LE SAINT TOBU DE CHARROUX
bien besoin d'une relique qui surpasse en renommée toutes les autres reliques, s'y prennent pour nous transmettre T authentique de leur trésor. Voyons un peu comment ces , savants s'en tirent avec l'histoire.
Charlemagne, dit le cartulaire de Charroux, ayant une prédilection particulière pour l'abbaye de Charroux, et voulant la décorer d'une relique plus précieuse encore que la vraie croix, consulte le pape et Roger, comte de Limoges. Ceux-ci lui conseillent d'aller à Jérusalem, où il trouvera les plus belles reliques. L'empereur part pour la terre sainte , avec toute son armée. Un homme qui avait nom Charlemagne ne pouvait pas voyager comme un pèlerin vulgaire (1). Il arrive à Jérusalem. Le patriarche grec Basile présente les clefs de la ville au pieux empereur, le conduit au saint sépulcre, et apprend de sa bouche le but qui l'amène aux lieux saints. L'affaire est grave. Les miracles, quoique ce fût au neuvième siècle, ne se font pas sur commande. Le patriarche a recours aux moyens usités en pareille occurrence. Il prescrit un jeûne solennel de trois jours ; et, le troisième, il va pontifier au saint sépulcre. Au moment du sacrifice, on voit paraître la main droite du Christ qui fait la bénédiction sur le calice et pose la Sainte Vertu sur le vase sacré (2) . Le patriarche fait signe à l'empereur de s'approcher, et en même
(1) a Neque enim aliter poteràt, »
(1) « ApparuH super caiicem Christi dextera signons sacra Christi pocula, posiiit Sanctam Virtutem super sacra vasa, » {Pancarte de Charroux.)
temps on voit à la droite de l'autel un jeune enfant qui dit à Chariemagne : t Très-noble prince, reçois ce petit présent de ma chair et de mon sang (4).»
L'empereur d'Occident revint heureusement en France, ne manqua pas de passer par Charroux, et, prenant le don que l'enfant lui avait fait, le plaça sur l'autel de l'abbaye, et alors , pour la première fois, voulut que celte relique fût appelée la Sainte Vertu (2).
Tel est ce curieux récit, que j'abrège de Toriginal, à mon grand regret, pour ne pas paraître faire ici de l'érudition.
Mon lecteur prendra comme moi en flagrant délit de falsification de l'histoire les moines de Charroux, attendu que Chariemagne ne fit jamais de voyage en terre sainte, et que l'auteur de cet étrange récit le fabriquait bien paisiblement, sûr de n'être contredit par personne, dans les dernières années du onzième siècle, c'est-à-dire trois cents ans après Chariemagne.
Ce qui est positif, c'est que ce ne fut qu'à cette dernière époque, en 1087, que la fameuse relique, cachée, dit-on, jusque-là, fut montrée aux peuples. Le document qui nous fournit ce détail appelle la relique la Divine VertUj et on la trouve dans un vase arrosé de sang (3) .
(1) « nobilmime princeps, acci'pe hoc munusculum ex mea carne el sangwne. » (IJ.)
(2) « bonum mper céleste allare posuH, illudque tum primum Sanctam Virtutem nommari ptacuiL » -(Id.)
(3) tt Divina Yirtus, id est Christi caro^ in loco ubi abdita
LE SAINT VOEU DE CnAREOUX 189
Mon lecteur, je l'espère, prendra quelque intérêt à ces faits historiques, parce qu'ils aideront à nous expliquer les fameux reliquaires retrouvés de notre temps, et objet maintenant d'une grande vénération.
D'autres savants ont voulu que cette Divine Vertu, celte chair du Christ ne fût pas le prépuce, s'appuyant sur ce fait, que j'avouerai loyalement, que nulle des chartes de Charroux, que Ton peut vérifier dans Besly et dans dom Fonteneau , ne prononce ce nom de prépuce (1), et qu'il est écrit pouf la première fois dans un fragment de chronique du quatorzième siècle publié par dom Bouquet.
11 y a là une raison.
Mais je n'ai pas de meilleurs témoins sur les Bénédictins que les Bénédictins eux-mêmes ; et nous avons vu plus haut l'assertion formelle de dom Fonteneau que les moines de Charroux entendaient très-bien posséder le véritable prépuce de Jésus-Christ (2).
fwrat.... tollflur,.., et va» sanguine con^ersnm reperitur.^ (Nouvelle Bib ioUiè«iue rl^s manus<Tits, t. II, p. 756.)
(1) Les pluji andens doc imeitl» ne parlent que di bois de la vraie croix. C'est donc uiiiqu^uieut à U fiu du onzième siècle qu*il faut rapporter la Ttibricatiou par les moines de Charroux de leur prcteutlue relique.
(2) Nous lisons dans le Traité de» snperalUions, par Tbiers : c Les moines de C... se vantent d'avoir le prépuce de Notre- Seigneur, que les bonnes freiis de ce pays-là appellent le Saint Prépuce, et ils le montrent a:ix femmes grosses ench^^sé dans un reliquaire d'argent, atin qu elles puissent acconcber sans P'ine; ce. qui leur attire des oUlaiions, des évaugiltni et des messes en grande quantité. (T. l, p. 110.)
190 LE MOINB
Malheureusement pour les moines de Charroux, d'autres églises prétendaient posséder aussi le saint prépuce. L'un était à Saint- Jean-de-Latran, àRome ; l'autre à l'église de Notre-Dame-en-Vaulx, k Châ- Ions ; un autre à Anvers, où il a été jusqu'à l'an 1566, que les protestants l'enlevèrent ; un autre à Hildesheim, en Allenaagne ; et enfin un autre à Coulombs, près de Nogént-le-Roi.
Ici Thiers dit naïvement : « Il ne peut y en avoir qu'un, puisque Notre-Seigneur n'a été circoncis qu'une fois. »
Nous serons sans peine de Tavis de ce docte et grave écrivain.
Et cependant chacun de ces prépuces a pour lui des autorités irréfragables.
Celui de Rome, en même temps que le nombril de Jésus-Christ, était dans la chapelfe de Saint- Jean-de-Latran, appelée Sancta Sanctorum. Et on lisait en belles lettres fort antiques deux inscriptions très-expressives rapportées par Jacques de Voragine, Pierre de Natalibus et Nicolas Cassianus (1).
C'est une autorité grave. que celle de Rome. Et, si j'avais à choisir entre deux prépuces, au risque de déplaire à nos amis de Charroux, je me tour- Ci) Voici la première, qui est en vers léonins :
Circuncisa caro Christiy Saiidalia clara^ Atque Vmbilici viget heic prœcisio cara.
L'antre est en prose :
« Yera caro Domini Nostri Jesu Chrisii, scUicet Onbiiicus et Prœputium ejm, »
LE SAINT VCEU DB GHARROUX 191
nerais du côté de Rome. D'ailleurs, nul de mes lecteurs, pas plus que moi, ne voudrait manquera des célébrités telles que Jacques de Voragine et Pierre de Naialibus.
Mais me voilà dans un embarras extrême.
Le prépuce d'Anvers a pour lui l'autorité d'un révérend Jésuite, le Père Coster, et j'ai trop appris à vénérer les Jésuites pour ne pas en croire un homme aussi pieux et aussi instruit que le Père Coster. Or ce digne enfant de Loyola nous apprend « que la Vierge mère recueillit avec le plus grand soin ce prépuce du Christ et le conserva, et que de plus elle recueillit le sang répandu, dont elle savait tout le prix ; et que la ville d'Anvers retint pieusement et honora dévotement le sacré Prépuce jusqu'à ce que la fureur des hérétiques le fit disparaître, l'an du Seigneur 1566 (1). »
Voilà qui est incontestable, et un Jésuite est une puissante autorité, même en face de Rome.
Supposons que le nombril et le prépuce de Châ- Ions soient une fabrication de quelques moines; supposons qu'il n'y ait pas d'autre origine aux prépuces de Hildesheim et de Coulombs ; resteront toujours trois prépuces d'une égale authenticité : celui de Rome, celui d'Anvers, celui de Charroux.
Evidemment je ne puis pas passer condamnation
(1) Considéra magnâ cûrâ à Virgine Maire hocCkriiti Prœputium coUecium asservatumque fuisse, adeoque sanguinem ipsvm pro te effusum, cujus ipsa pretium noverat, exceplum esse : quod quidem Sacrum Prœputium Antuerpia multis annis pie retinuii devoteque coluU,doiiec,anno Domini 1566, hœreliconm illudfuror abstullL (Méditât. XIV.}
192 LE noms
sur celui de Charroux, puisque je l'ai vu et, bien vil dans sa petite fiole de cristal de roche, tel que je le décrirai plus tard. D'ailleurs, j*ai pour moi Jacques de Voragine et mon Bénédictin dom Fonteneau. Entre le Pape, un Jésuite et un Bénédictin, il est, je l'avoue, diflicile de se prononcer. Mais, à Saint- Jean-de-Latran, je n'ai pas pu trouver, nialgré toutes mes recherches, le fameux nombril et le fameux prépuce. Quelque Pape raisonnable (!)♦ et il a pu s'en rencontrer, a fait disparaître cela (2). Nous savons que les mécréants d'Anvers ne s'en gênèrent pas en 1566.
Charroux, mon cher Charroux a donc Tunique prépuce, vrai ou faux, qui soit dans le monde.
Je dis vrai ou faux, car mon Jacques de Voragine affirme que, la chair du prépuce étant de Fintégrité de la nature humaine, on doit croire qu'au moment où le Christ ressuscita, le prépuce revint glorieusement à sa place (3).
Ami lecteur, ne me grondez pas trop. C'est trèssérieusement dit, et je cite. Sur cette parole de
(1) J*ai eu (orl de faire honneur à une pensée raisonnable de quelque pape la disparition du nombâl et du prépuce opérée dans )e Sancia Sanclortm de Féglise paliiareale de Saint- Jean-de- Latran. Ce l'ut dans le ftac de Rome, en 1527, par les lroii(»es du connétable de Bourbon, que fut volé le reliquaire de Saifit-Jean-dp-l.alran. Voir Saudoval {Uist. del imperador Carlos V, lib. XVI.)
(2) M. de Noailles, évèque deCh&tons, en fit autant du nom* bril de Notre- Dame-de-Vaulx. Il le fit jeter dans la Marue/au grand déplaisir de son chapitre.
(3) Cum earo ipsa Prœpntii 9it de verltate huma^œ naivrœ, eredinus quod^ reiturgente CMsto^ rediil ad suum locum glohfi* catum. 9
LE SAINT YCEO DE GHARROUX 193
mon Voragine, Suarès, le grand théologien, Suarès que la Compagnie de Jésus met yraisemblablemenl bien au-dessus de mon brave Père Coster, Suarès, qui fait autorité avec saint Thomas dans toutes les chaires de théologie de la catholicité, assure « que Notre-Seigneur a présentement son prépuce dans le ciel, parce qu'il est ressuscité avec un corps parfait ; que le prépuce regarde en quelque façon l'intégrité et la perfection du corps humain ; et qu'Adam et les autres bienheureux auront des corps entiers dans le ciel qui ne seront pas privés de cette partie (1). »
Ainsi parle ce prince de la théologie. Me voilà forcé, devant ces autorités contradictoires, de ne croire à rien, en fait de prépuces. Mon Suarès a tout démoli.
Que vous soyez ou non de l'avis de Suarès, mon cher lecteur, pardonnez à un malheureux romancier d'avoir été obligé de vous citer les arguments médiocrement pudiques de mes Jésuites. Rien n*est sacré pour un théologien.
Mais la hideuse certitude qui résulte de cette dissertation sur un sujet aussi délicat pour ma plume, et que j'eusse voulu pouvoir écarter, est celle-ci :
Que de l'an 1087 à l'an 1569, pendant le long
(1) Dicendum est in corpore ChrisH resurgéntis esse Prœputium : quia Prœputium est particula kumani corporis ad ejus integritatem aliquo modo pertinens. Ergo non deesl nunc corpori Christi in cœlo; quia esset aligna imperfection cujas nulta sufficiens causa dari potest. Hem Adam et alii Beati habebunt intégra corpara sine defectii hujas partis, » ([a m p., t. ii, quocst. 54, art. 4, disp. 47, gecl. 2.)
espace de quatre cent quatre-vingt-deux ans, il a été montré, tous les sept ans, devant un concours immense de population de cinq à six provinces du centre et de Touest de la France, une relique matériellement fausse, fabriquée intentionnellement par une abbaye célèbre de Bénédictins, que dota Çbarlemagnet que visitèrent des papes, au sein de laquelle se sont célébrés plusieurs oonciles, avea Fintention formelle de tromper les peuples, de tirer une lettre de change sur leurs instincts superstitieux, afin que des offrandes abondantes, sou» le nom d'oblaiions, d'innombrables évangiles à réciter et produisant chacun leur petit sou, des honoraires de messe à acquitter arrivass^t de toutesi parts, en l'honneur de cette portion de la chair du Christ, hypothétiquement conservée par la Vierge après la circoncision ;
Que cette relique n'a pas été inventée au neuvième et au dixième siècle, ^>oque désastreusp où toutes les horreurs du crime et de la barbarie cou^ vraient l'Occident, et où paraîtrait fort excusable^ pour des moines grossiers et cupides, une fabrication de ce genre, mais douze ans avant la première croisade, avant cet immense mouvement qui emporta le monde occidental au tombeau du Christ;
Que ces fameuses ostensîons septennales se faisaient durant le douzième et le treizième siècle» le siècle de saint Bernard, le siècle de saint Louis, r&ge d'or du moyen &ge, appelés les grands âèoles de l'Église par M» de Montalembert, où» selon la croyance unanime des catholiques actuels, TÉglisé
LE SAINT VORV DE CUARROUX
était arrivée à son effloresceoce complète, à la plus haute expression de la domination spirituelle et temporelle daas le mofide ; où la devise : Ctori$ius vindif Chrùius régnai^ Ckruiu$ imperai^ le Girist seul vainquent seul roi, seul empareur, n'est plus une vague espérance pour le sacerdoce, oiaîa une éclatante réalité; où relise, envahissant les âmes et la terre, répand sa puissance sur le lempord avec une rapidité si laenaçante, que 1^ archives de TEminre possédait encore la ligue faite puUî^ qoement sous saint Louis, entre les grands vassaux du royaume de France, pour résister h ce déluge dont les vagues montefit chaque jour ;
Que c'est au su de F Église, des grandes la* milles religieuses, avec la connivence de la papauté, qui envoie £es bulles portant des indulgences à ces &UX monnayeurs du catholiciame, que la rdiqpie dont notre pudeur moderne ne nous pem^ plus de prononcer le nom, et que S. G. Mgr Tévêque de Poitiers, dans une récente allocution rendue publique par l'impression, n'a pas osé nommer devant ses prêtres, a été offerte, non-seulement à la vénération des fidèles, comme toute relique rappelant dfes souvenii's pieux, mais à l'adoration de tous, comme étant en réalité un fragment du vrai corps du Christ, adorable pour un catholique fervent au même titre que l'Eucharistie.
Voilà la conséquence effrayante de ce fait brutal !
Voilà ce que l'Église a laissé faire, voilà ce qu'elle laisse faire encore, ce qu'elle laisse se renouveler sans flétrir les prévaricateurs !
Je n*ai pas voulu croire qu'on ait promené processionnellement dans Charroux les reliques retrouvées ; qu'on ait, en plein dix-neuvième siècle, renouvelé un fait d'idolâtrie pure ; que ce soit un évêque qui ait lui-même perpétré cet acte sauvage ou qui Tait laissé accomplir par des prêtres dépendant de sa juridiction. Et cependant cela m'a été attesté par la ville entière de Charroux.
prêtres complices des moines ! vous ne voyez donc pas que tout cela assassine l'Église? vous ne voyez pas que ces superstitions, renouvelées du moyen âge, ramèneront logiquement une réaction terrible qui reprendra l'effrayante devise : « Ecrasons Tinfâme ! »
Prêtres, mes frères, si vous ne voyez pas cela, c'est que, malgré ces avertissements bien clairs, il y a un Dieu qui vous aveugle, afin, une dernière fois, de vous perdre.