. chez des mess^ieurs; j'ai préféré être maître tibcz, raoé^ creuser taes fosses et être roi dans ma charbonnière. Il est vrai qàe je suis bien seul, depuis que j'ai perdu ma pauvre femme. Être veuf à quarante ansl n'avoûr pas un enfant avec soi, c'est triste! Tiens! trinquons encore à ta bcxnne réussite b Mais si, pour être moine, i) faut être domestique des autres, je ne serai jamais moine. Nous autres^ paysans, nous flammes fiers,. vfDâà tout»
— Simon, mon amt, tu partes ocmme un homioe du monde. Tu oublies une chose, mais une grande chose, Simon , qu'il faut sauTer sa pauvre âme ! ¥ois-tn, im», j*ai compris cela pour nous deux* Et, quand dom Claude m'a eu tout expliqué, quand il m'a montré que je finirais mes jours auprès de lui, dans l'abbaye, bien logé, bien vêtu, bien nourri, après hn avoir fermé (es yeux; j'ai pensé à toi, Simon r^t ca»»me il faudra là tout de siiite beaucoup de frères, — la maison va être montée en grand, —
UNE VOGATKm AU CABARET 71
je me suis dit : i^mon fera im bon frère. Yoyens, buvons encore L.. Hein I ai-je menti en me disant : Simon fera un bon frère?
Biaise venait de porter un premier coup à son ami le fossoyeur.
— On^ s^a donc là trë94)ieny mon ajni Biaise)
— Comment l mais des coqs en pâte. Bon p«io chez les moines, bon vin chez- les moines, de bons habits d'un drap fort qui protège contre te chaud et contre le froid.
— Oui, mais on est au service des autres!
— Pas le moins du monde! Un frère, dans le couvent, est chez lui comme le très-révérend abbé lui-même. La preuve qu'il n^est pas domestique, iî'est qu'on ne lui paye pas de gages.
— Je commence à comprendre. <
— Il faut travailler bien peu. . .
— *0h! qua cela ne tienne! Je ne suis pad làchç. Vois, ma chemise est mouillée; mais trinipions encore !
Et ici une cinquième rasade viut ragaillardir nœ
futurs frères. ^
— U y aura donc du vin chez les moines?
— Mo» pauvre Simon^ mais certainement I Lds Bàiédîctins, mon ami, ne sont pas des Trappistes; ce sont des savants, c'est-à-dire des hoarnies. qui mangent et qui boivent.
. -^ Et on est sôr d'être là pour toute la vie?
— Oh! bien en repos^ bien soignév si Ton est malade. C'est alors qu'on vous fait boire de ces vite fins de Bffl'deaux qui ressuscitea-aîent uamori.
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— Mais tu me donnerais la vocation.
— Voyons, Simon, une dernière idée. Tu vis misérablement. Il y à pour toi, comme pour moi, de mauvaises années, des années terribles à passer, où enfin^ pour dire les choses, personne ne meurt, pas de glas à sonner, pas de grands enterrements, de» enterrements de première classe où j'ai cinquante sous pour ma part, pas de services de huitaine, de quarantaine, de bout de Tan ; des années enfin où M. le curé se désole, où sa ménagère lui dit : — Cette année, j'espère bien que nous ne donnerons pas de repas, même quand nous tuerons le porc. -^ Ces années-là, Simon, tun'aspas plus que moi, et il faut jeûner.
Simon se laissait gagner par l'éloquence de Biaise.
— C'est bien vrai! Nous n'avcms pas toujours le choléra I
•^ Eh bien, mon ami, une fois Mres avec dom Claude, nous serons aussi riches qu'en temps de mortalité. Bon pain, bon vin, quoi de plus? Allons, laisse-toi tenter I
— Oh t Biaise, oui, tu me tentes diablement. . . Non, je me trompe, il ne faut par parler comme ça... tu me tentes... Bah! je ne sais plus comment dire... mais tu me tentes.
— Oui, mon ami, bien logé, bien nourri, voilà le fin mot de tout cela. On sauve ainsi son âme. Yoilà du solide! Eh! mon pauvre Simon, autrement on végète. Tu es fort et robuste, tu as tes bons quarante ans ; mais on vieillit, on vieillit vite.