‹ Le moineChapitre 24 sur 58 · IM MOINS · texte numérisé non relu

IM MOINS

Le très-révérend abbé de Solesmes délégua pmr cette fonction son sous-prieur, Père Julien S***, qui arriva à l'abbaye de Charroux, et fut reçu solennellement, à la porté des bâtiments réguliers, par dom Claude entouré de ses moines.

11 y eut ce jour-là gi*ande liesse à Tabbaye, Dom Claude était fou del)onheur et perdait peu à peu ce qui lui restait de tête dans les étoufiements de sa joie. Peut-on tenir longtemps, quand on est septuagénaire, à ces voluptés de TorgUeil satisfait ?

Un office fut chanté d'abord, en grande pompe, par le religieux de Solesmes, délégué du supérieur général. Dubigant, l'architecte, malgré les immenses échafaudages qu'il avait fallu élever autour de la belle coupole du centïre, avait disposé si habilement les poutres verticales, qu'elles formaient comme une série de colonnes. On avait pour cette fête décoré de draperies toutes ces poutres; on les avait entourées de guirlandes de lierre et de chapiteaux de fleurs. Tout le sol du ch<3eur, ni-* vêlé pour la circiônstânce, avait été recouvert de tapis. Doifi Claude, qui ne soupçonnait guère l'épuisement presque complet de ses cinquante premiers mille francs, avait voulu faire cette ins** tallation avec magnificence. Le clergé et la noblesse avaient été invités à la fête. L'immense tour centrale était pavoisée. Un dîuer copieux et du meilleur goût fut servi aux invités du monde laïque, dans la grande salle du chapitre, pendant que les', bons curés du pays avaient l'honneur de s'asseoir à la table des révérends Pères et bâillaient naïves ment devant, les nouvelles splendeurs de l'abbaye^'

L^INSTALLATION D'DN TKiS^mSvéREND ABB^ £73

L'installation se fit selon le plus ancien cérémonial usité dans ces circonstances. Dom Claude n'avait pas voulu, malgré les différences du temps,* y changer la moindre chose; et il fal lut de très-bonnes raisons, que lui donna dom Boissier, et la crainte d'wi charivari populaire, pour Tempécher de faire venir quelques pauvres diables, des plus misérables mes de la ville, destinés à représenter, h prix d'argent bien entendu, les anciens vassaux de l'abbaye tenus à prêter foi et hommage entre les mains de leur seigneur abbé. Dom Claude se rendit à révidence ; mais il trouva que dom Boissier était un peu trop dans les idées révolutionnaires du temps. Le rusé dom Boissier comprit très*bien que réminent service qu'il venait de rendre avait dû lui nuire dans l'esprit du vieillard. Pendant la durée de la cérémonie, où il eut longtemps à réfléchir, il combina ses plans pour gagner d'une manière complète son abbé. Nous le verrons bientôt à l'œuvre.

Transportons-nous maintenant dans la salle des archives où va s'accomplir le fait grave du procèsverbal, qui sera le titre nouveau de l'existence des mmnes de Charroux.

Le Père Julien S***, délégué du supérieur général de l'ordre, est assis sur un fauteuil élevé ; à côté de lui est dom Claude, revêtu d'une magnifique dalmatique de drap d'or confectionnée à Lyon, la mitre sur la tête, la crosse à la volute tournée du côté de l'épaule (les évoques seuls portant la crosse dont la volute se tourne en dehors), et l'anneau abbatial au doigt. Les autres religieux

nu LE IIOINB

sont placés à cbroite et à gaucfaîe. En face est la foule des invités, pann^ lesquels on remarque en première ligne le brave Abel Grmier, dont Ofï achève ce jour-là de dissipa la donation en beaux billets de banque.

Dom Guillart, comme archiviste et greffier, se lève et lit Tacte suivant, écrit sur parchemin et devant former Tub des diplômes que les érudits des siècles futurs auront à cooftulter, quand ils voudront faire l'histoire de la restauration de Tordre de Saint-Benoît en France :

t Nous soussigné, Fr. Julien S***, délégué du très-révérend dom Prosper G***, abbé de Solesmes et supérieur général de la congrégation de France de l'ordre de Saint-Benoît, pour le représenter dans l'installation du très-révérend abbé de Saint-Sauveur de Charroux, diocèse de Poitiers, y avons procédé cejourd'hui même, à une heure de l'après-midi, de la manière suivante, qui nous a été prescrite au nom de la très-sainte obéissance.

« Après avoir pris connaissance des pièces à nous remises par. le révérendissime abbé, nous avons solennellement convoqué le chapitre, et présidant sur le siège, nous avons donné lecture du diplôme n*" 1, contenant l'ordonnance épiscopale de Sa Grandeur Illustrissime et Révérendissime Monseigneur Victor-Armand deCivry, par la grâce de Dieu et l'autorité du Saint-Siège apostolique, évêque de Poitiers, qui autorise dans son diocèse et dans la présente ville de Charroux la réouverture de l'ancien monastère bénédictin de Saint-

l'installation d'un TRtS-BÉVÉREND ABBÉ 175

Sauveur de Charroux, par les soins de dom Claude Batailler, ancien religieux de ce monastère ; ensuite du diplôme n^ 2, qui élève à la dignité d'abbé le susdit dom Claude Batailler, avec tous ses droits et privilèges, tels qu'ils se trouvent et se comportent dans la donation de Charlemagne, dans celle de Louis le Débonnaire, fondateur et restaurateur de cette illustre abbaye ; tels qu'ils ont été approuvés et confirmés par les Souverains Pontifes, et, en particulier, par les bulles reproduisant les documents pontificaux antérieurs de Clément VII, du 15 avril 1379, et d'Alexandre V, du 30 janvier 1409, le tout renouvelé et confirmé, en tant que besoin est, par le bref de Sa Sainteté Pie IX j notre seigneur heureusement régnant, donné à Rome, le 10 avril 1856.

t Puis nous avons installé le révérend abbé institué, dans le siège principal du chapitre, et lui avons donné l'accolade, ce qu'ont fait aj)rès nous tous les moines.

« Nous avons ensuite entonné le Te Deum; et le couvent s'est rendu processionnellement à l'église, les frères convers marchant en tête et l'abbé venant en dernier lieu, et nous ayant à sa droite. Après le chant du Te Deum, pendant lequel l'abbé s'est tenu à genoux in piano devant l'autel, nous avons chanté les versets et oraison Pro gratiis agendis; puis nous avons entonné l'antienne Sub tunm prœsidium et chanté le verset Ora pro nobis, sancta Dci Genitrix, que nous avons fait suivre de l'oraison Concède. Enfin nous avons entonné l'antienne Sanctissime, suivie du verset Justus ger-

minabk et de Toraison Excita. Après quoi nous avons conduit Fabbé au siège principal du chœur.

« En foi de quoi nous avons rédigé le présent procès- verbal.

« Fait à l'abbaye de Saint-Sauveur de Clic'U'roux, le 15 juin de Tan de Nutre-Seigneur 1856.

t Fr. Julien S***,

« Délégué du ^évé<enclis^i[ne Supérieur général de la Gongrcgatioa de France. »

Ainsi se termina cette grande journée, si ardemment convoitée par dom Claude. Dès ce moment il joua à la mitre et à la crosse avec un admirable aplomb; et rien n'amusait dom Boissier, qui dans sa barbe riait de tout, autant que de voir les trois ou quatre béats qui composaient, avec dom GuiU lart et lui, la nouvelle famille bénédictine, baiser comme une précieuse relique l'anneau d'or de leur abbé, au chaton garni d'une énorme pierre fine. Il y a donc toujours un incroyable prestige à ce qui est fait d'or I

Moines, mes bons moines, que nous sommes loin de la croix de bois qui a sauvé le monde I Si vous étiez un peu plus chrétiens, vous n'admireriez pas autant les crosses émail lées. Mais aussi alors vous feriez-vous moines autrement que pour en tirer profit, ou pour en rire, comme le malin dom Boissier ?

XYII

LA FONTAINE DB GCJéRISON

Lettre de dom Boissier^ bénédiclin , au révérend

Père AUiénagore^ capucin^

« Merci de vos dernières lettres, mon aimable ami- Je ne puis me décider à voir en vous un révérend Père Capucin. Vous êtes toujours pour moi Thomme de valeur caché sous l*envéloppe modeste de vicaire, alors oublié de vos chefs, et maintenant, grâce à mon idée héroïque, choyé, aimé, prôné par vos Capucins, comme portant dans votre larynx toute la gloire future des capucinières de France. Je vous fais mon compliment, ou mieux j'en fais mon comph'meni aux Capucins : ils vous comprennent. Les détails que vous m'avez donnés sur cela peignent bien les moines de tous les temps et de toutes les couleurs. Mais avouez que je ne connaissais pas trop mal mon cœur humain caché n'importe sous quel habit, quand je vous ai donné

le conseil d'entrer dans une maison religieuse, si vous vouliez arriver bientôt à quelque chose.

« Ici, à Charroux, je commence à être posé.

Notre bon ami Guillart s'est jeté naturellement sur les chartes, et avant peu nous aurons un énorme volume plein de documents inédits du moyen âge, sous le titre de Spicilegium Karrofense. On vous fera hommage de ces jolies choses, monsieur l'orateur.

• « Mon grand travail, en ce moment est de m'as-, surer ici les bonnes grâces de tous. Je jette les fondements de mon avenir. Dom Claude, notre révérendissime , mourra probablement de joie le jour où notre belle église abbatiale, débarrassée de ses échafaudages, nous apparaîtra dans son éclat . nouveau. D'après nos règlements, la charge d'abbé est élective, et ici il n'y a guère que Guillart et moi sur qui les voix puissent être partagées. Il est convenu entre cet excellent ami et moi, le cas échéant oii il aurait la majorité des suffrages, qu il refuserait le fardeau. 11 se destine à une autre grandeur où le mènera rapidement son SpicUe^ gium.

« Vous le voyez, nous ne nous endormons pas»

« Dom Claude, je viens de m'en convaincre définitivement, n'est accessible que par un seul côté. Je connais son faible, et je le tiens. Il faut hurler avec lui sur les superstitions.

f Bonhomme, on vous aidera !

« Il s'est trahi, hier, devant moi, d'une manière assez amusante.

• Nous avions, il y a trois jours, la grande so-

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