NÉGOCIATION DIFFICILE
critiques malveillantes, a été mis av pied du mur par d'illustres coiiëgues,
« — Eh bien I curé de Sainte-Croix, vous ne dites rien, vous ? Vous le soutiendrez sans doute ; nous savons que c'est votre ami,
« Je n'ose pas vous répéter les paroles de ce lâche. Le plus doux de son langage a été ceci :
« — Je Taime beaucoup, ce bon abbé Boissier; mais il est fâcheux qu'il se jette dans cette voie.
< Toujoui*s l'étemel : « C'est fâcheux ! »
« Je suis sorti sous prétexte qu'on m'attendait chez les religieuses. J'éUis indigné.
« Le surlendemain j'ai rencontré ce traître dans la rue.
« — Je vous reproche vos indignités, lui ai-je dit.
« — Quoi, mon ami?
« — Oui , quoi ? Votre vilaine palinodie au sujet du brave abbé Boissier.
c II m'a ri au nez.
« -^ Oh ! mon très-cher, je ne veux pas me brouiller avec tous les curés de Poitiers pour ce pauvre garçon, que j'aime beaucoup cependant. Hurlons avec les loups, mon cher aumônier I
« — Adieu, monsieur le curé. Hurlez I
« Et j'ai suivi mon chemin.
« Je suis furieux de tant de bassesse, de tant de petites idées, de tant dé dénigrements. Nous ne savons que nous jalouser et nous détruire, quand la petite armée des moines marche serrée, en face de nous, et menace de nous supplanter bientôt.
« Vraiment j'ai honte de cet état d'affaissement
78 u nom
et d'iiidividaalisiBe où nous fioœmes tondsàt ; eU quoique j'aie une invincible répugnance pour la vie monacale, devenue désormais \m plagiat d'une civilisation enterrée dans Thistoire, je serais tenté d'aller chercher là cette dernière force que déploya le moyen &ge par son vigoureux principe d'association.
« Mais ma tête s'égare. Je reviens à vous, mon cher abbé, et je vous dis uniquement ceci :
i« Vous n'aurez que des ennuis au moyen de vos publications projetées ; on se lèvera stupidement contre vous^ pour la plus grande gloire de Dieu et pour que les oreilles pies ne soient pas offensées. Vous vous ferez des ennemis implacables, et vous rendrez votre avenir sacerdotal impossible.
« Il est temps de vous arrêter. Puisque vous n'en êtes encore qu'aux propositions contestables, n'allez pas vous exposer à en produire d'erronées, de respectivement fausses et semtaut i hérésie. Oh ! mon ami, voyez doncl sentir rhérésie!
« N'oubliez pas que, dans le clergé, pourvu qu'on ne parle pas du pouvoir temporel du pape, de l'ultramontanisme, de la Sacrée Congrégation de Y Index, de la Sainte Inquisition, de la liturgie, d'Antonelli, de Veuillot, des miracles de la Salette et de Lourdes; pourvu qu'on ne soulève pas la question de l'inamovibilité des pasteurs, celle des tribunaux ecclésiastiques, et qu'on se taise sur tout ce qui tient à la liberté intellectuelle du prêtre, on a le droit d'écrire tant qu'on veut.
« Maintenant, parlons raison. Malgré la mauvaise impression produite ici, en haut lieu, par votre
NEGOGIATHUf DIFnCILE 79
livre, vous seriez encore bien reçu dans le diocèse. J'en ai jugé par le fait suivant.
« Hier nous avons eu, aux dames de la Grand* Maison» une prise d'habit. J*ai eu rhonoeur insigne de diner avec Monseigneur. Sa Grandeur a parlé des besoins de son diocèse : elle voyait avec peine, a-t-elle dit, que des prêtres distingués le quittassent pour se livrer à la prédication ou à d'autres travaux, etc., etc.
c Je vous avoue que la pensée m'est venue qu'il faisait une allusion à mon meilleur ami, et que, connaissant notre intimité, il espérait que ses paroles vous seraient transmises.
« S'il est vrai, mon cher abbé, que vous regrettiez cette ville de Poitiers où se sont passées les plus belles années de votre jeunesse et où vous avez laissé tant d'amis, autorisez-moi à faire une démarche auprès de Monseigneur et à négocier votre retour d'une manière honorable pour vous. Précisément le curé de la paroisse de Saint-Hilaire est mort ce matin. Cette cure vous conviendrait parfaitement.
« Mon Dieu ! qui sait? vous et moi, dans quelques années peut-être, par lassitude, pour ayoir la paix, malgré nos aspirations vers le mieux, nous dirons, avec ce curé de Sainte-Croix : Hurlons avec les loups !
< Quelle chance, après tant de beaux projets d'avenir, pour rendre à la tribu sacerdotale toute sa gloire ! Sainte utopie, priez pour nous !
« Votre ami,
« GUILLART. »
L'ami de Guillart, cet abbé Boissier, à qui était adressée Tépitre si encourageante que nous vraons de lire, était en effet un homme de valeur. C'était un bon Rouergat, aux allures simples, au langage d'une franchise quelquefois un peu rude, et qui n'avait jamais pu dépouiller son écorce de monta-gnard. Ses parents, qui étaient venus se fix^ à Poitiers lorsqu'il avait déjà l'âge de quinze ans^ l'avaient poussé dans les séminaires. Il avait réussi, à Poitiers d'abord, puis à Saint-Sulpice, où ses études ecclésiastiques s'étaient terminées, mais sans rien prendre de cette aménité molle, de ces formes si douces qui caractérisent les natures poitevines.
Mieux qu'elles, il avait de l'idée^ de la pénétration, de la finesse cachée sous sa bonhomie rouergate, et, ce qui fait les hommes, une persévérance opiniâtre que nul obstacle ne pouvait abattre jamais.
Il lut et relut la lettre du digne aumônier des religieuses de la Graad' Maison. Il ne lui répondit que ces quelques lignes :
« Paris, le ....
« Ami , vous avez raison. J'ai fait un pas de clerc. Trouvez-moi une bonne cure à Poitiers, et nous rirons sous cape de nos stupides censeurs.
« Si vous ne réussissez pas, nous songerons à autre chose. Nous ne sommes pas encore au f$od de notre sac.
« Votre ami,